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Henri de Regnier
LES JEUX RUSTIQUES ET DIVINS
1897
LES ROSEAUX DE LA FLÛTE
L'Obole
         Toi qui es un Vivant et moi qui suis une Ombre, 12
         Parlons-nous d’un bord à l’autre du fleuve sombre 12
         Dont l’onde coule encore entre nos Destinées, 12
         Et dis-moi, ce printemps, si les brises sont nées, 12
5 Si le noir cep toujours porte la grappe lourde, 12
         Si le vin frais à l’outre est tiède dans la gourde, 12
         Et si les rauques paons et si les coqs sonores 12
         Chantent au crépuscule et chantent à l’aurore, 12
         Si l’abeille bourdonne et si le cygne est blanc, 12
10 Si le ciel, chaque soir, s’étoile, si le vent 12
         Penche l’arbre qu’il tord et courbe les blés longs, 12
         S’il est tantôt zéphyre et tantôt aquilon, 12
         Brusque ou sournois, âpre ou léger, tendre ou farouche, 12
         Mystérieux, soufflant sa force à pleine bouche 12
15 Ou faible et caressant, trop bas pour que l’entende. 12
         Le brin d’herbe qui plie ou la feuille qui tremble ; 12
         Dis-nous, versent-elles encore, nos fontaines, 12
         Dans leurs bassins rompus leurs vasques encor pleines ? 12
         Le fruit à l’espalier mûrit-il chaque automne ? 12
20 L’année alternative, égale et monotone, 12
         Fait-elle rire Avril à l’écho et répondre 12
         À sa voix claire Août qui sommeille sous l’ombre 12
         Des arbres hauts d’où tomberont les feuilles mortes ? 12
         Entend-on les rouets ronfler au seuil des portes 12
25 Et les flûtes chanter au delà de la haie, 12
         Si douces que leur chant, heure par heure, égaie 12
         Le jour clair qui se lève et le soir las qui tombe ? 12
         Dis-moi les sources, les vergers et les colombes 12
         Et l’Amour au-devant des heures bienvenues 12
30 Qui fait rire au miroir les femmes pour lui nues ; 12
         Dis-moi les doubles seins et les bouches et toutes 12
         Les choses qui jadis, là-bas, me furent douces. 12
         La chevelure, nuit et soleil ! et les hanches 12
         Sœurs des lyres d’argent et des amphores blanches, 12
35 Toute la Vie éparse et toute la Beauté 12
         Avec les Dieux debout, beaux en leur nudité. 12
         Mais je crains, Voyageur, hélas ! qui viens de vivre 12
         Et qui restes ainsi sur la suprême rive, 12
         Taciturne et tenant, pour obole, à la main, 12
40 Un caillou ramassé aux pierres du chemin, 12
         Que tu ne saches, à te voir muet et nu, 12
         Rien de ce qu’en mes jours terrestres j’ai connu, 12
         Et que pour toi l’aurore ait été sans oiseaux 12
         Et la treille sans grappe et l’onde sans roseaux. 12
45 La lèvre sans sourire, et sans baisers la bouche, 12
         Puisque, sur l’eau funèbre où déjà ton pied touche, 12
         Tu n’as, pour obtenir ton passage vers l’Ombre 12
         Qui te parle de l’autre bord du fleuve sombre, 12
         Ni l’obole où s’incruste à jamais dans l’airain 12
50 L’effigie aux yeux clos de quelque grand Destin, 12
         Ou pour fléchir Caron qu’il te faudra prier, 12
         Ni la divine fleur ni le divin laurier. 12
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