REG_2/REG97
Henri de Regnier
LES JEUX RUSTIQUES ET DIVINS
1897
ARÉTHUSE
L'HOMME ET LA SIRÈNE
L'Homme et la Sirène
A Francis Viélé-Griffin
Aux dernières étoiles d’une aube sur la Mer, debout
à la proue d’un navire qu’on ne voit pas, le veilleur
parle ; Sa voix s’éloigne à mesure que le ciel s’éclaire.
LE VEILLEUR DE PROUE
         Je suis celui qui veille sur la proue…
         L’un connaît les ancres et les voiles,
         Un autre les étoiles,
         Certains sont plus sages qui jouent
5 La route aux dés et s’endorment — on gagne, on perd !
         Sans souci d’à quel vent s’oriente la proue ;
         Mais moi, je sais la Mer !
         Elle est douce, aujourd’hui sous les étoiles
         Qui déclinent, et les agrès geignent tout bas,
10 Le long des voiles ;
         Le vent est tombé et le navire est las,
         Et tous dorment et tout est calme,
         Et celui qui connaît le vent et la marée
         A prédit la nuit belle à la nef ancrée,
15 Et c’est en chantant qu’on a levé les rames
         Car l’homme qui connaît la face des nuages
         A fait signe en riant à qui barre à la proue.
         Fou donc qui veille, et qui dort sage !
         Et moi seul je veille et j’écoute,
20 Debout à la proue, et moi seul,
         À travers mes songes, j’y vois clair,
         Et moi seul
         Je sais la mer,
         Toute la mer,
25 Et qu’il y a des Sirènes sur la Mer !
         Il y a des Sirènes qui chantent et peignent
         Leurs cheveux d’algues et qui sont nues ;
         Les trois plus belles sont venues
         Nager autour de la carène,
30 On les a vues ;
         C’était sur des mers lointaines…
         Elles ne sont pas revenues
         Mais parfois je crois les entendre
         Qui rient et chantent
35 Et qui reviennent,
         Quand le flot est calme et le ciel clair,
         Car moi je sais toute la Mer !
         Elles ont des cheveux d’algues et des lèvres
         Peintes selon la pourpre des coraux
40 Une parfois rit et élève
         Ses seins de femme au-dessus de l’eau,
         Et tend les bras…
         Ou dit qu’elles n’existent pas
         Ou que leurs torses vils se terminent en queues
45 D’écailles que le flot fait bleues,
         Tandis que leur chevelure semble de l’or,
         Au soleil ; on prétend encor
         Qu’elle sont méchantes, et que
         Leur mystérieux rire endort
50 En les grottes roses et noires
         Avec elles, joue contre joue,
         À jamais…
         Qu’il est mieux de ne pas y croire
         Et de les fuir les yeux fermés,
55 Et qu’il faut clouer à la proue
         Leurs figures d’émail et d’or,
         En simulacres à la proue !
         Mais moi, je sais des choses en mon âme
         Car avant d’échanger le fléau pour les rames
60 J’ai manié la serpe et conduit la charrue,
         Mangé la grappe et bu le vin
         Qui fait l’esprit lucide et le songe devin ;
         J’ai dormi sur la terre auprès des faulx nues,
         Et j’ai levé la hache contre les arbres
65 Où vivaient les Dryades,
         Et leur sang a saigné en gouttes sur mes mains ;
         J’ai vu les Faunes, voleurs d’abeilles, et rire
         Dans les eaux la Nymphe aux Satyres
         Qui dansaient, sveltes, une rose entre les cornes,
70 Et fuir les Griffons devant la Licorne,
         Et sur le sable, avec leur croupe rousse et noire,
         Les Centaures passer au galop, un à un !
         Ô mémoire
         De mes songes je sais par toi ce qu’il faut croire,
75 Et toutes les mystérieuses faces
         Qui nous regardent à travers les choses
         Et qui nous parlent à voix basse
         Et qui nous parlent à voix haute,
         De l’aube au soir,
80 Du soir à l’aube.
         Le ciel plus clair
         Se meurt, une à une, d’étoiles,
         Le vent a soufflé dans les voiles.
         Le vent a passé sur la Mer,
85 Il y a des Sirènes sur la Mer.
L’aube bleuâtre devient de plus en plus claire. Peu à
peu on distingue une grève où une femme est couchée,
nue ; sa tête repose sur les genoux d’un jeune homme
couvert de vêtements amples et sombres. De hauts
rochers ferment la vue, derrière la petite plage.
LUI
         Cet homme chante des paroles étranges,
         Dans l’aube lente,
         Et j’aurais voulu voir son ombre sur la mer
         Et son visage pendant qu’il rêvait à voix haute
90 Debout à la proue, et lui parler peut-être,
         Car le navire était ancré près de la côte ;
         Mais les rochers me le cachaient, et cette tête
         Qui dort sur mes genoux, lourde et charmante,
         M’a fait rester assis dans l’aube blanche,
95 Et le navire a levé l’ancre
         Et la Mer baisse…
         Ô dormeuse, ta tête est lourde et tu dors
         Des yeux et de toute la langueur de ton corps
         Délicieux et pur sur le sable marin,
100 Parmi les algues et les coquilles.
         Tu dors tranquille
         Et lasse et souriante et nue,
         Âme inconnue !
