PON_1/PON19
Raoul Ponchon
La muse au cabaret
1920
LA MUSE AU CABARET
DÉGUSTATIONS
À Alfred Pouthier.
         C’était à l’Exposition, 8
         Rayon des dégustations, 8
         Je cherchais, afin de m’abstraire, 8
         Un coin solitaire et discret, 8
5 Quand j’aperçus un cabaret 8
         Que j’aimais déjà comme un frère. 8
         À peine dans ce cabaret 8
         Étais-je, comme qui dirait — 8
         À méditer devant un verre, 8
10 Que surgit, à mon grand émoi, 8
         Un client, en face de moi, 8
         Qui me ressemblait comme un frère. 8
         Avais-je toute ma raison ?… 8
         Je ne sais plus… mais sa façon 8
15 Me parut infiniment louche, 8
         Malgré qu’il n’eût pas l’air mauvais, 8
         Car, chaque fois que je buvais, 8
         Il portait mon verre à sa bouche. 8
         D’abord, j’en concluais ceci : 8
20 C’est quelqu’un qui n’est pas d’ici, 8
         D’un savoir-vivre contestable, 8
         En voudrait-il à mes argents ?… 8
         Quand on ne connaît pas les gens, 8
         On ne se met pas à leur table. 8
25 Comme je ne suis pas bavard, 8
         Et qu’il se taisait, pour sa part, 8
         Nous étions là comme deux brutes ; 8
         Finalement, vous pensez bien, 8
         Je payai mon verre et le sien, 8
30 Afin d’éviter les disputes. 8
         Puis, sur-le-champ, je le quittai, 8
         Et m’en allai boire à côté, 8
         Espérant ainsi m’en défaire… 8
         Eh bien, pas du tout. De nouveau, 8
35 Je dus trinquer avec ce veau, 8
         Qui me ressemblait comme un frère. 8
         Je n’y fis plus attention, 8
         Par ces temps d’exposition 8
         On voit de si drôles de sires ! 8
40 Mon Dieu, qu’il m’emboite le pas 8
         — Pensais-je — il ne me gêne pas… 8
         Et c’est tout ce que je désire. 8
         Tour à tour, dans les bars hongrois, 8
         Belge, allemand, anglais, chinois… 8
45 Je le retrouvai, mais plus vague ; 8
         Toujours buvant à ma santé… 8
         Dans mon verre. De mon côté, 8
         Prenant mon tabac dans sa blague. 8
***
         Après maintes libations 8
50 En ces diverses sections, 8
         Il me parut plus sympathique, 8
         — J’ajoute que, plus nous buvions, 8
         Et plus nous nous ressemblions, 8
         À tout le moins quant au physique. 8
55 Vers les minuit, quelque peu soûls, 8
         Tous deux, bras dessus bras dessous, 8
         Nous ne faisions plus qu’une paire… 8
         Chaque fois que je titubais, 8
         Que j’allais de guingois, en biais, 8
60 Il manquait se ficher par terre. 8
         Parbleu ! lui dis-je, mon ami, 8
         Allons prendre encore un « demi » 8
         Se peut-on quitter de la sorte, 8
         Sans boire ensemble le dernier ? 8
65 Et du plus proche tavernier 8
         Nous eûmes tôt franchi la porte. 8
         Quand il fut assis devant moi, 8
         Jugez de mon nouvel émoi : 8
         Au moment de choquer nos verres, 8
70 Au lieu d’un copain j’en vis deux, 8
         Lesquels — n’est-ce pas merveilleux ? 8
         Me ressemblaient comme deux frères ! 8
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