REG_1/REG31
Henri de Regnier
La Cité des eaux
1902
LE SANG DE MARSYAS
LE SANG DE MARSYAS
Les arbres pleins de vent ne sont pas oublieux.
VICTOR HUGO, Le Satyre.
         Chaque arbre a dans le vent sa voix, humble ou hautaine, 12
         Comme l'eau différente est diverse aux fontaines. 12
         Écoute-les. Chaque arbre a sa voix dans le vent. 12
         Le tronc muet confie au feuillage vivant 12
5 Le secret souterrain de ses sourdes racines. 12
         La forêt tout entière est une voix divine ; 12
         Écoute-la. Le chêne gronde et le bouleau 12
         Chuchote, puis se tait quand le hêtre, plus haut, 12
         Murmure ; l'orme gémit ; le frisson du saule, 12
10 Incertain et léger, est presque une parole, 12
         Et, fort d'un âpre bruit et d'un souffle marin, 12
         Mystérieusement se lamente le pin 12
         De qui l'écorce à vif et le tronc écorché 12
         Semblent rouges du sang d'un satyre attaché… 12
15 Marsyas ! 3
         Je l'ai connu 4
         Marsyas 3
         Dont la flûte hardie a confondu la lyre ; 12
         Je l'ai vu nu, 4
20 Lié par les pieds et les mains 8
         Au tronc du pin ; 4
         Je puis vous dire 4
         Ce qui advint 4
         Du Dieu jaloux et du Satyre, 8
25 Car je l'ai vu, 4
         Sanglant et nu, 4
         Lié au pin. 4
         Il était doux, pensif, secret et taciturne ; 12
         Petit et robuste sur ses jambes, 9
30 L'oreille longue, pointue et grande ; 9
         La barbe brune 4
         Avec des poils d'argent ; 6
         Ses dents 2
         Étaient blanches, égales, et son rire 10
35 Rare et bref lui montait aux yeux 8
         En une clarté triste et soudaine, 9
         Silencieux… 4
         Il marchait d'un pas sec, brusque et dansant 10
         Comme quelqu'un qui porte en soi-même 9
40 Quelque joie éclatante et pourtant taciturne, 12
         Car s'il souriait rarement il parlait peu 12
         Et toujours en caressant sa barbe brune 11
         A poils d'argent. 4
         Aux jours d'automne 4
45 Où les satyres fêtent le vin 9
         Et boivent à l'outre en chantant le fruit divin, 12
         Où gronde et tonne 4
         Le tambourin ; 4
         Aux jours d'automne, 4
50 Où ils dansent d'un pied sur l'autre 8
         Autour du pressoir rouge et de l'amphore haute, 12
         Le pampre aux cornes, 4
         La torche aux mains ; 4
         Aux jours d'automne, 4
55 Où ils sont ivres, 4
         On voyait Marsyas en leur troupe les suivre 12
         A petits pas 4
         Légers, et ne se mêlant pas 8
         A leur orgie. 4
60 Le vin ne coulait point sur sa barbe rougie 12
         A pourpre claire. 4
         Il cueillait une grappe et, grave, assis à terre, 12
         La mangeait délicatement, grain à grain, 11
         Et dans sa main 4
65 Jusqu'au bout, une à une, il crachait les peaux vides. 12
         Il vivait à l'écart auprès d'un bois de pins. 12
         Sa grotte était creuse et basse, 7
         Ouverte au flanc d'un rocher, près d'une source, 11
         On y voyait un lit de mousse, 8
70 Une coupe 3
         D'argile, 2
         Une tasse 3
         De hêtre, 2
         Un escabeau 4
75 Et dans un coin une gerbe de roseaux. 11
         Dehors, à l'abri du vent, 7
         Il avait construit, étant habile 9
         Dans l'art de tresser la paille 7
         Et gourmand 3
80 De miel nouveau, des ruches pleines dont l'essaim 12
         Mêlait un bruit d'abeille au murmure des pins. 12
         C'est ainsi que vivait Marsyas le satyre. 12
         Le jour, 2
         Il s'en allait à travers champs partout où sourd 12
85 L'eau mystérieuse et souterraine ; 9
         Il connaissait toutes les fontaines : 9
         Celles qui filtrent du rocher goutte à goutte, 11
         Toutes, 1
         Celles qui naissent du sable ou jaillissent dans l'herbe, 13
90 Celles qui perlent 4
         Ou qui bouillonnent, 4
         Brusques ou faibles, 4
         Celles d'où sort un fleuve et d'où part un ruisseau, 12
         Celles des bois et de la plaine, 8
95 Sources rustiques ou sacrées, 8
         Il connaissait toutes les eaux 8
         De la contrée. 4