         Le sable rafraîchit la paume de tes mains
105 Ô dormeuse, et quand tu te lèveras,
         Debout en étirant tes bras
         Et secouant les lourds cheveux jusqu’à tes reins,
         Le doux sable
         Gardera le sceau de ton sommeil mémorable,
110 Et je ne saurai rien de ton âme inconnue.
         Elle est là qui dort et moi je songe
         Et j’ai songé dans l’ombre.
         Longtemps avant que cette voix chantât dans l’ombre,
         Et j’ai songé
115 À celle qui s’en vint vers celui qui venait,
         Étrangère qui souriait à l’Étranger,
         Et qui dort maintenant près de celui qui veille ;
         Je ne connais
         Rien d’elle sinon qu’elle était là et qu’elle est belle,
120 Sinon qu’elle dort à mes pieds
         Et nue et lasse et calme et souriante,
         Car comme en rêve elle a souri surnaturelle
         Et j’ai cru qu’elle allait s’éveiller
         Quand la voix lente
125 De cet homme a chanté la Mer et les Sirènes,
         Et puis elle s’est rendormie, et sa face
         A souri des lèvres à la mienne,
         Et sa tête a pesé lourde sur mes genoux,
         Plus lourde de ses cheveux roux,
130 Plus lourde de sa nuque lasse,
         Plus lourde de sa pensée lointaine.
         Elle pense en dormant des choses que j’ignore
         Je ne sais rien de ses pensées…
         — La nuit est morte pourtant et voici l’aurore —
135 À travers son visage une face effacée
         Semble me sourire derrière son sourire ;
         D’autres lèvres derrière les siennes m’attirent
         Et, quand je la regarde en face, je crois voir
         Quelqu’un debout en elle et qui est ma Pensée
140 Au manteau noir !
         Sa chair est douce ainsi sur le sable, sa chair
         Est belle ainsi sous le ciel pâle et clair
         De cette aube où mon âme triste se tourmente
         De l’âme qui se cache, hélas ! en cette chair
145 Douce dans son sommeil et paiement vivante
         Et dont je touche
         Les yeux clos et les seins et le ventre et la bouche
         Et les grands cheveux d’or qui se déroulent,
         Sinueux comme une algue et lents comme une houle
150 Mystérieuse dont écume ce front pur
         Que somme leur volute, et dont le poids ruisselle
         Somptueusement jusque sur
         Le sable roux où dort énigmatique et belle,
         Cette Dormeuse enfin que je ne connais pas.
155 Car je ne sais ni sa pensée, ni ses pas,
         Ni quels Destins l’ont ici amenée
         Au soir où je la vis debout près de la mer
         Et pure comme si elle était née,
         Svelte de quelque conque ou blanche d’une écume,
160 Du sable de la grève ou du sel de la mer !
         Est-elle une
         De ces captives que les hautes nefs de bois et d’or
         Ravissent à la rive et mènent vers le port
         Et qu’on vend au retour sur le môle
165 Avec le corail et les oiseaux ?
         Son enfance erra-t-elle auprès des calmes eaux
         D’un fleuve qu’elle aura suivi de saule en saule ?
         A-t-elle porté l’amphore sur l’épaule
         Ou l’urne funéraire en ses pieuses mains
170 Et sur les asphodèles du chemin
         Ses pieds ont-ils marché vers un temple de marbre ?
         En tes songes as-tu des villes et des arbres
         Ou si la vaste mer est ta seule mémoire ?
         J’ai soif de te connaître, ô sœur, et je veux boire
175 À ton passé comme à la source entre les saules ;
         Lève-toi appuyée, ô sœur, sur mon épaule.
         Marchons l’un près de l’autre et mirons nos visages
         Face à face au miroir de nos doubles pensées
         Avec l’emblème de nos deux mains enlacées ;
180 Éveille-toi et lève-toi !
         Je ne peux plus vivre quand tu dors,
         Ô toi qui dors toujours de m’être une inconnue !
         Lève-toi nue
         Avec tes grands cheveux croulant en algues d’or ;
185 Éveille-toi, ô toi qui dors,
         Si tu restes si loin pourquoi es-tu venue
         Un soir que je marchais sur cette grève ?
         Et c’est en toi qu’il faut que le soleil se lève,
         Ô toi que je ne connais pas,
190 Et tu seras !
Elle s’éveille.
         La mer reflue et cet homme a cessé
         Cette chanson à qui tu souriais en songe.
         Il parlait d’arbres dont l’ombre grave s’allonge,
         De grappes et d’abeilles…
195 Il a cessé
         Cette chanson à l’aube et l’aurore est vermeille !
         Lève-toi nue
         Ô souriante, Âme inconnue !
         Et que ta chair
200 Reste endormie, et viens là-bas,
         Lève-toi de toi-même, enfin ! le ciel est clair,
         Et viens là-bas
         Loin de la grève aride et de la vaste mer.
