REG_2/REG195
Henri de Regnier
LES JEUX RUSTIQUES ET DIVINS
1897
POÈMES DIVERS
La Tête
         Les Ombres qui dormaient dans les roseaux de l’anse 12
         S’éveillaient, une à une, et s’étirant, debout, 12
         Sur les berges, au bord du fleuve de silence, 12
         Se tinrent, les pieds nus, dans le rivage mou. 12
5 Les enfants qui jouaient sur le sable de cendre. 12
         Le laissèrent couler de leurs doigts entr’ouverts 12
         Et regardaient ma barque oblique rompre et fendre 12
         Le sinistre courant des flots jaunes et verts. 12
         Et sur la proue aiguë, écumante à l’étrave, 12
10 Hautain, je me tenais à l’avant, le bras haut, 12
         Portant par ses cheveux tordus à mon poing grave 12
         La tête aux yeux fermés et qui saignait dans l’eau ; 12
         La bouche souriait encor sa rose pâle 12
         Parmi la face exsangue où, claire sur le front, 12
15 Deux serpents d’or mordaient l’un et l’autre une opale… 12
         Et ma barque coupait du fer de l’éperon 12
         L’eau noire, refluée en serpents de sillage, 12
         Et les Ombres déjà en me tendant les mains 12
         Saluaient le héros du funèbre passage 12
20 Et l’étranger venu des antiques chemins. 12
         Les vieillards m’appelaient d’un geste de statue ; 12
         Les femmes se poussaient du coude pour me voir, 12
         Oubliant leur opprobre et qu’elles étaient nues, 12
         Et des enfants fiévreux coupaient des roseaux noirs 12
25 Pour chanter mon accueil sur des flûtes nocturnes ; 12
         D’autres cueillaient des fruits aux branches des cyprès 12
         Et les hommes vidaient la poussière des urnes 12
         Dans l’onde horrible à boire et qu’ils puisaient après. 12
         Hélas ! Dominateur des Spectres et des Ombres 12
30 Il me fallait, Orphée étrange et souterrain, 12
         Pour traverser le fleuve où toute barque sombre, 12
         Leur offrir à jamais le gage de mes mains ; 12
         Il fallait qu’à mon bras meurtrier je roidisse 12
         Mon sacrilège poing plongé dans les cheveux 12
35 De la surnaturelle et terrestre Eurydice 12
         Qui saigne dans l’eau morne où je boirai comme eux ; 12
         Car à vaincre ces Morts mon geste te dédie 12
         Avec ta bouche mûre et ton sang parfumé, 12
         Tête mystérieuse et sainte de la Vie 12
40 Qui crispe à mon poing nu ta face aux yeux fermés. 12
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