PRU_1/PRU31
René-François Sully Prudhomme
Les Vaines Tendresses
1875
LA VERTU
         J'honore en secret la duègne 8
         Que raillent tant de gens d'esprit, 8
         La Vertu ; j'y crois, et dédaigne 8
         De sourire quand on en rit. 8
5 Ah ! souvent l'homme qui se moque 8
         Est celui que point l'aiguillon, 8
         Et tout bas l'incrédule invoque 8
         L'objet de sa dérision. 8
         Je suis trop fier pour me contraindre 8
10 À la grimace des railleurs, 8
         Et pas assez heureux pour plaindre 8
         Ceux qui rêvent d'être meilleurs. 8
         Je sens que toujours m'importune 8
         Une loi que rien n'ébranla ; 8
15 Le monde (car il en faut une) 8
         Parodie en vain celle-là ; 8
         Qu'il observe la règle inscrite 8
         Dans les mœurs ou les parchemins, 8
         Je hais sa rapine hypocrite, 8
20 Comme celle des grands chemins, 8
         Je hais son droit, aveugle aux larmes, 8
         Son honneur, qui lave un affront 8
         En mesurant bien les deux armes, 8
         Non les deux bras qui les tiendront, 8
25 Sa politesse meurtrière 8
         Qui vous trahit en vous servant, 8
         Et, pour vous frapper par derrière, 8
         Vous invite à passer devant. 8
         Qu'un plaisant nargue la morale, 8
30 Qu'un fourbe la plie à son vœu, 8
         Qu'un géomètre la ravale 8
         À n'être que prudence au jeu, 8
         Qu'un dogme leurre à sa manière 8
         L'égoïsme du genre humain, 8
35 Ajournant à l'heure dernière 8
         L'avide embrassement du gain, 8
         Qu'un cynisme, agréable au crime, 8
         Devant le muet Infini, 8
         Voue au néant ceux qu'on opprime, 8
40 Avec l'oppresseur impuni ! 8
         Toujours en nous parle sans phrase 8
         Un devin du juste et du beau, 8
         C'est le cœur, et dès qu'il s'embrase 8
         Il devient de foyer flambeau : 8
45 Il n'est plus alors de problème, 8
         D'arguments subtils à trouver, 8
         On palpe avec la torche même 8
         Ce que les mots n'ont pu prouver. 8
         Quand un homme insulte une femme, 8
50 Quand un père bat ses enfants, 8
         La raison neutre assiste au drame 8
         Mais le cœur crie au bras : défends ! 8
         Aux lueurs du cerveau s'ajoute 8
         L'éclair jailli du sein : l'amour ! 8
55 Devant qui s'efface le doute 8
         Comme un rôdeur louche au grand jour : 8
         Alors la loi, la loi sans table, 8
         Conforme à nos réelles fins, 8
         S'impose égale et charitable, 8
60 On forme des souhaits divins : 8
         On voudrait être un Marc-Aurèle, 8
         Accomplir le bien pour le bien, 8
         Pratiquer la Vertu pour elle, 8
         Sans jamais lui demander rien, 8
65 Hors la seule paix qui demeure 8
         Et dont l'avénement soit sûr, 8
         L'apothéose intérieure 8
         Dont la conscience est l'azur ! 8
         Mais pourquoi, saluant ta tâche, 8
70 Inerte amant de la vertu, 8
         Ô lâche, lâche, triple lâche, 8
         Ce que tu veux, ne le fais-tu ? 8
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