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Henri de Regnier
LES JEUX RUSTIQUES ET DIVINS
1897
LES ROSEAUX DE LA FLÛTE
Le Départ
         Nous partirons. Voici l’aurore, et le vent pâle 12
         De l’aube a ridé l’herbe aux jointures des dalles 12
         Où, sur la pierre en feu, gratte et piaffe au dehors 12
         Le dur sabot de fer auprès du sabot d’or, 12
5 Car mon cheval est lourd et le tien est ailé 12
         Peut-être, et les dieux bons, en secret, ont mêlé 12
         Un destin de déesse à mon sort de mortel. 12
         Partons. Le fruit coupé jute encor sur l’autel ; 12
         L’encens fume à travers les guirlandes encore 12
10 Quittons le seuil enfin que la porte va clore ; 12
         Les chiens de porte en porte aboieront sur nos pas, 12
         Car dans la vie immense on ne nous connaît pas. 12
         Vers quel soir, heure à heure, allons-nous à jamais ? 12
         Le laurier croît, hélas ! à l’ombre du cyprès, 12
15 La route où l’on s’en va ramène d’où l’on vient… 12
         Reverrons-nous encor cet enclos ancien 12
         Et ses murs blancs et les fenêtres où se pose 12
         Jusqu’aux vitres en feu la bouche en sang des roses, 12
         Et l’âtre où, dans l’espoir de la dernière nuit, 12
20 La cendre tiède qui d’hier fait aujourd’hui 12
         A réchauffé l’adieu de nos deux mains tendues ? 12
         Reverrons-nous, un jour, au bout de l’avenue, 12
         Le clair verger, le doux jardin, les treilles mûres, 12
         La corde au puits qui grince et les clefs aux serrures 12
25 Et les bassins, les grands bassins graves où j’ai, 12
         Don propitiatoire, en partant, égorgé 12
         Et, goutte à goutte, vu, sur le marbre de l’eau. 12
         Le cou du cygne blanc saigner sous le couteau ? 12
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