Le soleil paraît. On est dans la clairière d’une forêt. Une source d’eau
profonde miroite parmi des fleurs. Alentour, de hauts
arbres. L’heure est venteuse et chaude ; il a plu ; des
gouttes d’eau tombent encore des feuilles.

Assises sur la mousse, des Tisseuses tiennent sur leurs
genoux des étoffes déployées. Elles sont trois qui parlent
tour à tour, la plus vieille debout, d’autres travaillent
en silence dont deux encore répondent.
L’UNE
         Le Destin a tissé nos jours et nos années,
205 Mes sœurs, et nous voici assises avec elles,
         Côte à côte, et chaque an ourdit nos destinées.
L’AUTRE
         Le vent parmi les arbres hauts semble leurs ailes,
         Car le temps s’est enfui devant nous, et les heures
         Ont volé, tour à tour, hiboux et tourterelles !
210 Ô ma Vie, il me semble encore que tu pleures ;
         Chaque goutte de pluie est une de mes larmes,
         Ô ma Vie, il me semble encore que tu meures !
         Car j’entends ton sanglot dans le vent où s’alarme
         Le passé qui dormait là-bas avec mon Ombre,
215 D’avoir bu à l’oubli le philtre qui les charme
         Et les enlace au fond de ma mémoire sombre,
         Groupe funeste, hélas ! qui s’éveille et s’étire
         Et qui heurte son front aux fentes du décombre ;
         Et les voici tous deux qui viennent et qu’attire
220 Avec elle ma Vie et qui viennent ensemble
         S’accouder près de moi, l’un et l’autre, et sourire
         Au métier où je tisse en fleurs qui leur ressemblent
         Quelque destin, hélas ! d’erreur et de mensonge
         Dont les fils font trembler ma main qui les assemble.
UNE AUTRE
225 Laborieuse, dans les trames alourdies,
         J’entrelace et je noue avec des lacets d’or
         Le fil souple et tordu des longues perfidies.
UNE AUTRE ENCORE
         Astucieuse, dans l’étoffe nue encor,
         J’enchevêtre en dessins patients et j’effile
230 La variante soie où le mensonge dort.
CELLE QUI A PARLÉ AVANT
         La moire est trouble et grasse comme une eau tranquille
         Et qui frissonnerait intérieurement
         D’une araignée et de sa toile qu’elle y file.
CELLE QUI A PARLÉ ENSUITE
         La soie est douce comme la peau, elle ment ;
235 Il s’y façonne des visages de chimère ;
         La soie est vaine comme l’âme, l’âme ment.
ENSEMBLE
         C’est nous qui vêtirons la femme mensongère.
LA PLUS VIEILLE QUI TOURNE UN FUSEAU
         Vous qui tissez ainsi la Vie en œuvres lentes
         Voyez, qui s’ensanglante autour de mon fuseau,
240 La pourpre, fil à fil, des laines violentes ;
         Ce sera la tunique ardente ou le manteau,
         Et la Mort à jamais en vêtira un soir
         La trame furieuse ou l’atroce lambeau,
         Et mon rouet d’ébène aide mon fuseau noir !
L’UNE
245 Les arbres ont laissé tomber sur lues mains lasses
         Des feuilles, une à une, et des gouttes de pluie
         Et les fils ont tramé le feston des rosaces.
L’AUTRE
         Le vent embrouille et mêle en mes mains fatiguées
         La soie où la nuance se teinte et varie
250 Selon qu’au ciel se fonce ou fuit une nuée !
ENSEMBLE
         La face du vent pleure aux larmes de la pluie.
LA PLUS VIEILLE
         Rentrons, la tâche est faite et le fuseau se tait !
         Les Tisserandes vont avec la Filandière
         Et la pluie et le vent rôdent par la forêt.
255 Emportez le métier et l’aiguille ouvrière,
         Il pleut sur nos cheveux, mes sœurs, il pleut là-bas
         Et dans le vent au loin battent les cœurs du lierre !
         Les arbres, tour à tour, retiennent de leurs bras
         Le vent brusque qui fuit de leur étreinte et traîne
260 Les feuilles en émoi que soulèvent ses pas ;
         Il pleut sur nos cheveux, il pleut dans la fontaine
         Et l’averse déjà rit à travers ses pleurs !
         Toute la terre embaume impétueuse et saine
         Vers celle-là qui vient debout parmi les fleurs.
Le chœur s’est retiré. Le soleil illumine de nouveau la
forêt ; on entend l’eau qui s’égoutte des branches ; une
tiédeur molle s’exhale. Tous deux entrent ; lui vêtu d’un
manteau sombre. Elle, rieuse et langoureuse, qui marche
onduleusement ; une draperie légère de gaze embrume son
corps nu. Ses cheveux mal rassemblés croulent à demi
sur sa nuque. Elle tient des roses à la main.
ELLE
265 Veux-tu ces roses ?
         Elles sont fraîches à mes mains mouillées
         Et je me suis agenouillée
         Pour les cueillir sur la terre chaude ;
         Veux-lu ces roses ?
