PON_1/PON93
Raoul Ponchon
La muse au cabaret
1920
PROPOS DE TABLE
IDYLLE INTERROMPUE
… Amoureux surpris dans les bois de Saint-Cloud.
15 jours de prison. 16 francs d’amende.
         Il lui dit : « Allons nouspromener dans les bois. 6−6
          Vois la belle journée 6
         Nous n’aurons ce temps-làpeut-être qu’une fois 6+6
          Au cours de cette année. » 6
5 Ils étaient dans le litsi gentiment blottis ! 6+6
          Bien sûr que ça la botte ! 6
         Ils s’habillèrent viteet les voilà partis, 6+6
          Le cœur comme en ribote. 6
         À peine s’ils avaientà eux deux quarante ans, 6+6
10  Ce serait à débattre 6
         Mais volontiers il luilaissait seize printemps 6−6
          Pour en garder vingt-quatre. 6
         Ils prirent le bateauqui conduit à Saint-Cloud, 6+6
          Paradis des familles, 6
15 Encore qu’en son parcil règne un certain loup, 6+6
          Dont on fait peur aux filles. 6
         Elle parla tout hautpendant ce long trajet, 6+6
          Chantonna des romances ; 6
         Et le moindre détaildes berges la plongeait 6+6
20  En des transports immenses. 6
         La Tour Eiffel ainsique le Trocadéro 6+6
          Lui semblaient l’art suprême 6
         Par quelque vingt degrésau-dessus de zéro, 6+6
          C’est permis — quand on aime. 6
25 Elle nommait Auteuilet le Point du Jour, tour 6+6
          À tour, et… Meudon… Sèvres… 6
         « Mais tu ne me dis rien »— disait-elle — « m’amour » 6+6
          — « J’aime tes yeux, tes lèvres… » 6
         Répondait-il. Enfinvoici Saint-Cloud. Après 6+6
30  Un déjeuner sommaire, 6
         Les voilà disparusdans le bois, guillerets 6+6
          Et tout à leur chimère 6
         Elle disait des riens,d’un parler puéril, 6+6
          Comme un enfant qui jase. 6
35 Et lui, silencieux,sur ses lèvres d’avril, 6+6
          Achevait chaque phrase. 6
         Au bout de peu de temps,nos jeunes amoureux 6+6
          Révèrent d’une sieste 6
         Mais quoi !… finalement(Ô ciel ! veille sur eux !) 6+6
40  L’herbe tendre et le reste 6
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
         Hélas ! c’est au momentle plus intéressant, 6+6
          Que le garde-champêtre 6
         Sur le couple ingénu,qui le croyait absent, 6+6
          Surgit comme un salpêtre : 6
45 « Ah ! ah ! je vous y prends,mes jolis tourtereaux, 6+6
          — Dit cet homme farouche 6
         Pardieu ! vous vous aimez «dans les grands numéros ! » 6+6
          Est-ce ici que l’on couche ?… 6
         « Mais, si les gens icivenaient tous à la fois… 6+6
50  S’aimer, Jésus ! Marie ! 6
         Dieu me damne, ce boisne serait plus un bois, 6+6
          Mais une porcherie ! 6
">
         « Dans ce bois il est expressément défendu12
          De faire des orgies ; 6
55 De telles mœurs n’étaientadmissibles que du 6+6
          Temps des mythologies… 6
         « Sachez qu’ici, jadis,habita l’Empereur, 6+6
          Dont je fus au service 6
         Là, c’était son château,détruit par la « fureur », 6+6
60  Le « crime » et l’injustice. 6
         « Au lieu donc d’y venirainsi vous biscoter 6+6
          De façon indécente, 6
         Vous feriez beaucoup mieux —m’est avis — sangloter 6+6
          Sur ses ruines absentes. 6
65 « Vous voilà comme dessaligauds étalés 6−6
          Dans ces bois si tranquilles… 6
         On ne fait pas l’amourici, cochons, allez 6+6
          Vous aimer dans les villes ! » 6
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