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Henri de Regnier
La Cité des eaux
1902
PAN
PAN
         C'était au temps 4
         Où les grands Dieux de marbre et d'or 8
         Ne vivaient plus qu'en leurs statues ; 8
         On les voyait encor, 6
5 Debout et nues, 4
         Au seuil des temples clairs 6
         A tuiles d'or, 4
         Avec la mer 4
         Derrière eux, éclatante, innombrable et sereine, 12
10 A l'horizon… 4
         C'est ainsi que je les ai vus, étant petit, 12
         Figures vaines 4
         Dont on m'apprit, 4
         Sans doute en riant d'eux, les formes et les noms ; 12
15 Et je riais, enfant, à les voir et de voir 12
         Celui-là, le plus grand, dont l'ombre, vers le soir, 12
         S'allongeait à ses pieds, lourde et grave, 9
         Parce que sa statue était faite d'airain : 12
         C'était le Maître Souverain, 8
20 Que nul ne brave, 4
         Zeus ! 1
         Et comme, ainsi que je l'ai dit, 8
         Son ombre était énorme et moi petit, 10
         Je m'asseyais dans sa fraîcheur déjà nocturne 12
25 Et je jouais avec des pierres, une à une, 12
         Mais l'aigle courroucé qui veillait près de lui 12
         Me regardait et j'avais peur, étant petit. 12
         Et c'est ainsi que j'ai connu lui et les autres. 12
         Apollon 3
30 Avec sa lyre ; Hermès, les ailes aux talons 12
         Et deux ailes de même encore à son pétase ; 12
         Mars qui brandit le glaive ; et, nu, la barbe rase, 12
         Le torse blanc, la chair heureuse et dans sa main 12
         Portant le thyrse double et la pomme de pin, 12
35 Bacchus qui, couronné de pampre et toujours beau, 12
         A sa tempe sans ride assure son bandeau, 12
         Et Neptune barbu d'algues et dont l'oreille 12
         Compare dans le vent qui l'apporte pareille 12
         La rumeur de la mer à celle des forêts ; 12
40 Et les Déesses et Cypris au rire frais 12
         Dont fleurissent les seins et dont mûrit la bouche, 12
         Et la grande Junon, sérieuse et farouche, 12
         Et Diane hautaine et farouche comme elle, 12
         Et Minerve casquée et l'antique Cybèle, 12
45 Tous ceux que l'univers honora d'âge en âge… 12
         Mais tous n'étaient plus rien que de vaines images, 12
         Et, qu'ils fussent sculptés dans le marbre ou dans l'or, 12
         La figure des Dieux survivait aux Dieux morts. 12
         Cependant l'étendue agreste de la terre 12
50 N'était point tout à fait encore solitaire. 12
         Des êtres fabuleux et à demi divins 12
         Se cachaient dans les bois et hantaient les ravins, 12
         Fuyant l'homme et craignant sa ruse et son danger. 12
         Dans un monde nouveau maintenant étrangers, 12
55 Ils épiaient les voix, les bruits, les pas : Centaures, 12
         Dans la gorge des monts hennissant à l'aurore 12
         Et qui, le soir, boiteux et lointains, du galop 12
         De leur fuite inégale inquiétaient l'écho ; 12
         Faunes roux habitant les grottes et Satyres 12
60 Rôdant d'un pied furtif près des ruches à cire, 12
         Tritons de qui la conque offusquait l'air marin, 12
         Fausse et rauque parfois à leur souffle incertain ; 12
         Des Dryades souffraient sous l'écorce des chênes ; 12
         Des Nymphes étaient l'onde encore des fontaines, 12
65 Et, parfois, l'on voyait, dit-on, au crépuscule 12
         A cette heure indistincte où la vue est crédule, 12
         Errer un grand Cheval, au pas effarouché, 12
         Qui, de loin et d'un bond, sans qu'on pût l'approcher, 12
         S'envolait en ouvrant ses deux ailes de flamme ! 12
70 On racontait cela, il m'en souvient, 10
         A la veillée, 4
         Auprès du feu ; 4
         Les femmes 2
