PON_1/PON4
Raoul Ponchon
La muse au cabaret
1920
LA MUSE AU CABARET
CHANSON
Au sculpteur Desbois.
         Le joli vin de mon ami 8
         N’est pas un gaillard endormi ; 8
         À peine échappé de la treille, 8
         Sans se soucier de vieillir, 8
5 Il ne demande qu’à jaillir 8
         De la bouteille. 4
         Le cœur aussi de mon ami 8
         Ne se donne pas à demi ; 8
         Il n’est jamais d’humeur chagrine 8
10 Toujours prompt à vous accueillir, 8
         Il ne demande qu’à jaillir 8
         De sa poitrine. 4
         À peine vous êtes chez lui 8
         Que son regard vous réjouit. 8
15 Il descend bien vite à la cave, 8
         Et vous en rapporte un flacon 8
         De son petit vin rubicond. 8
         Ah ! le vieux brave ! 4
         Mais, où son geste est éloquent 8
20 Et religieux, c’est bien quand 8
         Il saisit son verre pour boire ; 8
         Il me semble alors que je vois 8
         Rutiler au bout de ses doigts 8
         Le Saint Ciboire ! 4
25 Puis, à mesure que le vin 8
         Descend dans ce profond ravin 8
         Qui est son gosier grandiose, 8
         Sa bonne figure apparaît 8
         Resplendissante, on la croirait 8
30 En métal rose. 4
         Son âme dans ses yeux fleurit. 8
         Il s’abandonne, et s’attendrit 8
         Sur le sort du commun des hommes 8
         Qui n’ont pas de ce vin subtil 8
35 Et potitif. « Pauvres — dit-il — 8
         Gueux que nous sommes ! » 4
         Après boire, cet être en or 8
         Devient plus magnifique encor. 8
         Car, telle est du Vin l’efficace 8
40 Qu’il rend meilleurs les braves gens. 8
         Cependant que les cœurs méchants 8
         Il coriace. 4
         C’est merveille que de l’ouïr. 8
         Les mots viennent s’épanouir 8
45 Sur sa bouche sacerdotale, 8
         En aphorismes prompts et courts. 8
         Jamais en de trop longs discours 8
         Il ne s’étale. 4
         Son verbe est sagace et prudent, 8
50 Il parle comme un président, 8
         Et dit des choses éternelles, 8
         Que je m’abstiens de répéter, 8
         Pour ne pas les beautés gâter 8
         Qui sont en elles. 4
55 Que le Seigneur, le Seigneur Dieu 8
         Avant qu’en son paradis bleu 8
         Il ne rappelle à lui ce sage, 8
         Pour trinquer avec ses élus, 8
         Nous le garde cent ans et plus, 8
60 Et davantage. 4
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