PRU_1/PRU40
René-François Sully Prudhomme
Les Vaines Tendresses
1875
DÉFAILLANCE ET SCRUPULE
         Mon besoin de songe et de fable, 8
         La soif malheureuse que j'ai 8
         De quelque autre vie ineffable, 8
         Me laisse tout découragé. 8
5 Quand d'un beau vouloir je m'avise, 8
         Je me répète en vain : «Je veux. 8
         — A quoi bon ?» répond la devise 8
         Qui rend stériles tous les vœux. 8
         A quoi bon nos miettes d'aumône ? 8
10 Si la plèbe veut s'assouvir ; 8
         Ou nos rêves d'État sans trône ? 8
         S'il plaît au peuple de servir. 8
         A quoi bon rapprendre la guerre ? 8
         S'il faut toujours qu'elle ait pour but 8
15 Le gain menteur, cher au vulgaire, 8
         D'une auréole et d'un tribut. 8
         A quoi bon la lente science ? 8
         Si l'homme ne peut entrevoir, 8
         Après tant d'âpre patience, 8
20 Que les bornes de son savoir. 8
         A quoi bon l'amour ? si l'on aime 8
         Pour propager un cœur souffrant, 8
         Le cœur humain, toujours le même 8
         Sous le costume différent. 8
25 A quoi bon, si la terre est ronde, 8
         Notre infinie avidité ? 8
         On est si vite au bout d'un monde, 8
         Quand il n'est pas illimité ! 8
         Or ma soif est celle de l'homme, 8
30 Je n'ai pas de désir moyen, 8
         Il me faut l'élite et la somme, 8
         Il me faut le souverain bien ! 8
         Ainsi mon orgueil dissimule 8
         Les défaillances de ma foi, 8
35 Mais je sens bientôt un scrupule 8
         Qui s'élève et murmure en moi : 8
         Mon fier désespoir n'est peut-être 8
         Qu'une excuse à ne point agir, 8
         Et comme au fond je me sens traître, 8
40 Un prétexte à n'en point rougir, 8
         Un dédain paresseux qui ruse 8
         Avec la rigueur du devoir, 8
         Et de l'idéal même abuse 8
         Pour me dispenser de vouloir. 8
45 Parce que la terre est bornée, 8
         N'y faut-il voir qu'une prison, 8
         Et faillir à la destinée 8
         Qu'embrasse et clôt son horizon ? 8
         Parce que l'amour perpétue 8
50 La vie et ses âpres combats, 8
         Vaudra-t-il mieux qu'Adam se tue 8
         Et qu'Athènes n'existe pas ? 8
         Parce que la science est brève 8
         Et le mystère illimité, 8
55 Faut-il lui préférer le rêve 8
         Ou la complète cécité ? 8
         Parce que la guerre nous lasse, 8
         Faut-il par mépris des plus forts, 8
         Tendant la gorge au coup de grâce, 8
60 Leur fumer nos champs de nos corps ? 8
         Parce que la force nombreuse 8
         Appelle droit son bon plaisir, 8
         Songe creux le savoir qui creuse, 8
         Et l'art qui plane : vain loisir, 8
65 Faut-il laisser cette sauvage 8
         Brûler les œuvres des neuf Sœurs 8
         Pour venger l'antique esclavage 8
         Nourricier des premiers penseurs ! 8
         Ah ! faut-il que de la justice, 8
70 Et de l'amour, désespérant, 8
         Le cœur déçu se rapetisse 8
         Dans un exil indifférent ? 8
         Non, toute la phalange auguste 8
         Des créateurs, doit pour ses dieux, 8
75 Qui sont le vrai, le beau, le juste, 8
         Combattre en dessillant les yeux, 8
         Et du temple où chaque âge apporte 8
         Le fruit sacré de ses efforts, 8
         Ouvrir à deux battants la porte, 8
80 En défendre à mort les trésors ! 8
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