REN_4/REN183
Armand Renaud
Drames du peuple
1885
QUELQU'UN DANS LA FOULE
Récit d'une vie d'Épreuve
III
Rêves éphémères
         LA mer la plus houleuse a son temps d'accalmie. 12
         Pierre a pris corps à corps la fortune ennemie ; 12
         Et le voilà vainqueur. 6
         Ses amis d'autrefois, la lecture et l'étude, 12
5 Versent, en le berçant avec sollicitude, 12
         Leurs baumes dans son cœur. 6
         Tout s'aplanit : il est devenu contre-maître. 12
         Les rires ont cessé ; car il passe pour être 12
         Un savant, un esprit. 6
10 On l'écoute parler volontiers, quand il laisse 12
         Entrevoir pour demain, à ceux qu'aujourd'hui blesse, 12
         Le progrès qui sourit. 6
         Mais il a beau vouloir s'absorber en lui-même. 12
         Tenir son front penché sur quelque obscur problème ; 12
15 Le printemps le distrait. 6
         Le parfum des lilas et des roses l'enivre ; 12
         Et dans son cœur troublé, pris de la soif de vivre, 12
         Une image apparaît. 6
         L'enfant de ses parents adoptifs, la fillette 12
20 Grandissant près de lui, comme la violette 12
         A côté du genêt, 6
         Le charme avec sa lèvre où la chanson murmure, 12
         Ses yeux bleus, ses cheveux couleur de moisson mûre. 12
         Sa guimpe et son bonnet. 6
25 Il aime. La jeunesse, en son cœur étouffée, 12
         Comme un souffle divin, lui jette par bouffée 12
         Des frissons de bonheur ; 6
         Devant lui l'avenir s'étend, verte prairie. 12
         Champ du rêve où bientôt, comme en l'herbe fleurie. 12
30 Viendra le moissonneur. 6
         Par moments il rayonne et par moments il tremble, 12
         Près de celle qu'il cherche et qu'il fuit tout ensemble ; 12
         Mais, le cœur palpitant. 6
         Dans l'immense univers ne voyant qu'une femme. 12
35 Il garde encor l'aveu renfermé dans son âme 12
         Qui déborde pourtant. 6
         Or, une nuit d'été qu'il errait solitaire, 12
         La fenêtre où pour lui tout convergeait sur terre. 12
         Il la vit qui s'ouvrait. 6
40 Son idole parut, faisant signe, dans l'ombre, 12
         A quelqu'un. Et la coupe aux angoisses sans nombre, 12
         Il la vida d'un trait. 6
         Sa chère illusion, mortellement blessée. 12
         Le quitta. La statue, en son âme dressée, 12
45 Tomba du piédestal. 6
         Un rival l'emportait ; et c'était, par contraste 12
         A son respect profond, à son culte si chaste. 12
         Un débauché brutal. 6
         L'être précisément qui, pour lui si funeste. 12
50 De l'alcool avait, un jour, versé la peste 12
         Dans sa poitrine en feu, 6
         Et qui, reparaissant comme un mauvais génie, 12
         Le jetait tout à coup dans la nuit infinie, 12
         Du haut de son ciel bleu. 6
55 La fille, se laissant charmer par sa faconde, 12
         Provoquait ses propos où le gros rire abonde. 12
         Et riait à son tour. 6
         Puis tous deux, chuchotant, échangeaient des caresses 12
         Où la banalité des vulgaires ivresses 12
60 Parodiait l'amour. 6
         Lui, la tempe serrée avec la tûte vide. 12
         Se demandait comment on pouvait être avide 12
         De si peu que cela. 6
         Il n'en souffrait pas moins de cette immense chute ; 12
65 Et, tout victorieux qu'il sortît de la lutte, 12
         Ce vaillant chancela. 6
         A présent, c'est fini. L'armure est bien trempée 12
         Dont il couvre son cœur ; et par nulle échappée 12
         L'amour n'y rentrera. 6
70 Il redevient celui que hante la chimère, 12
         Qui cherche l'idéal par delà l'éphémère. 12
         Et c'est seul qu'il ira ; 6
         C'est seul qu'il reprendra sa rêverie ancienne, 12
         De tout le genre humain mêlant l'âme à la sienne, 12
75 Cherchant le but final, 6
         Heureux d'avoir subi l'épreuve salutaire 12
         D'un feu qui, lui brûlant le cœur comme un cautère, 12
         N'a rien laissé du mal. 6
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