PON_1/PON56
Raoul Ponchon
La muse au cabaret
1920
LA MUSE AU CABARET
JEAN GRAIN-D’ORGE
À Jean Blaize.
D’après Burns.
         Il était une fois trois rois 8
         Qui firent serment, par saint Georges, 8
         De faire mourir Jean Grain-d’Orge. 8
         Un jour donc, les voilà tous trois, 8
5 Ayant surpris le pauvre hère, 8
         Qui l’abattirent tout d’abord, 8
         Et jurèrent qu’il était mort, 8
         Après l’avoir couvert de terre. 8
         Mais quand vint le Printemps joli, 8
10 On le vit relever la tête, 8
         Et faire une belle risette, 8
         Lui, qu’ils croyaient enseveli. 8
         Et l’Été de sa chaude haleine, 8
         Le fit encore plus rétu, 8
15 De dards acérés revêtu, 8
         Et se tenant droit sur la plaine. 8
         Las ! l’Automne vint à son tour. 8
         Et sous le vent qui le soufflette, 8
         Jean Grain-d’Orge, courbant la tête, 8
20 Semblait défaillir chaque jour. 8
         Peu à peu, sous le faix de l’âge. 8
         Il perdit sa belle couleur, 8
         Tandis que ces rois de malheur 8
         S’acharnaient sur lui davantage. 8
25 Ils le rompirent au genou, 8
         Le mirent sur une charrette, 8
         Comme un assassin qu’on arrête, 8
         Les bras liés, la corde au cou. 8
         Plus tard de coups ils l’accablèrent, 8
30 Et le firent tourner au vent ; 8
         Et comme il demeurait vivant 8
         Nos trois fripouilles le jetèrent 8
         Dans une fosse pleine d’eau. 8
         (Qu’il y enfonce ou qu’il surnage) 8
35 Vous croyez qu’il y fit naufrage ?… 8
         Jamais de la vie. À nouveau, 8
         Ses ennemis s’ingénièrent, 8
         L’étendirent sur un plancher, 8
         Et — l’on eût dit pour le sécher 8
40 En tous les sens le secouèrent. 8
         Malgré tous ces divers assauts, 8
         Comme il n’avait pas rendu l’âme, 8
         Ils firent alors sur la flamme 8
         Fondre la moelle de ses os. 8
45 Et, digne de nos trois compères, 8
         Mais plus lâche encore, un meunier, 8
         En fait de supplice dernier, 8
         Broya sa tête entre deux pierres. 8
         Et puis, ils poussèrent en chœur, 8
50 Tous les quatre, un cri de victoire, 8
         Et burent, à leur grande gloire, 8
         Le sang généreux de son cœur ! 8
         Et voilà, qu’au fur à mesure, 8
         Ils buvaient le sang de son cœur, 8
55 Que la joie, ainsi qu’une fleur, 8
         Épanouissait leur figure. 8
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