PRU_1/PRU37
René-François Sully Prudhomme
Les Vaines Tendresses
1875
LE VASE ET L'OISEAU
         Tout seul au plus profond d'un bois, 8
         Dans un fouillis de ronce et d'herbe, 8
         Se dresse, oublié, mais superbe, 8
         Un grand vase du temps des rois. 8
5 Beau de matière et pur de ligne, 8
         Il a pour anse deux béliers 8
         Qu'un troupeau d'amours familiers 8
         Enlace d'une souple vigne. 8
         A ses bords autrefois tout blancs 8
10 La mousse noire append son givre ; 8
         Une lèpre aux couleurs de cuivre 8
         Étoile et dévore ses flancs. 8
         Son poids a fait pencher sa base 8
         Où gît un amas de débris, 8
15 Car il a ses angles meurtris, 8
         Mais il tient bon l'orgueilleux vase. 8
         Il songe : «Autour de moi tout dort, 8
         Que fait le monde ? Je m'ennuie, 8
         Mon cratère est plein d'eau de pluie, 8
20 D'ombre, de rouille, et de bois mort. 8
         Où donc aujourd'hui se promène 8
         Le flot soyeux des courtisans ? 8
         Je n'ai pas vu figure humaine 8
         A mon pied depuis bien des ans.» 8
25 Pendant qu'il regrette sa gloire, 8
         Perdu dans cet exil obscur, 8
         Un oiseau par un trou d'azur 8
         S'abat sur ses lèvres pour boire. 8
         «Holà ! manant du ciel, dis-moi, 8
30 Toi devant qui l'horizon s'ouvre, 8
         Sais-tu ce qui se passe au Louvre ? 8
         Je n'entends plus parler du roi. 8
         — Ah ! tu prends à l'heure où nous sommes, 8
         Dit l'autre, un bien tardif souci ! 8
35 Rien n'est donc venu jusqu'ici 8
         Des branle-bas qu'ont faits les hommes ? 8
         — Parfois un soubresaut brutal, 8
         Des rumeurs extraordinaires, 8
         Comme de souterrains tonnerres 8
40 Font tressaillir mon piédestal. 8
         — C'est l'écho de leurs grands vacarmes : 8
         Plus une tour, plus un clocher 8
         Où l'oiseau puisse en paix nicher. 8
         Partout l'incendie et les armes ! 8
45 J'ai naguère, à Paris, en vain 8
         Heurté du bec les vitres closes, 8
         Nulle part, même aux lèvres roses, 8
         La moindre miette de vrai pain. 8
         Aux mansardes des Tuileries 8
50 Je logeais, le printemps passé, 8
         Mais les flammes m'en ont chassé. 8
         Ce n'était que feux et tueries. 8
         Sur le front du génie ailé 8
         Qui plane où sombra la Bastille, 8
55 J'ai voulu poser ma famille, 8
         Mais cet asile a chancelé. 8
         Des murs de granit qu'on restaure 8
         Nous sommes l'un et l'autre exclus, 8
         Là le temps des palais n'est plus, 8
60 Et celui des nids, pas encore.» 8
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