REN_4/REN181
Armand Renaud
Drames du peuple
1885
QUELQU'UN DANS LA FOULE
Récit d'une vie d'Épreuve
I
L'Enfant de la Houille
         LA noblesse du sang, le pouvoir, la richesse, 12
         N'ont pas seuls la vertu de s'accroître sans cesse. 12
         Quand des aïeux aux fils ils vont s'accumulant, 12
         La loi qui fait grandir leur jour étincelant. 12
5 Accroît l'ombre autre part avec même énergie. 12
         La misère a, comme eux, sa généalogie. 12
         Or Pierre était le fils de Jacque fils de Jean. 12
         Et Jean, bon travailleur, était mort indigent, 12
         Après trente ans passés dans la mine profonde 12
10 A fouiller, loin du jour, les entrailles du monde. 12
         Et Jacque, en moins de temps, avait trouvé la mort 12
         Dans le même incessant et redoutable effort 12
         Où, pour alimenter de feu la vie humaine, 12
         De la terre, en flots noirs, on fait jaillir la veine. 12
15 Si l'ancêtre pourtant n'avait pu, pour ses os, 12
         Laisser de quoi payer le lit du grand repos, 12
         Vraiment ce n'était pas la faute du pauvre homme. 12
         Il avait été sobre, et sa femme économe. 12
         Mais il s'était donné six enfants à nourrir ; 12
20 Et, quoi qu'on en ait dit, c'est fait pour appauvrir 12
         Les gens, si le pays, à ce jeu-là, prospère. 12
         Certes les rejetons, épuisement du père, 12
         A la peine formés, donnent de bons soldats. 12
         Et plus nombreux, pour plus d'ouvrage, font des bras. 12
25 Soit ! puisque consommer de l'homme est nécessaire 12
         Aux nations, luttant de force et de misère. 12
         Soit ! puisque le progrès futur est à ce prix. 12
         Mais, devant cette loi, qu'on ne soit pas surpris 12
         Si Jean, devenu vieux, courbé, perclus des hanches, 12
30 Avait vite mangé ses quelques pièces blanches 12
         Et s'en était allé sans payer son cercueil. 12
         Jacque, alors presque enfant, vit de près tout ce deuil. 12
         Les aînés étaient loin, quelques-uns morts. La mère, 12
         Seule avec lui, luttait contre la vie amère. 12
35 Et cela lui parut navrant, mal ordonné 12
         Que le pauvre eût ainsi son sort déterminé, 12
         Et que ce fût le sien, sans qu'il y pût rien faire. 12
         Comme il était moins bien trempé, que l'atmosphère 12
         Était plus lourde autour de lui, qu'il n'avait pas 12
40 Ce qu'avait eu son père au jour des grands combats : 12
         Le souffle de l'An Deux pour hausser ses idées. 12
         Il tomba vite au rang des choses dégradées ; 12
         Il aima l'alcool, hanta le cabaret ; 12
         Puis, ayant, quelque soir, trouvé, comme il rentrait, 12
45 Une misère égale à mêler à la sienne. 12
         Une enfant sans parents, pauvre musicienne 12
         Ambulante, mourant de faim, mourant de froid. 12
         Il l'avait recueillie et bientôt, par surcroît, 12
         En avait fait sa femme.
         Oh ! simple et morne histoire !
50 Un instant il se plut chez lui, cessa de boire ; 12
         Puis le bouge, dardant sur lui ses mornes yeux, 12
         J.e reprit dans sa griffe et le posséda mieux. 12
         Il n'était pas méchant, ne battait point sa femme ; 12
         Mais l'argent du ménage allait au gouffre infâme, 12
55 Et le gouffre en voulait toujours. C'est vainement 12
         Que sa femme essayait doucement, vaillamment, 12
         De mettre un peu de charme au logis misérable. 12
         Tout échouait devant l'habitude incurable. 12
         Et c'est dans ce dégoût des choses, au milieu 12
60 De cet ennui profond où vivre vaut si peu. 12
         Qu'elle sentit en elle un nouvel être vivre. 12
         L'homme s'en réjouit, comme fait un homme ivre. 12
         En buvant un peu plus : si bien que s' approchant 12
         Du puits d'accès, l'œil trouble et le pas trébuchant, 12
65 De trois cents pieds de haut il tomba dans la mine. 12
         Et se tua. La veuve, en proie à la famine, 12
         A l'abandon, semblait un être qui s'éteint. 12
         Mais la maternité, l'étreignant, la soutint ; 12
         Et comme son métier de fine dentellière 12
70 Chômait, elle entreprit d'affronter la houillère, 12
         De descendre dans l'ombre et d'endurcir ses doigts 12
         A porter le charbon par les couloirs étroits. 12
         Un jour, car le soleil rayonnait sur le monde, 12
         Bien qu'en bas il fît nuit éternelle et profonde, 12
75 Comme un coup de canon, éclata le grisou. 12
         La pauvre femme était alors au fond du trou. 12
         Aussitôt les mineurs aux vagues silhouettes, 12
         Poussant les wagonnets ou traînant les brouettes, 12
         Les lanternes errant comme des feux follets 12
80 Et le long des parois lançant de noirs reflets. 12
         Les lueurs dans la nuit, le bruit dans le silence, 12
         Tout l'effrayant chaos de ce dédale immense. 12
         Pour elle, cessa d'être, — un vaste éboulement 12
         L'ayant, comme au tombeau, murée absolument. 12
85 Elle ne pouvait plus rien voir ni rien entendre. 12
         C'était la mort prochaine ; et la mort la vint prendre. 12
         Mais — le sort, dans ses jeux, procédant avec art — 12
         L'enfant, qui ne devait naître qu'un mois plus tard, 12
         Luttait, pendant ce temps, pour atteindre la vie ; 12
90 Et quand, pressant leur tâche ardemment poursuivie, 12
         A force de creuser, d'étayer, de chercher. 12
         Il fut aux travailleurs possible d'approcher, 12
         Ils trouvèrent la femme inerte dans cet antre. 12
         Et l'enfant qui criait en lui sortant du ventre. 12
95 Dans le creux des rochers pousse un gazon plus vert, 12
         Et plus de pauvreté rend le cœur plus ouvert. 12
         Le nouveau-né n'avait ni parents ni refuge. 12
         Que faire ? Un des mineurs cria : « Je me l'adjuge ! 12
         Nous n'avons pas d'enfants, ma femme en prendra soin. 12
100 — Quel prénom lui va-t-on donner ? dit un témoin. 12
         — Le mien : Pierre. C'est bien le nom d'un prolétaire. 12
         De qui doit déchirer le sein dur de la terre. 12
         Comme le sort qui nous étreint l'y forcera. 12
         Il se prépare bien au métier qu'il fera. 12
105 Ce pauvre môme nu, qui, par faveur étrange. 12
         Dans un berceau de houille, a du poussier pour lange. » 12
         Pendant ce temps, l'enfant réchauffé, caressé. 12
         Aspirant l'avenir, échappant au passé. 12
         Lui, le petit grisou, comme l'on allait dire. 12
110 Tendait ses yeux au jour et s'essayait à rire. 12
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