REG_2/REG149
Henri de Regnier
LES JEUX RUSTIQUES ET DIVINS
1897
LES ROSEAUX DE LA FLÛTE
La Grotte
         Jadis, nous étions trois Faunes dans la forêt. 12
         Nos bouches ont mordu les grappes et le lait 12
         Qui comblent la corbeille et caille dans la jatte ; 12
         Nos barbes de poil jaune et nos clairs yeux d’agate 12
5 Apparaissaient dans l’ombre au détour des sentiers 12
         Et nos dents blanches, aux pommes que vous jetiez, 12
         Filles ! en nous fuyant, riaient de votre fuite. 12
         Nous mêlions l’olive à la châtaigne cuite 12
         Et le soleil faisait nos cornes toutes d’or, 12
10 Et nos flûtes, parmi les fleurs où elle dort, 12
         Éveillaient au matin la fontaine engourdie. 12
         Nous riions en regardant la parodie 12
         Que font de notre allure et de notre maintien 12
         Les boucs dansant parmi les troupeaux et les chiens 12
15 Qui bêlent à la file et jappent vers la lune, 12
         Et les feuilles tombaient des arbres, une à une, 12
         Ou la neige des fleurs embaumait les vergers, 12
         Car Septembre au pas lourd, Avril au pas léger, 12
         Marchent par les chemins de l’An et de la Vie. 12
20 Hélas ! les Dieux méchants ne sont pas sans envie 12
         Et, des trois Faunes nés de l’antique forêt, 12
         Deux sont morts et tu peux, à travers les cyprès, 12
         Voir au marbre leur buste au-dessus de la gaine 12
         Se dresser, côte à côte, auprès de la fontaine. 12
25 Au socle on a sculpté des feuilles et des fruits. 12
         Ils sont là-bas, au bout du sentier que tu suis, 12
         Voyageur, et salue en passant leur mémoire ! 12
         Pour moi, j’habite au seuil de cette grotte noire 12
         Et j’ai fui la forêt, la plaine et les jardins, 12
30 Le doux soleil, jadis tiède et clair sur mes mains, 12
         La prairie et le foin coupé où l’on se couche, 12
         Silencieux, avec une fleur à la bouche 12
         En regardant passer au ciel bleu les oiseaux ; 12
         J’ai fui la source vive et j’ai fui les roseaux 12
35 Où je coupais jadis mes flûtes merveilleuses, 12
         Et de toutes, hélas ! de qui les tiges creuses 12
         Jasaient de ma gaîté en chantant par ma voix, 12
         Je n’ai gardé que celle-là, et je m’assois, 12
         De l’aube au soir, au seuil de la grotte, et tourné 12
40 Vers sa nuit sépulcrale à mon songe obstiné, 12
         J’emplis l’antre, à jamais, de ma plainte éternelle, 12
         Et j’écoute chanter sa ténèbre, et je mêle, 12
         Corbeau noir exilé des divines colombes, 12
         L’écho de ma jeunesse aux échos de son ombre ! 12
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