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Henri de Regnier
LES JEUX RUSTIQUES ET DIVINS
1897
POÈMES DIVERS
Les Fontaines
         Les trois fontaines d’or qui chantaient dans ma vie 12
         Sont mortes à jamais dans la beauté d’un soir 12
         Où la Tristesse en pleurs sourit à qui l’oublie, 12
         Et la Joie a baisé la bouche de l’Espoir ; 12
5 Car les fontaines d’or, de marbre et d’eau, en l’ombre 12
         Du passé qui chantait par leurs voix et pleurait, 12
         Car les fontaines d’or, de marbre et d’eau qui tombe 12
         Goutte à goutte se sont tues dans la forêt. 12
         Fontaines ! vous avez connu ma face pâle 12
10 Penchée éperduement sur vous, et de mes mains 12
         Ont glissé tour à tour les rubis et l’opale 12
         Dans l’onde sans réponse au cœur de vos bassins. 12
         Toi qui dormais dans l’or des feuilles de l’automne, 12
         Mystérieuse entre les roseaux et tout près 12
15 De l’allée où le vent qui passe et rôde écorne 12
         Sa plainte suraiguë aux pointes des cyprès ; 12
         Toi qui pure, sans fond, silencieuse et noire, 12
         Entre tes bords de marbre encadres tristement 12
         Le fluide métal de ta morne mémoire, 12
20 Médaille du Narcisse en ton onde dormant ; 12
         Toi que les soirs en sang empourprent de blessures, 12
         Comme si le Jour, las des luttes de la Nuit, 12
         Venait laver parmi ton flot ses mains impures 12
         D’avoir cueilli des fleurs, des grappes et des fruits ; 12
25 Oh toutes trois, dans l’ombre ou la clarté, Fontaines, 12
         Toutes trois vous avez chanté dans mon Destin 12
         Et mes soirs obstinés et mes heures hautaines 12
         Sont venus consulter vos miroirs incertains. 12
         Je m’y suis vu celui qui saigne et qui s’aborde 12
30 Et s’est perdu et se retrouve et l’Étranger 12
         Qui porte en son manteau noir que les ronces mordent 12
         Le morceau de pain noir qu’il ne veut pas manger. 12
         Je m’y suis vu avec la face de mon songe 12
         Et j’y reconnaissais, au-devant de mes yeux. 12
35 Dans ce miroir plus trouble où l’ombre se prolonge, 12
         Le fantôme éloquent au flot silencieux. 12
         La bouche de ma faim y criait sa colère, 12
         Les doigts de mon désir y crispaient leur effort 12
         Et mon orgueil s’est vu dans cette source claire 12
40 Auréolé dans l’eau ridée en cercles d’or ; 12
         Mais un vent furieux s’est levé sur ma Vie 12
         À l’aurore, venant de l’aube et de la mer, 12
         Avec une senteur de rose épanouie, 12
         Une odeur mielleuse et un parfum amer ; 12
45 Et dans ce souffle pur, radieux et farouche, 12
         Qui glissait sur la grève et courbait la forêt, 12
         Je me tenais laissant par ma main sur ma bouche 12
         Passer entre mes doigts le vent qui m’enivrait, 12
         Le vent mystérieux de l’amour qui vers l’ombre 12
50 Emporta, dans son vol éployé vers le soir, 12
         La voix des sources d’or qui dans mon âme sombre 12
         Avaient chanté longtemps au milieu du bois noir. 12
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