PON_1/PON88
Raoul Ponchon
La muse au cabaret
1920
PROPOS DE TABLE
LA POLITESSE EST MORTE
À Adrien Sporck.
         Politesse de nos aïeux, vous êtes morte, 12
         Il paraît. On le dit. 6
         Vous êtes tout au moins, chez nous, en quelque sorte 12
         Tombée en discrédit. 6
5 Je parle de la politesse envers le sexe, 12
         Il est bien entendu. 6
         L’autre, de celle-ci, n’est guère qu’une annexe 12
         Sinon du temps perdu. 6
         On peut se demander pourtant, non sans tristesse, 12
10 Et pour se consoler, 6
         Si les femmes toujours — en fait de politesse — 12
         Ont le droit de parler ?… 6
         Pas toujours. Tenez, hier, et par des temps infâmes, 12
         J’étais dans un tramway 6
15 Archi-complet, rempli de jeunes gens, de femmes, 12
         Plus un vieil homme, moué. 6
         Or, à l’un des arrêts de notre itinéraire, 12
         Le chauffeur s’arrêta. 6
         Et personne ne descendit. Bien au contraire, 12
20 Une dame monta, 6
         Qui dut se contenter de l’humble plate-forme, 12
         En attendant que l’un 6
         De nous voulût bien lui céder, selon la norme, 12
         Sa place assise… Aucun 6
25 N’y songeait, surtout moi, je dois le reconnaître. 12
         Par un temps hivernal, 6
         Pensez-vous ?… Mes voisins, de même, affectaient d’être 12
         Plongés dans leur journal. 6
         Est-ce qu’elle était jeune ou mûre, ou davantage… 12
30 Je n’en sais, ma foi, rien, 6
         « Le sexe, dans ce cas, direz-vous, n’a pas d’âge. » 12
         Eh ! parbleu ! J’entends bien… 6
         Oui, mais, je me trouvais, ce jour-là, d’aventure, 12
         Grippé jusqu’à la mort, 6
35 Et je n’avais sur moi, pour toute couverture, 12
         Que l’âpre vent du Nord. 6
         Puis, étant le doyen des voyageurs — songeais-je — 12
         Je ne vois pas pourquoi, 6
         Plutôt que ces messieurs, je quitterais mon siège ; 12
40 Je me tenais donc coi, 6
         Et pendant ce temps-là, la pauvre créature, 12
         Comme bien vous pensez, 6
         Lançait, à tout ce monde occupant la voiture, 12
         Des regards courroucés. 6
45 « Qu’il ne se trouve pas — semblait-elle nous dire — 12
         Un homme assez galant, 6
         Parmi vous tous, pour prendre en pitié mon martyre, 12
         C’est un peu violent. 6
         Il ne s’en trouvait point. Devant tant d’égoïsme, 12
50 Tant d’inhumanité, 6
         Moi, qui ne pousse pas jusques au fanatisme 12
         Le soin de ma santé, 6
         Quitte à crever de froid, je quittai donc ma place, 12
         Et je la lui cédai. 6
55 La dame aurait bien pu, je crois, me rendre grâce 12
         De mon bon procédé… 6
         Il n’en fut rien. Bien mieux, la maudite pécore, 12
         Tout en me bousculant, 6
         Me dit : « C’est pas trop tôt ! » Aussi, j’en suis encore 12
60 Comme « deux ronds de flan. » 6
         C’est bon… à l’avenir, je jure bien, bagasse ! 12
         De n’être plus si sot, 6
         Madame, et si jamais je vous cède ma place, 12
         Eh bien, il fera chaud ! 6
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