         Riaient quand on parlait du Satyre et du Faune, 12
75 Et j'écoutais de mes oreilles émerveillées. 13
         C'était l'automne, 4
         Et l'on se ressemblait, déjà, autour du feu 12
         Où nous jetions 4
         Des feuilles sèches et des pommes 8
80 De pin 2
         Dans les tisons 4
         A pleines mains… 4
         Il y avait aussi quelqu'un d'autre 9
         Dont on parlait souvent : 6
85 C'était avant 4
         Qu'une voix, le long de la côte, 8
         Eût couru sur la mer en criant 9
         Qu'il était mort. 4
         C'était au temps 4
90 Où le Dieu Pan 4
         Vivait encor… 4
         Il était invisible et présent dans les choses, 12
         Mystérieux, informe, innombrable et sacré, 12
         Et le printemps naissait avec toutes ses roses 12
95 De l'air fécond soudain qu'il avait respiré ; 12
         C'est lui qui, de la terre, en épis ou en paille, 12
         Faisait pousser le blé et grandir la moisson, 12
         Et qui, roi des troupeaux que l'étable embercaille, 12
         Leur fait croître la corne et friser la toison ; 12
100 C'est lui qui surveillait la vendange et la cueille, 12
         Conduisait la charrue et guidait le labour, 12
         Et qui, dans les vergers, abrite sous la feuille 12
         Le fruit qui, mûr enfin, sera graine à son tour ; 12
         Les eaux, où sourdement s'abreuvent les semences, 12
105 Ainsi que le soleil, la nuée et le vent 12
         Et l'ombre qui finit et la nuit qui commence 12
         Et l'aurore et le soir, sont à lui qui est Pan. 12
         Et, tandis que les dieux ont quitté leurs statues, 12
         Lui seul est demeuré quand les autres sont morts, 12
110 Et sa forme multiple, éparse et jamais vue 12
         Subsiste universelle et vit partout encor. 12
         Mon père, 2
         Homme pieux, 4
         Savait ces choses, 4
115 Les ayant apprises du sien, 8
         Vieillard 2
         Versé dans la science des Dieux 9
         Et blanchi à l'ombre des sanctuaires ; 10
         Ce fut mon père 4
120 Qui m'enseigna ce qui peut plaire 8
         Au survivant, 4
         A Pan, 2
         Le dernier Dieu, 4
         Disant : 2
125 «N'allume pas pour lui le bûcher ni la torche ; 12
         Le grand Pan ne veut pas les brebis qu'on écorche, 12
         Ni le jeune taureau, 6
         Ni la blanche génisse et la plaintive agnelle 12
         Dont la gorge entr'ouverte au sang qui en ruisselle 12
130 Râle sous le couteau. 6
         Ne choisis pas non plus pour charger ta corbeille 12
         Le fruit de l'espalier ni le fruit de la treille, 12
         Épargne à ta moisson 6
         D'en prélever pour lui sa gerbe la plus ronde ; 12
135 Pas plus que le miel roux ou que la cire blonde 12
         Pan n'aime la toison 6
         Des bêtes que poursuit le vol clair de la flèche 12
         Ou que prend en ses lacs, caché sous l'herbe fraîche, 12
         Le piège secret, 5
140 Ni l'écaille diverse, incertaine et changeante 12
         De celles que ramène aux mailles qu'elle argente 12
         La nasse ou le filet. 6
         Non, mais va simplement au bord de cette source 12
         Au milieu du bois frais et, sans suivre sa course 12
145 Qui la change en ruisseau 6
         Dont le murmure nu s'étire sous les feuilles, 12
         Penche-toi sur son onde, ô mon fils et y cueille 12
         La tige d'un roseau. 6
         Car Pan, le dernier Dieu de la terre vieillie, 12
150 Car Pan qui va mourir et qui déjà oublie 12
         Qu'il est encor vivant, 6
         Aime entendre monter au fond du crépuscule 12
         Le chant mystérieux que disperse et module 12
         La flûte dans le vent.» 6
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