PON_1/PON21
Raoul Ponchon
La muse au cabaret
1920
LA MUSE AU CABARET
UN APÔTRE
À Georges d’Esparbès.
Un certain M. Grunn, de Chicago, vient
chez nous prêcher contre l’intempérance.
         Un monsieur Grunn ayant appris 8
         Que l’alcoolisme dans Paris, 8
         Si ce n’est par toute la France, 8
         Sévissait, un beau jour, se dit : 8
5 « Allons dans ce pays maudit, 8
         Pour y prêcher la tempérance. » 8
         Bientôt, un train le déposait 8
         À Paris, soit — comme il disait 8
         Cette Babylone moderne. 8
10 Là, sans qu’il perdît un instant, 8
         Il se dirigea, haletant, 8
         Vers la plus prochaine taverne, 8
         Où tout de suite, il demanda 8
         Je ne sais quel « brandy-soda » 8
15 Histoire de se mettre en verve : 8
         « — Ladies et gentlemen — dit-il — 8
         Qui buvez de cet alcool vil, 8
         Quel sort l’avenir vous réserve !… » 8
         Les clients, d’abord ahuris, 8
20 L’interrompirent par des cris : 8
         « — Non… mon vieux… assez… qu’on le sorte 8
         — Tu nous embêtes, mon garçon. » 8
         Là-dessus, sans plus de façon, 8
         Le patron le mit à la porte. 8
25 « Allons — pensa-t-il — j’ai gaffé. 8
         Et puis, il changea de café. 8
         Et certainement notre apôtre. 8
         N’eut pas à le chercher bien loin, 8
         La Providence ayant pris soin 8
30 De mettre un café près d’un autre. 8
         Là, vidant « cocktail » sur cocktail. 8
         Contre l’affreux poison mortel 8
         Il reprit son réquisitoire. 8
         Mais il fut derechef semé. 8
35 Et d’un pas déjà moins rythmé 8
         Il dut autre part aller boire. 8
         On le vit donc, de bar en bar, 8
         Faire le tour des boulevards, 8
         Sans pouvoir placer sa harangue ; 8
40 Cependant que des « gin » hideux, 8
         Des whisky combien hasardeux 8
         Empâtaient quelque peu sa langue. 8
         Le soir, après un bon dîner, 8
         Il résolut d’endoctriner 8
45 Divers cabarets de la Butte. 8
         « J’espère — se dit-il — que là 8
         Du moins, quelqu’un me comprendra. 8
         À Montmartre on n’est pas des brutes. 8
         Mais tôt il fut édifié. 8
50 Ces dames… sexe sans pitié ! 8
         Dès qu’il avait ouvert la bouche, 8
         — Son verre une fois absorbé — 8
         Lui criaient : « Ta bouche, bébé ! 8
         À quelle heure est-ce qu’on te couche ? » 8
55 Alors, il rentra dans Paris. 8
         Et vous ne serez pas surpris, 8
         Si nous le retrouvons aux Halles, 8
         Toujours buvant, et pérorant, 8
         Devant un peuple indifférent 8
60 À ses sottes mercuriales. 8
         Tant que, ce Grunn, au petit jour, 8
         Affalé dans un carrefour, 8
         Disait — la gueule « en palissandre » : 8
         « — S’il est de pires saligauds 8
65 Au monde que ces Parigots, 8
         Je veux qu’on me réduise en cendre ! » 8
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