PON_1/PON49
Raoul Ponchon
La muse au cabaret
1920
LA MUSE AU CABARET
LA SOUPE À L’OIGNON
À Jean Pierre Richepin.
         Quel est ce bruit appétissant 8
         Qui va sans cesse bruissant ? 8
         On dirait le gazouillis grêle 8
         D’une source dans les roseaux, 8
5 Ou l’interminable querelle 8
         D’un congrès de petits oiseaux. 8
         Mais cela n’est pas. Que je meure 8
         Sous des gnons et sous des trognons, 8
         Si ce ne sont pas des oignons 8
10 Qui se trémoussent dans du beurre ! 8
         Hein ! qu’est-ce que Bibi disait ? 8
         Et ce bruit sent bon — qui plus est. 8
         C’est à vous donner la fringale. 8
         Traitez-moi de syndic des fous, 8
15 Je n’en connais pas qui l’égale. 8
         « Et pourquoi faire — direz-vous — 8
         Met-on ces oignons dans le beurre ? » 8
         Pourquoi faire ?… triples couyons, 8
         J’espère… une soupe à l’oignon. 8
20 Vous allez voir ça tout à l’heure ! 8
         Je m’invite, n’en doutez pas. 8
         Et j’en veux manger, de ce pas, 8
         À pleine louche, à pleine écuelle… 8
         Ne me regardez pas ainsi, 8
25 C’est ma façon habituelle. 8
         La soupe à l’oignon, Dieu merci ! 8
         Ne m’a jamais porté dommage. 8
         Ainsi, la mère, encore un coup, 8
         Insistez, faites en beaucoup, 8
30 Et n’épargnez pas le fromage. 8
         Elle est prête ?… Alors, on s’y met. 8
         Ô simple et délicat fumet ! 8
         Tous les parfums de l’Arabie 8
         Et que l’Orient distilla, 8
35 Ne valent pas une roupie 8
         De singe, auprès de celui-là. 8
         Et puis !… quel fromage énergique ! 8
         File-t-il, cré nom ! file-t-il ! 8
         Si l’on ne lui coupe le fil, 8
40 Il va filer jusqu’en Belgique ! 8
         On me dirait dans cet instant : 8
         La Fortune est là qui t’attend. 8
         « Laisse-là ta soupe et sois riche. » 8
         Que d’un cran je ne bougerais. 8
45 Qu’elle m’attende, je m’en fiche ! 8
         En vérité, je ne saurais, 8
         Quand elle passerait ma porte, 8
         Manger deux soupes à la fois, 8
         Comme celle-ci. Non, ma foi. 8
50 Alors, que le diable l’emporte ! 8
         Assez causé. Goûtons un peu 8
         Cette soupe, s’il plaît à Dieu ! 8
         Cristi ! Qu’elle est chaude, la garce ! 8
         Autant pour moi ! Où donc aussi, 8
55 Avais-je la cervelle éparse ? 8
         Sans doute entre Auteuil et Bercy… 8
         Elle ne m’a pas pris en traître 8
         Sais-je pas sur le bout du doigt, 8
         Que toute honnête soupe doit 8
60 Être brûlante ou ne pas être ? 8
         Qu’est-ce à dire ? Je m’aperçois 8
         Que j’en ai repris quatre fois. 8
         Parbleu ! je n’en fais point mystère. 8
         Mais j’en veux manger tout mon soûl, 8
65 Quatre fois ! peuh ! la belle affaire ! 8
         J’en reprendrais bien pour un sou. 8
         Dussé-je crever à la peine, 8
         Je n’aurai garde d’en laisser. 8
         Et ne croyez pas me blesser, 8
70 En m’appelant « vieux phénomène »… 8
         Allons, bon !… Il n’en reste plus ! 8
         Et bien, alors, il n’en faut plus. 8
         Ayons quelque philosophie. 8
         Une soupe se trouvait là… 8
75 Elle n’est plus là… C’est la Vie ! 8
         Que voulez-vous faire à cela ? 8
         La soupe la plus innombrable 8
         Finit tôt par nous dire adieu. 8
         Et je ne vois guère que Dieu, 8
80 Finalement, de perdurable. 8
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