PON_1/PON54
Raoul Ponchon
La muse au cabaret
1920
LA MUSE AU CABARET
LES POIRES DU LUXEMBOURG
         Là-bas, dans un coin solitaire 8
         Du Luxembourg, est un verger 8
         Sympathique, plein de mystère, 8
         Où je vais quelquefois songer. 8
5 Là, le brave soleil se joue 8
         Sur des poires lourdes de jus, 8
         Sur des pommes aux grosses joues. 8
         Ah ! que souvent le désir j’eus 8
         De mordre à leurs chairs admirables, 8
10 Qui provoquent l’œil et la dent, 8
         Lorsque des gardiens exécrables 8
         M’en dissuadaient à l’instant. 8
         Ils sont entourés de grillages, 8
         (Je parle des fruits) de papier… 8
15 Pour que les guêpes, les orages 8
         Ne puissent les estropier. 8
         De plus, des jardiniers farouches, 8
         Du matin au soir embusqués, 8
         Vont épiant tous regards louches 8
20 Et tous gestes un peu risqués. 8
***
         Mais vous voudriez bien connaître 8
         Où vont ces fruits quand ils sont mûrs ? 8
         On les laisse pourrir peut-être, 8
         Le long des espaliers, des murs ?… 8
25 Pas du tout… Qu’est-ce qu’ils deviennent 8
         Alors ? Vous plaît-il d’y songer ? 8
         Ces superbes fruits qui contiennent 8
         Autant à boire qu’à manger. 8
         Vous croyez, ô contribuables ! 8
30 Sans vous fatiguer à chercher, 8
         Qu’on les donne à de pauvres diables 8
         Qui n’ont jamais rien à mâcher… 8
         Ou même, que la République, 8
         Farce à ses heures volontiers, 8
35 S’en sert pour flanquer la colique 8
         Aux enfants des humbles quartiers… 8
         Ce serait trop beau ! Mais sans doute, 8
         C’est à quoi l’on pense d’abord. 8
         Et bien, c’est faire fausse route. 8
40 Ces fruits ont un tout autre sort. 8
         Ils vont chez de grands dignitaires, 8
         Étant nommément destinés 8
         À ces messieurs des ministères, 8
         Aux fins d’égayer leurs dîners. 8
45 Ces « duchesses » et ces « calvilles » 8
         Sont pour ces rongeurs, ces lapins ; 8
         Quant à nous, multitudes viles, 8
         Ils nous repassent les pépins. 8
         Et pourtant, avec la galette, 8
50 Sotte France ! que tu leur sers, 8
         Ils pourraient, sans faire de dettes, 8
         Se payer des fameux desserts. 8
         Las ! nous raisonnons, pauvres hommes. 8
         Trop vite — c’est notre défaut. 8
55 Ce sont précisément ces pommes, 8
         Ce sont ces poires, qu’il leur faut ! 8
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