270 Prends la plus belle
         Je voudrais que lu la respires, toi qui marches
         Sans te pencher sur elles,
         Et je voudrais, à ces mains pâles que tu caches
         Sous la bure de ton manteau grave,
275 Voir une de ces fleurs en flamme, la plus belle,
         Et je veux que tu marches
         Devant mon rire clair, une fleur à la main.
Elle lui tend la fleur qu’il ne prend pas et qui tombe.
         La pluie et le soleil tissent d’or et de soie
         Ton manteau sombre et te font joyeux le chemin ;
280 La lumière t’enlace aux toiles de sa joie.
         Pourquoi triste toujours d’ombre vêtu ?
         Pourquoi as-tu
         Jeté la rose sans avoir souri,
         Pourquoi n’as-tu pas ri
285 À cette fleur ?
         Aimes-tu mieux mes lèvres ?
         Ma bouche est encore mouillée et fraîche
         D’avoir baisé les fleurs avant de te les tendre.
         Ô toi qui n’aimes pas les roses que je cherche
290 Parmi les épines des branches,
         Ô toi qui n’aimes pas la forêt odorante,
         Toi que le jour joyeux rend plus sombre et pareil
         Aux houx dont le feuillage est noir dans le soleil.
         Tout rit et chante, les feuillées
295 S’égouttent sur les fleurs et les mousses,
         Toute la forêt est mouillée,
         Il pleut en diamants dans le miroir des sources ;
         Goûte mes lèvres qui sont douces.
         Tu me repousses.
300 Un nuage passe sur les arbres
         Le ciel se marbre,
         La forêt qui fut d’or s’éteint et stagne verte.
         Voici l’averse…
         Il va pleuvoir.
Le soleil reparaît.
305 Je savais bien que tu voudrais ma bouche ;
         Pourquoi tes mains sont-elles froides que je touche
         De mes lèvres sous ton manteau
         Quand le sourire va monter à ta face
         Et te faire joyeux et beau,
310 Quoi que tu fasses
         Pour rester taciturne et sérieux
         Malgré cette forêt qui chante et où tu passes ?
         Regarde-la qui pleut de soleil et ruisselle
         En larmes claires et qui luit et qui s’ocelle,
315 Glauque d’émeraude et d’or comme un paon qui roue…
         Vois, une goutte d’eau a coulé sur ma joue
         Et elle s’arrête et tremble au coin de ma lèvre
         Puis, fraîche, glisse entre mes seins et, toute tiède,
         Je frissonne un peu pâle et toute chatouillée ;
320 Ma chevelure croule à demi et mouillée
         Elle est si lourde que son poids me lasse et pèse
         Comme de l’or qui se fondrait et serait tiède.
         Ah ! je voudrais dormir dans ce qu’en moi je sens
         De délices et les mains à ma nuque…
325 Sens
         L’odeur de ma peau moite et touche ma peau nue
         Où toute une tiédeur en parfums m’est venue
         Qui m’accable et m’embaume et tu respirerais
         En mon souffle l’odeur de toute la forêt…
330 Oh ! mes yeux purs sont frais en moi comme des sources !
         Des endroits de ma peau se veloutent de mousses,
         Il me semble aujourd’hui que mes seins sont éclos,
         Si je pleurais de doux ramiers seraient l’écho
         Et des abeilles sont éparses dans mes rires,
335 Et parmi la douceur de l’air où je m’étire
         Je me semble plus grande et je me sens plus belle
         Et magnifique de la Vie universelle !
         Écoute aussi le vent qui chante et rit et passe ;
         Toute la forêt pleut de son rire clair,
340 La branche à la branche s’entrelace
         Et là-bas, très loin, à travers
         Les chênes bruns et les pins verts,
         On dirait que le vent plus grave, c’est la Mer.
         Souviens-toi de la plage et des algues et des coquilles
345 Où je dormais nue et tranquille
         Et comme tu me regardais
         Dormir ainsi sur la grève douce.
         Le vent s’est tu et voici dans la source
         Mon visage qui s’apparaît
350 Sous sa couronne de cheveux et de forêt ;
         La source est un miroir lorsque le vent se tait ;
         Mon voile autour de moi flotte comme une brume
         De soleil et on la dirait l’ancienne écume
         M’attestant, de la mer, naïve, provenue,
355 Et de toute ma chair tiède je me sens nue
         Et l’eau m’attire…
         Regarde comme elle est claire à la fontaine
         À qui s’y mire
         Et comme elle doit être fraîche à qui s’y baigne.
360 Me voici sur le bord de la fontaine claire
         Et mes cheveux qui vont s’écrouler en arrière
         Mêleront leur cascade d’or à l’eau d’argent,
         Et ma poitrine, avec ses deux seins en avant,
         Surgira de ma robe autour de moi tombée,
365 Et, debout, un instant, auprès de l’eau bordée
         D’iris et de glaïeuls et de plantes flexibles,
         Je me tiendrai pareille aux Nymphes invisibles
         Qui hantent la forêt ou, Sirènes, la mer ;
         Alors je descendrai, rose dans le flot clair
370 Avec sa grande ride en cercle autour de moi,
         Et je te sentirai monter, ô cristal froid
         Des sources, de mes jambes jusques à mon ventre
         Et à mes seins et mes épaules, puis plus lente,
         Rieuse et les yeux clos, je plongerai ma tête
375 Que tu verras parmi les herbes disparaître
         Dans le remous ondé de mes grands cheveux d’or.
