PON_1/PON30
Raoul Ponchon
La muse au cabaret
1920
LA MUSE AU CABARET
UN MIRACLE
         Sur une route interminable, 8
         Et par un soleil qui chauffait 8
         Dieu sait !… j’allais, flapi, minable, 8
         Mourant de soif. Et j’avais fait 8
5 Déjà maint et maint kilomètre, 8
         Sans rencontrer un cabaret. 8
         Tu m’entends, Saint-Amant, mon maître ! 8
         Qu’en dis-tu, son ami, Faret ? 8
         Et, devant mes yeux de presbyte, 8
10 Pas un toit, pas une maison ! 8
         C’est ici que le Diable habite — 8
         Pensais-je, avec quelque raison. 8
         Enfin, pour comble de disgrâce, 8
         Je voyais au loin des rustauds 8
15 Grouillant, de terrasse en terrasse, 8
         Qui vendangeaient sur les coteaux. 8
         On m’eût pris avec une pelle, 8
         Tant j’étais flasque et m’affaissant, 8
         Quand j’aperçus une chapelle 8
20 Dédiée au grand Saint Vincent. 8
         Devant son image rustique, 8
         Courbant le plus chauve des fronts, 8
         Je lui dis d’une voix mystique : 8
         « Ô bon patron des vignerons ! 8
25 Du haut de la voûte éternelle, 8
         De grâce, prends pitié de moi. 8
         Tu sais que je suis ton fidèle, 8
         Tu connais mon culte pour toi. 8
         J’ai là, vois-tu, comme une racle 8
30 Dans le gosier — ça n’est pas gai. 8
         Fais, en ma faveur, un miracle. 8
         Et, quand ici je reviendrai, 8
         Je te promets un fameux cierge : 8
         Indique-moi de quel côté 8
35 Se trouve la plus proche auberge, 8
         Où te porter une santé. » 8
         Alors, voilà bien le prodige : 8
         Le saint me tendit un flacon… 8
         Je l’ai vu de mes yeux — vous dis-je 8
40 Un flacon de vin rubicond ! 8
         Ce vin me parut sans nuance, 8
         Un peu dur… ce qui m’épata, 8
         Étant donné sa provenance. 8
         N’importe ! il me réconforta. 8
45 C’est donc avec plus de courage 8
         Que je poursuivis mon chemin, 8
         Jusqu’à l’auberge d’un village 8
         Où je fus bientôt, verre en main. 8
         Là, se trouvaient en train de boire, 8
50 Quelques vignerons du pays, 8
         À qui je contai mon histoire. 8
         Tout d’abord je les ébahis. 8
         Puis l’un d’eux se mit à me rire 8
         Au nez : « Eh bien, vrai ! mon ami — 8
55 Fit-il — permets-moi de te dire 8
         Que tu n’es pas « jeune » à demi. 8
         « Tu sauras que c’est la consigne, 8
         Chez nous, je dis plus, le devoir, 8
         D’offrir au patron de la Vigne 8
60 Le premier vin hors du pressoir. 8
         « C’est ainsi que cette bouteille, 8
         Que tu bus comme un innocent, 8
         Aujourd’hui — c’est moi qui, — la veille, 8
         L’avais offerte à Saint Vincent. » 8
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