PON_1/PON94
Raoul Ponchon
La muse au cabaret
1920
PROPOS DE TABLE
LA PENDULE
À Léon Hennique.
         J’ai dans ma chambre une pendule, 8
         Qui n’a rien de particulier, 8
         Et d’un modèle ridicule, 8
         Comme il en est des milliers. 8
5 Depuis déjà pas mal d’années, 8
         Je puis bien ajouter aussi 8
         Qu’elle enlaidit ma cheminée ; 8
         Mais ce n’est pas là mon souci. 8
         Ne me suis-je pas mis en tête, 8
10 Qu’en son langage tictaquant, 8
         Elle me dit et me répète : 8
         « Va-t-en », sinon, « à quand ? à quand ? » 8
         Jadis, je n’y prenais pas garde. 8
         Comment se fait-il qu’aujourd’hui 8
15 Je m’attarde à cette guimbarde ? 8
         Est-ce parce que j’ai vieilli ?… 8
         Elle m’agace, m’horripile, 8
         Elle me porte sur les nerfs ; 8
         Je me fais une noire bile, 8
20 Et je coule des jours amers. 8
         Je la trouve plus agressive 8
         Chaque jour : « A quand ? » à quand, quoi ? … 8
         Et voilà que je l’invective : 8
         Est-ce pour te moquer de moi ? 8
25 Mais… saleté de mécanique, 8
         Je te le permettrais, si tu 8
         Étais une pendule unique, 8
         Un objet d’art… bien entendu. 8
         Or, il s’en faut que tu sois telle. 8
30 Tu n’es guère bonne, vraiment, 8
         Qu’à marquer l’heure, de laquelle 8
         Je me fous d’ailleurs, et comment ! 8
         Parbleu ! vieille sempiternelle, 8
         Je suppose que cet « à quand ? » 8
35 Signifie, en sa ritournelle, 8
         « Quand vas-tu me ficher le camp ? » 8
         Si c’est cela que tu veux, dire, 8
         Et, comme aussi bien, chez Satan, 8
         Je ne suis pas pressé de cuire, 8
40 Je te réponds : Attends, attends. 8
         Je sais que la Vie est un leurre. 8
         À quoi bon me le répéter 8
         Trois mille six cents fois par heure ? 8
         Allons, cesse de m’embêter. 8
***
45 Sans doute, vous allez me dire : 8
         « Mais pauvre imbécile, pourquoi 8
         Ne pas la vendre ou la détruire, 8
         Puisqu’elle est comme un glas pour toi ? » 8
         Ou bien, ce qui revient au même : 8
50 « Ne la remonte pas. Un point, 8
         C’est tout. Voilà-t-il un problème !… » 8
         Tiens ! c’est vrai. Je n’y pensais point. 8
         Et puis… non. J’ai la certitude 8
         Que si j’interrompais son cours, 8
55 Dont j’ai tellement l’habitude, 8
         Je croirais encore et toujours, 8
         Entendre son tic tac stupide, 8
         Après tant de jours révolus ; 8
         Ainsi l’on voit un invalide 8
60 Souffrir d’un membre qu’il n’a plus. 8
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