         Dis, ne veux-tu pas que je sois celle qui sort
         De l’eau, éblouie et, debout avec un rire,
         Se dresse toute nue anxieuse et s’étire
380 Et qui s’endormirait fondue entre tes bras ?
Elle s’est retournée vers lui. Sa robe entr’ouverte la
montre nue. De ses mains élevées elle soulève sa chevelure
et apparaît un instant sur la forêt illuminée qu’assombrit
un nuage subit.
LUI
Il va à elle les poings levés,
menaçant. Elle se prosterne.
         Je ne veux pas !
         Ô forêt qui ris vaste d’or et de soleil
         De la voir nue ainsi de la nuque à l’orteil
         Éteins ton flamboiement d’eaux, d’arbres et de roses,
385 Sois obscure ! tais-toi, profonde ! chaste, sauve
         Celui qui vint vers toi couvert du manteau noir,
         Celui qui se révolte et qui ne veut plus voir
         Ton immense baiser qui l’enivre et l’étouffe
         Lui monter peu à peu en riant à la bouche.
390 Vent de l’ombre ! viens-t’en des feuilles et des antres
         Vers l’Étrangère en fleur qui dévoile son ventre
         Et, les seins nus, étale, obscène en sa beauté,
         Sa chair de printemps ivre et ses cheveux d’été !
         Trouble l’eau qui la mire et convoite sa grâce
395 Et souffle-lui ta voix furieuse à la face
         Et emporte avec toi, par delà mes pensées,
         Les paroles que cette bouche a prononcées,
         Ivre de sa chair moite et de ses duvets chauds,
         Qui, lèvre à lèvre, ont fait balbutier l’écho !
400 Et moi, si j’ai rêvé sa nudité impure
         Au bord des mers, jadis, à l’aurore, je jure
         Que je voulais, magicien au manteau noir
         De la tristesse et de la science et du soir,
         Éveiller dans ce corps d’où les Dieux l’ont chassée
405 Une âme grave égale à ma haute Pensée !
         Pourquoi es-tu venue ainsi sur mon chemin ?
         Lorsque je dors je sens ton souffle sur mes mains
         Et ta bouche ne sait que le baiser et rire
         Aux abeilles que d’être douce tu attires ;
410 Un éternel soleil semble farder ta joue,
         Ta chevelure au moindre geste se dénoue,
         Ton sein sort de ta robe et ton ventre soulève
         L’étoffe claire qui palpite quand tu rêves,
         Lasse et molle de ton animale tiédeur,
415 Couchée avec les yeux ouverts, parmi les fleurs,
         Ou paresseuse avec les coudes sur les roses ;
         Je te sens odorante et je te songe fauve.
         Va-t’en car je te chasse, impure, et je suis las
         Des touffes d’ambre et d’or qui frisent sous tes bras,
420 De ta bouche où je bois comme des fruits qui fondent,
         De ta chevelure dont la houle t’inonde
         Et que je voudrais prendre à la poignée et tordre,
         De tes seins que tu me tends pour que je les morde,
         De ton ventre où je sens sous ma main qui le touche
425 Un soubresaut de bête engourdie et farouche,
         Et de toute la vie ardente et bestiale
         Qu’autour de toi ta chair dans l’été roux exhale !
Le vent souffle.
         Je te chasse, va-t’en, recule ou sois une autre,
         Car je suis las de cette bête qui se vautre
430 Et qui se cambre et qui s’étire et qui est nue,
         Va-t’en ! sinon de toute ma colère accrue,
         Comme ce vent qui souffle et gronde dans les chênes,
         Sourd comme mon courroux, âpre comme ma haine,
         Je frapperai ton corps vil avec cette corde
435 Et, surgie avec tes grands cheveux qui se tordent
         Dans l’orage, à travers les bois et la feuillée,
         Par la pluie et le vent, tu fuiras, fouaillée !
         Et moi, tragique avec mes deux mains violentes,
         (Elles, faites, hélas, pour le Livre et la Lampe !)
440 Drapant sur mon Destin plus grave et sans espoir
         Le pli mystérieux de mon lourd manteau noir,
         Je regarderai fuir dans la forêt farouche
         Le cri désespéré qui tordra cette bouche
         Et se cabrer, parmi le vent vaste en ses crins,
445 La Bête aux cheveux d’or qui me léchait les mains.
         Mais tu pleures, je vois tes larmes ; il me semble
         Qu’une main grave enfin sur ta nuque rassemble
         Tes cheveux et te voici douce dans tes larmes
         Qui font déjà de toi presque un peu une femme.
450 Le ciel est noir et voici que la chair s’épure ;
         On dirait que cette ombre enfin te transfigure
         Et je vois poindre en toi comme une sœur sacrée ;
         Je te bénis, sanglot qui l’as transfigurée !