         Marsyas était habile au métier 10
         Roseaux ! 2
100 De vous tailler : 4
         A chaque bout de la tige, il coupait juste 11
         Au bon endroit 4
         Ce qu'il fallait pour qu'elle devînt, 9
         Syrinx ou flûte ; 4
105 Il y perçait des trous pour y poser les doigts 12
         Et un autre plus grand 6
         Par où l'on souffle 4
         Avec la bouche 4
         L'humble haleine qui, tout à coup, au bois divin 12
110 Chante mystérieuse, inattendue et pure, 12
         S'enfle, rit, se lamente ou s'irrite ou murmure. 12
         Marsyas était habile et patient. 11
         Il travaillait parfois à l'aube ou sous la lune 12
         En caressant 4
115 Sa barbe brune 4
         A poils d'argent. 4
         Il savait mille choses sur les façons 11
         De tailler les roseaux courts ou longs 9
         Et sur les sons 4
120 Et comment il fallait unir les lèvres et faire 13
         Jaillir la note aiguë et claire 8
         Ou grave, ou douce, ou brève, ou basse, 8
         Et ménager son souffle afin qu'il ne se lasse, 12
         Et comment il faut tenir son corps, 9
125 Tenir ses bras, 4
         Le coude en bas, 4
         Que sais-je encor ?… 4
         Il n'aimait pas chanter quand on pouvait l'entendre. 12
         De sa grotte jamais on ne le vit descendre, 12
130 Et, comme le faisaient les satyres souvent, 12
         Défier les bergers à des luttes de chant. 12
         Mais le soir, quand partout les hommes et les bêtes 12
         Dormaient, il se glissait sans bruit dans l'herbe fraîche 12
         Et, seul, il s'en allait, parfois, jusqu'au matin, 12
135 Sur la pente du mont s'asseoir parmi les pins, 12
         En face de la nuit, du silence et de l'ombre. 12
         La chanson de sa flûte emplissait le bois sombre. 12
         O merveille, on eût dit que chaque arbre eût chanté ! 12
         Et c'est ainsi, enfant, que je l'ai écouté…. 12
140 C'était vaste, charmant, mystérieux et beau 12
         Cette forêt vivante en ce petit roseau, 12
         Avec son âme, et ses feuilles, et ses fontaines, 12
         Avec le ciel, avec la terre, avec le vent… 12
         Mais ceux qui l'avaient entendu 8
145 Raillaient disant : 4
         «Ce Marsyas est un peu fou 8
         Son chant rit puis pleure tout à coup, 9
         Se tait, reprend, 4
         Sans qu'on sache pourquoi 6
150 Et cesse et pleure encor.» 6
         «—Il ne sait pas jouer selon les lois 10
         Et fait bien de chanter pour les arbres des bois.» 12
         Ainsi parlait Agès, le faune, 8
         Chanteur fameux et rival non sans envie. 11
155 Il était vieux et n'avait qu'une corne. 10
         Il n'aimait pas 4
         Marsyas. 3
         Ce fut alors 4
         Qu'Apollon, traversant le pays d'Arcadie, 12
160 S'arrêta quelque temps chez les gens de Cellène. 12
         La moisson faite, la vendange était prochaine, 12
         Et, comme les grappes étaient lourdes 9
         Et que les granges étaient pleines 8
         Et qu'on était heureux, 6
165 On accueillit gaîment le Dieu 8
         Porteur de lyre. 4
         Il était beau à voir debout dans le soleil, 12
         Touchant sa lyre d'or d'un grand geste vermeil, 12
         Magnifique, hautain, solennel et content, 12
170 Auguste ; il s'essuyait le front de temps en temps. 12
         Les cordes de métal vibraient, fortes et douces, 12
         Et l'écaille ronflait et sonnait sous son pouce, 12
         Et l'hymne s'élevait sur un mode sacré, 12
         En cadence, dans l'air pacifique et pourpré, 12
175 Égale, harmonieuse et large ; et, comme en feu, 12
         La lyre d'or chantait sous le geste du Dieu. 12
         Nous étions tous autour de lui, 8
         Pasteurs, pâtres, bergers, pêcheurs et bûcherons, 12
         Assis en rond 4
180 Autour de lui ; 4
         Et moi seul, qui suis vieux, vis encore aujourd'hui 12
         De ceux qui, jadis, entendirent 8
         La grande Lyre. 4
         Et les faunes, et les sylvains, et les satyres 12
185 Des bois, de la plaine et du mont 8
         Étaient venus au-devant d'Apollon. 10
         Marsyas seul était resté 8
         Là-haut, 2
         Dans sa grotte, 3
