PRU_1/PRU36
René-François Sully Prudhomme
Les Vaines Tendresses
1875
LE RIRE
         Les bêtes, qui n'ont point de sublimes soucis, 12
         Marchent, dès leur naissance, en fronçant les sourcils, 12
         Et ce rigide pli, jusqu'à la dernière heure, 12
         Signe mystérieux de sagesse, y demeure : 12
5 Les énormes lions qui rôdent à grands pas, 12
         Libres et tout-puissants, ne se dérident pas ; 12
         Les aigles, fils de l'air et de l'azur sont graves ; 12
         Et les hommes, qui vont saignant de mille entraves, 12
         Enchaînés au plaisir, enchaînés au devoir, 12
10 Sous la loi de chercher et ne jamais savoir, 12
         De ne rien posséder sans acheter et vendre, 12
         De ne pouvoir se fuir ni ne pouvoir s'entendre, 12
         D'appréhender la mort et de gratter leur champ, 12
         Les hommes ont un rire imbécile et méchant ! 12
15 Certes le rire est beau comme la joie est belle, 12
         Quand il est innocent et radieux comme elle ! 12
         Vous, les petits enfants, pleins de naïf désir, 12
         Qui des mains écartez vos langes pour saisir 12
         Les brillantes couleurs, ces mensonges des choses, 12
20 Vous pouvez, au-devant des drapeaux et des roses, 12
         Vous pour qui tout cela n'est que du rouge encor, 12
         Pousser vos rires frais qui font un bruit d'essor ! 12
         Vous, pouviez rire aussi, même en un siècle pire, 12
         Vous, nos rudes aïeux qui ne saviez pas lire, 12
25 Et ne pouviez connaître, au bout de l'univers, 12
         Tous les forfaits commis et tous les maux soufferts ; 12
         Quand avait fui la peste avec les hommes d'armes, 12
         C'était pour vous la fin de l'horreur et des larmes, 12
         Et peut-être, oublieux de ces fléaux lointains, 12
30 Vous aviez des soirs gais et d'allègres matins. 12
         Mais nous, du monde entier la plainte nous harcèle : 12
         Nous souffrons chaque jour la peine universelle, 12
         Car sur toute la terre un messager subtil 12
         Relie à tous les maux tous les cœurs par un fil : 12
35 Ah ! l'oubli maintenant ne nous est plus possible ! 12
         Se peut-on faire une âme à ce point insensible 12
         D'apprendre, sans frémir, de partout à la fois, 12
         Tous les coups du malheur et tous les viols des lois : 12
         Les maîtres plus hardis, les âmes plus serviles. 12
40 L'atrocité sans nom des tourmentes civiles, 12
         Et les pactes sans foi, la guerre, les blessés 12
         Râlant cette nuit même au revers des fossés, 12
         L'honneur, le droit trahis par la volonté molle, 12
         Et Christ, épouvanté des fruits de sa parole, 12
45 Un diadème en tête et le glaive à la main, 12
         Ne sachant plus s'il sauve ou perd le genre humain ! 12
         N'est-ce pas merveilleux qu'on puisse rire encore ! 12
         Mais nous sommes ainsi ; tel un vase sonore 12
         Au moindre choc du doigt se réveille et frémit, 12
50 Tandis qu'il tremble à peine et vaguement gémit 12
         Du tonnerre éloigné qui roule dans la nue, 12
         Telle, au moindre soupir dont l'oreille est émue 12
         Nous sentons la pitié dans nos cœurs tressaillir, 12
         Et pour les cris lointains lâchement défaillir ; 12
55 Trop pauvres pour donner des pleurs à tous les hommes, 12
         Nous ne plaignons que ceux qui souffrent où nous sommes. 12
         Quand nos foyers sont doux et sûrs, nous oublions 12
         Malgré nous, près du feu, les grelottants haillons, 12
         Et le bruit des canons, le fauve éclair des lames, 12
60 Dans les yeux des enfants et dans la voix des femmes ; 12
         Ou, nous-mêmes sujets au sort des malheureux, 12
         Nous tournons nos regards sur nous plus que sur eux. 12
         Ah ! si nos cœurs bornés que distrait ou resserre 12
         Leur félicité même ou leur propre misère, 12
65 A tant de maux si grands ne se peuvent ouvrir, 12
         Qu'ils aient honte du moins de n'en pas plus souffrir ! 12
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