         Une cendre avec l’ombre éteint ses cheveux roux,
455 Elle est moins nue ainsi d’être humble et à genoux.
         Voici l’été qui meurt et c’est l’autre saison.
         Veux-tu me suivre au seuil de ma haute maison
         Et l’asseoir, auprès de la table, sous la lampe,
         Silencieuse et docte et un doigt à la tempe ?
460 Veux-tu l’exil du songe où ton pas va me suivre.
         Idole calme avec un coude sur le Livre,
         Pareille à ma pensée et la main au fermoir ?
         Veux-tu marcher en paix vers les routes du soir
         Car tu pleures et lu renais de par ces larmes ?
465 Et celles-là vont faire de toi une femme.
Il lui montre les Tisserandes qui s’avancent lentement
à travers les arbres. Elles portent des étoffes, et l’une
des sandales. Elles viennent dans un long rayon de soleil
pâle entre deux nuées d’orage.
         Lève-toi, car voici les heures qui se hâtent !
         Vêtez-la. Donnez-lui le voile et les sandales.
         Le manteau qui s’agrafe et la robe tenace ;
         Nattez ses lourds cheveux en ordre, et que leur masse
470 Naïve orne son front de leur miel indulgent ;
         Que ses bagues soient d’or et son collier d’argent
         Car il faut que soit belle et noble la Pensée ;
         Donnez-lui maintenant la corbeille tressée
         Et placez-y la clef de la porte et le pain.
475 Haute et grave c’est là maintenant son Destin.
         Et maintenant, ô sœur, qui retrouvas ton âme
         Dans la pluie éblouie et l’orage des larmes,
         Toi qui marchas longtemps sur la grève et la mousse
         Avec tes deux pieds nus par des routes trop douces,
480 Qu’entre les durs cyprès l’écho de tes sandales
         Résonne chastement sur le marbre des dalles
         Et s’éloigne vers l’ombre et ne s’entende plus ;
Les Tisseuses l’ont coiffée et vêtue.
Il la prend par la main, se retournant.
         Adieu comme à toi Mer, Forêt !
ELLE
Le suivant.
         Il l’a voulu !
Le vent a cessé, le soleil a disparu ; de grosses gouttes
de pluie tombent. Les Tisseuses restent seules.
L’UNE DES TISSEUSES
485 Voici que pleure parmi l’ombre la forêt.
         Ô sœurs, le vent s’est tu et la pluie, une à une,
         Fond en larmes comme quelqu’un qui pleurerait.
         Les grands iris au bord de l’eau tendent leurs urnes ;
         La fontaine est de marbre et la source de pierre,
490 Et les ronces crispent d’épines leur rancune.
         Le vent a défleuri la rose, la première,
         Et demain tomberont les feuilles déjà mortes ;
         La pluie et la forêt pleurent la Nymphe claire.
         Ses doux seins fleurissaient la grâce de son torse
495 Et la nature souriait avec sa bouche ;
         Les grands arbres aimaient sa chevelure torse.
         Elle était la chair bonne et la volupté douce,
         Le délice d’aimer et l’ivresse de vivre,
         Le soleil sur la fleur et le ciel sur la source.
500 Elle a quitté toute la forêt pour le suivre.
LA PLUS VIEILLE
         Elle était la Nature ; il a voulu la Femme
         Et sans avoir compris pourquoi elle était nue
         Il a fait un flambeau de ce qui fut la flamme,
         De ce qui fut l’aurore et le vent et la nue
505 Il a fait le fouet, la pluie et le tison ;
         Il maudira le jour où il l’aura connue.
         Car sa Lampe mettra le feu à la maison ;
         Et la voici debout à peine sur le seuil
         Que la Mort avec elle entre dans la maison.
510 Avec le manteau sombre elle a vêtu le deuil ;
         La ruse craque au pas prudent de ses sandales,
         Et ses cheveux nattés sont déjà de l’orgueil ;
         Son voile est le mensonge et l’or vil de ses bagues
         Est pareil aux serments auxquels je vois sourire
515 La froide cruauté de sa face de marbre.
         Ô ma sœur, je le vois pleurer de ce sourire !
L’UNE
         Le pain blanc que ses mains portent dans la corbeille
         Est la cendre de l’Espoir et sa nourriture ;
         La douleur mûrira par grappes à ses treilles.
L’AUTRE
520 Et la clef qui sursaute et tinte à sa ceinture
         Ouvre la porte d’ombre et la chambre où s’agitent
         L’inquiétude en sang que le soupçon torture,
ENSEMBLE
         La luxure qui mord et le souci qui griffe.
LA PLUS VIEILLE
         Puisqu’il n’a pas compris la Nymphe aux cheveux d’or
525 Qui voulait se baigner plus nue à la fontaine,
         Et puisqu’il n’a pas reconnu celle qui dort
         Auprès de la mer vaste où nue est la Sirène,
         Puisqu’il a dédaigné la Nymphe aux cheveux d’or,
         Qu’il s’en aille à jamais où son Destin le mène,
530 Et que la Femme, hélas ! le conduise à la mort.
Le ciel est tout à fait noir. Un éclair
brille et se casse comme un glaive.