190 Couché, 2
         A écouter les pins, les abeilles, le vent… 12
         O Marsyas ! c'est là qu'ils te vinrent chercher. 12
         La lyre s'étant tue, ils voulurent aussi 12
         Faire entendre au Chanteur notre chanson d'ici. 12
195 Chacun sur sa syrinx, sa flûte ou son pipeau 12
         A leurs diverses voix fit retentir l'écho. 12
         Chacun avait son tour et faisait de son mieux, 12
         Et ces airs arrivaient à l'oreille du Dieu, 12
         Rauques, gauches, naïfs, maladroits ou rustiques. 12
200 Deux des joueurs parfois se donnaient la réplique, 12
         Et leurs chants alternés, tour à tour, et rivaux 12
         Se succédaient boiteux parfois et souvent faux. 12
         Apollon écoutait ces gens avec bonté, 12
         Silencieux, toujours debout dans la clarté, 12
205 Attentif aux bergers ainsi qu'aux aegypans, 12
         Sans fatigue, impassible et toujours indulgent 12
         Jusqu'à ce que parût enfin Agès, le faune. 12
         Il était vieux, ridé, poussif et presque aphone. 12
         Il avait bien été, dit-on, jadis adroit 12
210 A la flûte, mais l'âge avait lassé ses doigts, 12
         Et, quand il y souffla d'une bouche édentée, 12
         Un son rauque sortit de sa flûte vantée, 12
         Tellement suraigu et strident qu'Apollon, 12
         A cette abeille ainsi transformée en frelon, 12
215 En feignant d'arranger une corde à sa lyre, 12
         Et malgré lui, ne put s'empêcher de sourire 12
         D'Agès qui achevait le rythme commencé. 12
         Le vieil Agès vit ce sourire et fut vexé. 12
         «Puisqu'il sourit de moi, il rirait sûrement 12
220 De Marsyas», se dit Agès, et doucement 12
         Au Dieu qui l'écoutait il parla du satyre… 12
         Comme le goût du miel fait oublier la cire 12
         On oublierait que le Chanteur avait souri 12
         D'Agès, quand il rirait du pauvre Marsyas. 12
225 Il vint. 2
         On s'écartait sur son chemin. 8
         Il marchait vite 4
         De son petit pas sec et prompt, 8
         Comme quelqu'un qui veut en avoir fini vite. 12
230 Il avait apporté sa flûte 8
         La plus petite 4
         Et la plus juste, 4
         Faite d'un seul roseau 6
         Égal et rond, 4
235 Puis il s'assit en face d'Apollon, 10
         Modeste et les yeux clignés 7
         Devant le Dieu magnifique et vermeil 10
         Avec sa lyre d'or debout dans le soleil. 12
         Marsyas chanta. 5
240 Ce fut d'abord un chant léger 8
         Comme la brise éparse aux feuilles d'un verger, 12
         Comme l'eau sur le sable et l'onde sous les herbes. 12
         Puis on eût dit l'ondée et la pluie et l'averse, 12
         Puis on eût dit le vent, puis on eût dit la mer. 12
245 Puis il se tut, et sa flûte reprit plus clair 12
         Et nous entendions vibrer à nos oreilles 11
         Le murmure des pins et le bruit des abeilles, 12
         Et, pendant qu'il chantait vers le soleil tourné, 12
         L'astre plus bas avait peu à peu décliné ; 12
250 Maintenant Apollon était debout dans l'ombre, 12
         Et dédoré, et d'éclatant devenu sombre, 12
         Il semblait être entré tout à coup dans la nuit, 12
         Tandis que Marsyas à son tour, devant lui, 12
         Caressé maintenant d'un suprême rayon 12
255 Qui lui pourprait la face et brûlait sa toison, 12
         Marsyas ébloui et qui chantait encor 12
         A ses lèvres semblait unir un roseau d'or. 12
         Tous écoutaient chanter Marsyas le satyre ; 12
         Et tous, la bouche ouverte, ils attendaient le rire 12
260 Du Dieu et regardaient le visage divin 12
         Qui semblait à présent une face d'airain. 12
         Quand, ses yeux clairs fixés sur lui, Marsyas le fou 13
         Brisa sa flûte en deux morceaux sur son genou. 12
         Alors ce fut, immense, âpre et continuée, 12
265 Une clameur brusque de joie, une huée 12
         De plaisir trépignant et battant des talons. 12
         Puis tout, soudainement, se tut, car Apollon, 12
         Farouche et seul, parmi les rires et les cris, 12
         Silencieux, ne riait pas, ayant compris. 12
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