PON_1/PON23
Raoul Ponchon
La muse au cabaret
1920
LA MUSE AU CABARET
QU’EST-CE QUE TU FAIS CETTE ANNÉE ?…
         Ce jour de l’an, un camarade 8
         Que je n’attendais du tout point, 8
         Vint me régaler d’une aubade, 8
         Et me dire à brûle-pourpoint : 8
5 « — Qu’est-ce que tu fais cette année ? » 8
         Sur le même ton qu’il m’eût dit : 8
         Quel est l’emploi de ta journée ? 8
         Ah ! la canaille ! le bandit ! 8
         Puis, réfléchissant qu’une année 8
10 Est, hélas ! sans nulle merci, 8
         Presque aussitôt morte que née, 8
         Je lui répondis donc : « Voici : 8
         Bien entendu, ma vieille branche, 8
         Nous laissons de côté Janvier, 8
15 Qui n’est guère qu’un long dimanche. 8
         Je commence par Février. 8
         Or, en Février, j’ai la flemme. 8
         Je ne saurais rien combiner, 8
         C’est un mois trop court. On n’a même 8
20 Pas le temps de se retourner. 8
         En mars, si je bouge d’un pouce, 8
         C’est bien par curiosité ; 8
         Je vais voir si la feuille pousse 8
         À l’arbre de la Liberté. 8
25 Mais quoi ! tous les ans, je constate 8
         Qu’il n’est toujours qu’un échalas. 8
         En Avril, mon Dieu !… je me tâte 8
         Et j’attends les premiers lilas 8
         De Mai. L’âpre désir me gagne, 8
30 Alors, de fuir loin de Paris, 8
         Et de distraire à la campagne 8
         Si j’ose dire… mes esprits. 8
         À ces fins, en juin, je consulte 8
         L’Indicateur, lequel, pour moi, 8
35 Est comme une science occulte. 8
         J’y renonce, et je me tiens coi. 8
         En Juillet, si le soleil brille, 8
         Avec tout un peuple fringant, 8
         Je vais reprendre la Bastille… 8
40 C’est mon mois le plus fatigant. 8
         Si bien qu’en Août, mon petit père, 8
         Je bois, et j’y suis bien forcé. 8
         Faut-il pas que je récupère 8
         Sang et sueur que j’ai versés ? 8
45 En Septembre ?… voyons… que fais-je ?… 8
         Je ne puis pas me rappeler. 8
         Mais sois sûr que, comme au collège, 8
         Je ne dois guère me fouler. 8
         En Octobre, encore qu’en panne 8
50 Au sein de mon appartement, 8
         Comme le vulgaire profane, 8
         Je rentre officiellement. 8
         En Novembre, mois triste et blême, 8
         Afin d’honorer mieux les morts, 8
55 Ne voulant pas poser moi-même 8
         Pour un être vivant, je dors. 8
         Et, pendant le mois de Décembre, 8
         À l’instar de Chose et Machin, 8
         Je fais, ce qu’ils font à la Chambre, 8
60 De beaux projets pour l’an prochain. » 8
logo de l'université   logo de l'université  
CRISCO - Université de Caen Normandie