PON_1/PON67
Raoul Ponchon
La muse au cabaret
1920
PROPOS DE TABLE
SUR MON PORTRAIT PAR CAPPIELLO
Qui m’avait représenté
à une terrasse de café.
         Cappiello, mon bon ami, 8
         Ce portrait, dessiné trop vite, 8
         Ne me ressemble qu’à demi, 8
         Bien que le génie y palpite. 8
5 Vraiment, par le Dieu d’Isaac 8
         Je ne croyais pas, je te jure, 8
         Ressembler autant à Reinach, 8
         Cela lui soit dit sans injure. 8
         Je sais bien que tu me diras : 8
10 « On ne se connaît pas soi-même ». 8
         Mais, franchement, suis-je aussi gras ?… 8
         J’en aurais une peine extrême. 8
         Sans être maigre comme un loup, 8
         J’attends que la graisse me vienne ; 8
15 Je bedonne un peu, voilà tout, 8
         C’est rapport à mon hygiène. 8
         Je n’ai pas ce cou de taureau, 8
         Dont se prévaudrait un hercule ; 8
         Sur un corps de mon numéro 8
20 Ce serait plutôt ridicule. 8
         Tu me fais des mains d’assassin, 8
         Moi, de qui les doigts sont si vagues, 8
         Qu’à peine, et malgré mon dessein, 8
         Je les puis illustrer de bagues. 8
25 Mais, qui m’a le plus contristé, 8
         Vois-tu, dans ta caricature, 8
         C’est l’air dur que tu m’as prêté. 8
         Il n’est du tout dans ma nature. 8
         D’abord, je n’ai pas, tant s’en faut, 8
30 La moustache aussi provocante ; 8
         Avec ces crocs à la prévôt, 8
         J’ai l’air d’en défier cinquante. 8
         C’est de moi beaucoup présumer, 8
         Qu’un vol d’abeilles effarouche, 8
35 Et qu’une rose fait pâmer. 8
         Je n’ai pas non plus cette bouche 8
         Dédaigneuse, je te promets, 8
         Surtout quand je regarde un verre… 8
         De plus, pour personne, jamais 8
40 Je n’eus le droit d’être sévère. 8
         Et je n’ai pas non plus cet œil 8
         De magistrat dans son prétoire. 8
         Il est de bien meilleur accueil. 8
         Viens y voir, si tu n’y veux croire. 8
45 Tu ne m’as jamais abordé, 8
         Sans quoi, tu saurais que ma haine 8
         Tiendrait aisément dans un dé, 8
         Sans que cette coupe soit pleine. 8
         Le front… est par trop important, 8
50 Pour mes ordinaires pensées ; 8
         Il n’en roule pas tant et tant, 8
         Encor lui fous-je des fessées. 8
         Le chapeau ?… très bien, le chapeau. 8
         Le voilà tel que je le porte. 8
55 Quant à l’absinthe, ô Cappiello ! 8
         Tu me l’as servie un peu forte. 8
         Et puis, en, i, ni, c’est fini. 8
         Et je te fais une risette, 8
         Pour m’avoir, à propos, fourni 8
60 Le sujet de cette gazette. 8
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