Au soleil couchant, la même grève qu’à l’aurore. Sur le
sable il est étendu mort, auprès de lui elle se tient vêtue
d’une sorte de longue robe glauque dont la traîne se
contourne caudale et écaillée
ELLE
         Ô pauvre frère aux yeux de songe et de science,
         Toi qui veillais dans l’ombre et ne souriais pas
         Ô triste frère aux yeux de science et de songe,
         Toi qui veillais dans l’ombre,
535 Du soir à l’aube lente,
         Es-tu si las,
         Si las, mon frère, que tu n’aies voulu vivre.
         Si triste, mon frère, que tu gises
         Enfin dormant sur cette grève, toi qui dors
540 Tandis que le soleil tiédit mes cheveux d’or
         Qui se déroulent et ruissellent et qui vivent
         En leurs langueurs d’algues et d’or,
         Ô toi qui dors !
         Les fleurs pourtant embaumaient les matins clairs,
545 Il y avait des roses dans la forêt
         Et des iris près de la fontaine et près
         Des ruisseaux, et, le long de la Mer,
         Sur les grèves, poussaient dans le sable rose
         Les chardons bleus et les herbes mauves.
550 Et j’étais belle et nue et tiède
         Et douce à tes lèvres,
         De tout mon corps et de mes lèvres.
         Et tu pouvais baiser ma bouche,
         Et tu pouvais toucher mes seins,
555 Avec tes mains,
         Me toucher toute !
         Il fallait manier mes cheveux
         Comme on ramasse des algues jaunes, brins ou nattes,
         Où de l’or se mêle aux reflets bleus ;
560 Il fallait regarder mes yeux
         Comme on regarde l’eau qui luit en flaques
         Sur le sable plus doux à toucher qu’une joue ;
         Il fallait toucher mon ventre
         Comme on joue
565 À flatter de la main une vague qui s’enfle
         Et se gonfle et s’apaise et qui n’écume pas,
         Et suivre en souriant la trace de mes pas
         Et sourire et chanter et vivre
         Sans épeler le pied du Destin sur le Livre
570 De la grève où la mer efface chaque jour
         Le vain grimoire triste auquel tu t’appliquas ;
         Il fallait mettre en tes pensées
         Du vent, du soleil et de l’amour,
         Toute ma chair
575 Vivante à la tienne enlacée,
         Et sur la bouche grave et pâle de ton songe
         Ma bouche fraîche !
         Je n’ai pas en moi de fantôme pour ton ombre,
         Je ne suis pas l’ombre que ton rêve cherche ;
580 Pourquoi m’as-tu voilée ainsi de robes lourdes
         Et fermé sur ma chair le manteau grave
         Que crispaient à mon col les ongles de l’agrafe ?
         Pourquoi par le mensonge qui me couvre
         De ses plis m’as-tu faite semblable aux autres femmes,
585 Moi la pure, la vivante, la nue,
         Pourquoi m’avoir vêtue ?
         Ô tresses qui faites de la chevelure
         Où le vent chante
         Et qui croule sur l’encolure
590 L’or roux de sa vague vivante,
         Ô tresses qui faites de la chevelure
         Tressée et haute et qui se recourbe et qui se dresse
         Le casque d’or de quelque guerrière méchante
         Où la chimère, hélas ! se love dans la tresse
595 Et darde sa langue
         Qui siffle et qui s’effile en quelque boucle ardente,
         Ô lourds cheveux qui se façonnent en casque,
         Ô robes dont la traîne écaillée et qui rampe
         Glauque et sinueuse et bleue
600 Figure à ma nudité ambiguë une queue
         Fabuleuse !
         Tu m’as voulue ainsi fardée et fabuleuse
         Moi la simple, moi la rieuse.
         Fille de la mer glauque et du soleil joyeux,
605 Tu m’as voulue
         Ainsi, moi dont le sort est d’être nue
         Comme la mer et comme les roses,
         Et c’est à cause
         De tout cela que tu es mort, ô pauvre frère,
610 Aux yeux de songe et de science, ô funéraire
         Et doux amant, hélas ! qui ne m’as pas connue
         Parce que je riais et que tu me vis nue.
         Ah ! mon frère, mon triste frère, ô pauvre mort,
         Dors donc, dors !
615 Les fleuves coulent vers la mer
         Calmes et graves à travers
         Les plaines grasses et les forêts ;
         Il y a des iris auprès
         Des fontaines, et des roses, et des oiseaux.
620 Et des abeilles !
         Le Désir à sa bouche accouple les roseaux
         En flûtes doubles et chante et s’émerveille
         D’être la Vie…
         Et tu es mort !
625 Et nous voici l’un et l’autre près de la mer.
         Ami, ton âme, hélas ! n’a pas compris ma chair
         Et c’est en vain que j’ai déroulé mes cheveux,
         Et c’est en vain que j’ai marché nue à tes yeux ;
         Tu passas, et le soir, ami, t’ouvre sa porte,
630 Et la Vie à genoux baise tes lèvres mortes.
Elle se relève.
