PON_1/PON10
Raoul Ponchon
La muse au cabaret
1920
LA MUSE AU CABARET
LES DEUX TROTTOIRS
À Gustave Babin.
Les marchands de vins songent
à se mettre en grève, M. Cochery
parlant d’augmenter leurs impôts.
         Depuis qu’à travers la Grand’Ville 8
         Je vais musant et badaudant, 8
         Y semant mon cheveu, ma dent, 8
         Ainsi que ma liste civile ; 8
5 Je m’étais toujours demandé 8
         Pourquoi tel trottoir d’une rue 8
         Voit se presser la foule drue, 8
         Tandis l’autre est moins fréquenté ? 8
         Vous l’avez comme moi, sans doute, 8
10 Mainte et mainte fois remarqué ; 8
         L’un est nombreux, animé, gai, 8
         L’autre est morne comme une route. 8
         Sur celui-ci vous trouverez 8
         La moitié moins d’espèce humaine, 8
15 On ne sait quel diable la mène… 8
         Les gens y passent affairés. 8
         Sur celui-là, plus sympathique, 8
         Faut croire — on se tient volontiers, 8
         On y flâne des jours entiers, 8
20 On s’arrête à chaque boutique. 8
         À toute heure, et dès le matin, 8
         Vous y constatez la présence 8
         De figures de connaissance… 8
         Enfin, il est un fait certain, 8
25 C’est cette absurde préférence 8
         De la foule pour un trottoir. 8
         Je ne pouvais pas concevoir 8
         D’où venait cette incohérence. 8
         Les deux trottoirs ne sont-ils pas 8
30 D’une rue — à peu près semblables ? 8
         Aussi longs, aussi confortables ? 8
         Et propres aux mêmes ébats ? 8
         Que leur ligne soit courbe ou droite, 8
         Tous les deux ne tendent-ils point 8
35 Au même but, au même point ? 8
         À moins que mon esprit ne boite ? 8
         Et voilà que ces jours derniers, 8
         Je fus illuminé d’emblée, 8
         En assistant à l’assemblée 8
40 De ces messieurs les taverniers. 8
         Sachez donc, ô ministre austère, 8
         Qu’un trottoir est plus pratiqué, 8
         S’il est plus que l’autre flanqué 8
         De bistros. C’est tout le mystère. 8
45 En doutez-vous ? Allez-y voir, 8
         Et vous en conviendrez vous-même. 8
         Maintenant, un autre problème : 8
         La question est de savoir 8
         Si l’un n’a que fort peu de monde, 8
50 À cause du peu de bistros, 8
         Ou s’il y a peu de bistros, 8
         Parce qu’on y voit peu de monde ? 8
         Je penche pour le premier cas, 8
         Qui me paraît le plus logique. 8
55 C’est même la raison unique 8
         Qui fait que je n’y passe pas. 8
         Que ces messieurs ferment boutique 8
         À seule fin de protester 8
         Contre cet impôt tyrannique 8
60 Dont Cochery veut les doter ; 8
         Si tel trottoir dans l’instant même, 8
         N’est pas d’autant plus déserté 8
         Qu’il était hier plus fréquenté, 8
         Je veux bien tomber d’un cinquième ! 8
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