REG_2/REG165
Henri de Regnier
LES JEUX RUSTIQUES ET DIVINS
1897
LA CORBEILLE DES HEURES
Les Corbeilles
         Tresse l’osier au saule et le brin à la branche ; 12
         Écoute l’eau qui fuit où le Temps s’est miré 12
         Et fixe l’anse verte à la corbeille blanche. 12
         C’est le soir. L’ombre est douce au sommeil étiré 12
5 De celui qui s’endort paisible dans la joie 12
         D’avoir vécu son jour et d’avoir espéré. 12
         Avec l’osier flexible et le saule qui ploie 12
         Il a fait en chantant de l’aurore à la nuit 12
         Une corbeille ronde où les Heures qu’envoie 12
10 L’insatiable Hier au-devant d’Aujourd’hui, 12
         Une à une, pieds nus dans l’herbe qui les frôle, 12
         Apporteront les fleurs qu’elles cueillent pour lui. 12
         L’osier rit dans le vent où s’argente le saule 12
         Et les Heures sont là qui, la main dans la main, 12
15 Le regardent dormir, épaule contre épaule. 12
         Puis viendra le réveil et le nouveau matin ; 12
         L’été mystérieux au printemps qui l’appelle 12
         Mêlera sa voix grave à son rire incertain ; 12
         Enfant, tu tresseras la guirlande nouvelle ! 12
20 Et comme l’orgueil clair dirigera tes doigts 12
         Tu poliras l’argent que le marteau cisèle ; 12
         Las de l’osier et las du saule et las de toi, 12
         Tu voudras au métal qui pèse et qui résiste 12
         Entrelacer les fleurs de les jours d’autrefois. 12
25 Les Heures reviendront lasses et déjà tristes 12
         Et joignant à leurs mains où leur geste les tord 12
         L’opale soucieuse et la pâle améthyste. 12
         Elles, qui de leurs fleurs paraient l’enfant qui dort, 12
         Invisibles jadis et faites de tes songes 12
30 T’apportent les fruits faux à qui ta bouche mord ; 12
         Tu verras s’entasser dans l’argent qu’elle ronge, 12
         Avec la poire acide et l’acide citron, 12
         La grappe sans douceur dont la pourpre est mensonge, 12
         Puis les saules d’argent, en pleurs, s’effeuilleront, 12
35 L’osier au bord de l’eau gémira dans la vase, 12
         Et les oiseaux d’exil au ciel gris passeront. 12
         Et toi, pour évoquer ton ancienne extase 12
         Et les soleils décrus par delà l’hiver mort, 12
         Tu voudras, près de l’âtre où le sarment s’embrase, 12
40 Forger avec tes mains une corbeille d’or ; 12
         Tu la feras plus vaste et la feras plus belle 12
         Que celle d’argent même et d’osier, et, encor 12
         Les Heures reviendront vers toi qui les appelles, 12
         Une à une, à pas lents, en silence et toujours, 12
45 Cortège que ta vie eut sans cesse auprès d’elle, 12
         Les Heures de tristesse et les Heures d’amour 12
         Et celles qui jadis jusqu’à toi sont venues 12
         Y reviendront verser la cendre de tes jours… 12
         Tu fermeras les yeux, car elles seront nues. 12
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