         Et me voici encor debout devant la mer.
Elle se tient debout en sa robe glauque,
écaillée, aux derniers rayons du soleil.
La mer a monté, les vagues déferlent sur
le sable et emportent le cadavre.
         Ô souveraine
         Qui montes en vagues d’écumes et roules
         Sur la grève la volute de tes houles,
635 Ô souveraine
         Qui écumes et qui ruisselles, ô Mer
         Propice et maternelle à ma chair,
         Ô moi, partie et revenue.
         Reprends-moi nue,
640 Berce mes cheveux d’or parmi tes algues rousses,
         Prends les fleurs de mes seins parmi tes fleurs marines,
         Gonfle tes vagues contre ma poitrine,
         Ô souveraine, ô bonne, ô douce.
         Mêle mes ongles à tes coquilles
645 Et mes lèvres à tes coraux.
         Fais de mes oreilles des conques pour tes échos,
         Ô souveraine,
         Fais-moi toi-même
         Jusqu’au jour où, surgie encor de ton écume,
650 J’apparaîtrai encor la même,
         Peignant à mes cheveux les perles de l’écume
         Qui couleront sur mes seins, une à une,
         J’apparaîtrai !
         Ô souveraine,
655 Reprends-moi en ton flot maternel et sacré
         Car je suis revenue ;
         Moi la Vivante, moi la Nue
         Ô souveraine,
         Reprends-moi nue,
660 Moi ta Sirène !
Une vague plus haute l’emporte dans sa volute. Puis la
mer se calme, étale. Le crépuscule efface les rochers,
la grève. Le ciel commence à s’étoiler, et, de très loin,
à la proue d’un navire invisible on entend, plus distincte
et plus proche à mesure qu’il parle, la voix du veilleur
de proue :
LE VEILLEUR DE PROUE
         Je suis celui qui saigne sur la proue…
         Les uns m’ont craché au visage,
         Les autres m’ont frappé à la joue,
         Certains plus sages
665 Boivent ou se disputent et jouent
         Ma robe aux dés et moi, nu dans ma chair,
         Je saigne sur la proue,
         Je saigne sur la Mer !
         Elle est belle sans doute ce soir sous les étoiles
670 Qui montent et que je ne vois pas…
         Oh taillez mon linceul dans la pourpre des voiles !
         Et que je meure, je suis las,
         Las de mes yeux sanglants et de ma chair qui saigne
         Et de vos cris vous qui m’avez
675 Cloué sur la proue et m’avez
         Bouché les oreilles de cire
         Pour que je n’entende pas les Sirènes,
         Et aveuglé
         Pour que je ne voie pas les Sirènes,
680 Vous qui m’avez cloué avec des rires
         Qui redoublaient à chaque clou
         Sur la proue et m’avez cru fou
         Alors que seul j’y vois clair,
         Moi qui voyais des Sirènes sur la Mer
685 Vous disiez qu’elles n’existent pas,
         Vous disiez qu’elles ne peignent pas
         Leurs cheveux d’algues, une à une,
         Souriantes au-dessus de l’écume ;
         Et ceux qui viennent de la terre, avec encor
690 À leurs talons la glèbe grasse du labour
         Et les feuilles sèches de la forêt, avec encor
         À leurs mains le geste gourd
         De la charrue ou de la herse ou de la hache,
         Tous ceux-là criaient avec vous
695 Que j’étais fou,
         Qu’en les champs il n’est plus de Faune qui se cache
         Accroupi dans les blés d’où sortent ses cornes,
         Et que dans les bois mornes
         Les hêtres tombent, branche à branche, au crépuscule
700 Au heurt des haches,
         Arbre par arbre,
         Sans que saigne au tranchoir le sang de la Dryade,
         Et qu’on n’entend plus galoper par la plaine
         Le Centaure emportant la Nymphe des fontaines
705 Sur sa croupe, riant dans l’ombre, toute nue,
         Et que le temps est mort des faces inconnues
         Qui pleuraient dans la pluie ou parlaient dans la nuit :
         Masques de l’antre où rit la bouche de l’écho,
         Visages du rocher, yeux des eaux,
710 Destins à nous venus dans la nuit et le vent
         Et signes du silence où quelqu’un est vivant !
         Vous avez dit que tout est mort
         Et qu’il n’y a plus rien en face de notre âme !
         Sur les mers de houles et d’or
715 Levez les rames,
         Et chantez dans la nuit et voguez dans le vent
         Sans voir ce que je vois moi qui saigne à l’avant
         Du navire où vous avez cloué ma chair
         D’Argus mystérieux où chaque clou
720 Ocelle un œil qui saigne et voit, Paon de la Mer,
         Moi qui trône et roue
         De toutes mes blessures bleuâtres sur la proue !
         Car je les vois,
         Car je la vois,
725 J’entends leurs voix,
         J’entends sa voix,
         Il y a des Sirènes sur la Mer,
         Une Sirène sur la Mer !
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