PON_1/PON36
Raoul Ponchon
La muse au cabaret
1920
LA MUSE AU CABARET
LA QUESTION CULINAIRE
À Jean Bouchor.
Le Tsar est de tous les souverains
celui qui paie le plus cher son cuisinier.
         Il a raison, le petit père. 8
         Il ne saurait, qui peut le faire, 8
         Payer trop cher son cuisinier. 8
         De tous les serviteurs, j’estime, 8
5 Le premier, le plus légitime, 8
         C’est assurément ce dernier. 8
         Toujours la cuisine fut chère 8
         Aux cœurs bien nés. La bonne chère 8
         Plaît aux Dieux. Et, les malheureux 8
10 Qui ne s’en soucient sont des oies, 8
         Méconnaissant une des joies 8
         De ce monde. Tant pis pour eux. 8
         Être grossier — va-t-on me dire — 8
         Que la gastronomie attire ! 8
15 Pardon !… Je ne prétends pas qu’il 8
         Faille faire un dieu de son ventre, 8
         On ne doit pas, non plus, que diantre 8
         Le traiter comme un seigneur vil. 8
         Pourquoi faudrait-il que je fisse 8
20 Le ridicule sacrifice 8
         De mon goût ? Pourquoi de mon goût ? 8
         Il a même voix au chapitre, 8
         Et m’intéresse au même titre 8
         Que mes autres sens, après tout. 8
25 Qu’un savant, tout à ses problèmes, 8
         Comme un poète à ses poèmes, 8
         Ne mangent que pour le « besoin » 8
         Ils n’en font pas moins leur ouvrage ? 8
         Mais ils en feraient davantage 8
30 S’ils mangeaient avec plus de soin. 8
         Oh ! cette indifférence atroce 8
         De gens qui soignent leur carrosse, 8
         Et ne s’attardent du tout pas 8
         À ce qu’ils mangent ou qu’ils boivent ; 8
35 Et qui, de ce fait, ne conçoivent 8
         En quoi consiste un bon repas ! 8
         Ils inviteront à leur table, 8
         Autour d’un dîner lamentable, 8
         Des convives mal assortis ; 8
40 C’est, d’ailleurs, le premier reproche 8
         À leur faire. La chère est moche, 8
         Et le vin n’est pas garanti. 8
         Après telle fâcheuse agape, 8
         Parfois votre hôte vous attrape : 8
45 « Vous êtes gai comme un tombeau ! 8
         Dit-il. D’où vient cet air maussade ? 8
         Est-ce que vous seriez malade ? » 8
         Vous pourriez répondre à ce veau : 8
         « Parbleu ! ne t’en prends, misérable ! 8
50 Qu’à toi-même, à ton affreux vin, 8
         Ta maigre chère… Mon cerveau 8
         N’est pas ce qu’un vain peuple pense, 8
         C’est quand satisfaite est ma panse, 8
         Qu’il s’éveille et qu’il fait le beau. 8
55 « Et si c’est par pure lésine 8
         Que tu grattes sur ta cuisine, 8
         C’est compromettre ton dessein : 8
         Car l’argent que l’on ne dispense 8
         À son cuisinier — belle avance ! — 8
60 On le donne à son médecin. » 8
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