PON_1/PON57
Raoul Ponchon
La muse au cabaret
1920
LA MUSE AU CABARET
COLLIGNONNE
À Adolphe Willette.
         Ces jours-ci je hélai | dans la rue un cocher. 6+6
         Elle était fort jolie, | à ne vous rien cacher. 6+6
         — Rassurez-vous, lecteur, | et vous de même, chère 6+6
         Lectrice, ce cocher | était une cochère. 6+6
5 « nous allons, patron ? | » demanda-t-elle. Et moi, 6+6
         J’eus envie, un instant, | de répondre : « Chez toi ». 6+6
         Et puis, je me retins. | « vous voudrez, » lui dis-je. 6+6
         « All right ! » Je montai donc | près de ma callipyge, 6+6
         Sur le siège, avec son | consentement muet. 6−6
10 Cocotte s’activa | sous un bon coup de fouet ; 6+6
         Et nous voilà partis. | Alors, nous devisâmes, 6+6
         L’Automédone et moi, | tout comme deux sœurs âmes, 6+6
         Ou mieux je la laissai | parler, me tenant coi. 6+6
         Elle me raconta, | tout d’abord, comme quoi 6+6
15 Elle fut, tout enfant, | au barreau destinée 6+6
         Par son père, dont elle | était la fille née. 6−6
         Elle avait donc pris trois | ou quatre inscriptions, 6+6
         Pour lui faire plaisir. | Mais sa vocation 6+6
         L’appelait à conduire | un char dans la carrière, 6+6
20 Ç’avait toujours été | son désir de derrière 6+6
         La tête. Et maintenant, | que son père gisait 6+6
         Cimetière Montmartre, | elle réalisait 6+6
         Son rêve. Et comme il n’est | ni carrière ni char, 6+6
         De nos jours, elle avait | pris un fiacreà l’instar… 6+6
25 Elle me dit encor | son pauvre cœur de femme, 6+6
         Déçu depuis longtemps | par l’homme atroce, infâme. 6+6
         Maintenant, elle était | bien décidée aussi 6+6
         À faire abstraction | de nous, « Ah ! bien merci ! » 6+6
         Elle en avait soupé | des hommes… zut et crotte ! 6+6
30 Elle n’en voulait plus | rien savoir. « Hue, cocotte ! » 6+6
         Et Cocotte trottait | d’un trot bien peu normal, 6+6
         Ma cochère, d’ailleurs, | conduisant assez mal. 6+6
         Et cela nous valut | mille et une aventures. 6+6
         Nous causâmes plus d’un | embarras de voitures. 6+6
35 Parfois même on nous vit « | rouler » sur le trottoir, 6+6
         Et ce qu’on nous cueillait | alors, il fallait voir ! 6+6
         Quant à moi, maint propos | blessant à mon adresse 6+6
         Ne m’épouvantait pas, | étant « à la redresse ». 6+6
         C’est pour elle surtout | que cela m’embêtait. 6+6
40 La foule, connaissant | que mon cocher était 6+6
         Une femme, allait s’acharnant | sur la mignonne. 8+4
         Et, comme vous pensez, | l’appelait Collignonne. 6+6
         J’avais bien tort de me | frapper, car peu à peu, 6−6
         Je la vis mieux conduire | et se piquer au jeu ; 6+6
45 La fonction créant | l’organe. À cette foule 6+6
         Elle sut démontrer | qu’elle était « à la coule ». 6+6
         Et nous roulions toujours. | Tout à coup, elle dit : 6+6
         « Je m’en vais relayer, | patron. Il est midi. 6+6
         J’ai faim, Cocotte aussi. | — Bon. Qu’à cela ne tienne. 6+6
50 Nous allons déjeuner | ensembleeh ! oui, pardienne ! 6+6
         Je n’ai pas terminé | mes courses, tant s’en faut, 6+6
         Je connais un endroit | superbe et sans défaut ; 6+6
         En plein Paris on se | croirait à la campagne. 6−6
         Et Cocotte aura sa | bouteille de Champagne 6−6
         « Ça va-t-il ? — Oui ça va » |.
55 Le repas fut charmant. 6+6
         Je lui fis redresser | son premier jugement 6+6
         Sur les hommes, entre la poire | et le fromage. 8+4
         Elle consentit même | à leur rendre un hommage, 6+6
         Au café… Nous voici | repartis. Tour à tour, 6+6
60 On nous vit à Montmartre | ainsi qu’au Point-du-Jour, 6+6
         Aux boulevards, au Bois, | que sais-je ? À la Villette. 6+6
         Ma Collignonne était, | à cette heure, drôlette, 6+6
         Et Cocotte un peu sle. | On le serait à moins. 6+6
         Ah ! nous nous moquions bien | maintenant des pévouins ! 6+6
65 Un moment, nous trouvant | par hasard dans la rue 6+6
         De la Paix… en dépit | de la foule accourue, 6+6
         J’offris à la petite | un collier de trois rangs 6+6
         De perles, et du prix | de trois cent mille francs. 6+6
         Mais, elle n’accepta | que quelques bagatelles : 6+6
70 Soit un chapeau d’été, | pour Cocotteen dentelles, 6+6
         Plus un fouet en | bois d’amourette, | à pomme d’or. 4+4+4
         Et je ne sais trop quoi | de plus modeste encor. 6+6
         Bientôt ce fut la nuit, | implacable, subite. 6+6
         Dieu ! que ton taximètre, | ô Temps, galope vite ! 6+6
75 Or, l’enfant, derechef, | parla de relayer. 6+6
         « Tout à l’heure », lui dis-je, | allons d’abord dîner. 6+6
         Après quoi, nous irons, | si tu veux, au théâtre ? 6+6
         Aimes-tu le théâtre ? |Oh oui ! je l’idolâtre. » 6+6
         Tôt après, dans un cabinet | particulier, 8+4
80 Nous étions face à face | avec le sommelier 6+6
         Nous dînâmes, et puis | nous fûmes au spectacle. 6+6
         Enfin, vers les minuit, | n’y voyant plus d’obstacle. 6+6
         Nous allâmes tous deux — | chez elle — relayer. 6+6
         Non sans avoir soupé | vous avez beau railler !… 6+6
85 Ce n’est qu’au lendemain | de ce jour, veuillez croire, 6+6
         Que mon automédone | eut son petit pourboire. 6+6
mètre profil métrique : 6=6
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