REN_4/REN193
Armand Renaud
Drames du peuple
1885
AUTOUR DE NOUS
Vision sous les Toits
         LA chambre est mansardée, et nus en sont les murs : 6+6
         Des châssis, une table, et, dans les coins obscurs 6+6
         Qui forment les côtés de la fenêtre ouverte. 6+6
         Les débarras cachés sous de la toile verte ; 6+6
5 Sur l'humble lit de fer des étoffes de prix 6+6
         Dont, en ce logis pauvre, on est d'abord surpris. 6+6
         Mais où rapidement on reconnaît l'ouvrage 6+6
         Qui se paie au rabais aux cœurs de grand courage. 6+6
         Car le sort a souvent de ces contrastes-là. 6+6
10 Ce qui fera l'orgueil du beau monde en gala, 6+6
         Uniformes de cour, habits de mascarade. 6+6
         Par la misère en deuil passe, avant la parade. 6+6
         Pour être galonné d'argent ou brodé d'or. 6+6
         C'est l'heure taciturne où Paris même dort. 6+6
15 Mais, dans ce grand repos d'alentour, la mansarde 6+6
         A sa lampe qui jette une lueur blafarde ; 6+6
         Et quelques toits voisins, au profil inégal. 6+6
         S'éclairent tristement du vacillant fanal, 6+6
         Tandis que, par delà ce rempart d'ombre noire, 6+6
20 La lune dans l'azur, brillant en pleine gloire, 6+6
         Monte, et sur l'univers jette un manteau d'argent. 6+6
         Or, sous la lampe, en proie au labeur exigeant. 6+6
         Cousant, cousant toujours, sans qu'un point fasse grâce 6+6
         A son dos courbe, à ses yeux las, à sa main lasse, 6−6
25 Une femme est assise, ou plutôt un débris 6+6
         De femme, maigre et pâle, avec les traits flétris. 6+6
         Et qui voudrait donner à ce fantôme un âge, 6+6
         S'arrêterait devant l'énigme d'un visage 6+6
         Où, l'espoir étant mort, rien n'est resté d'humain. 6+6
30 Pourtant elle eut jadis les lèvres de carmin. 6+6
         Les bras ronds, les cheveux aux boucles parfumées ; 6+6
         Elle fut de l'essaim joyeux des bien-aimées. 6+6
         Dans cette chambre nue, il est un ornement. 6+6
         D'autant plus singulier que plus d'isolement, 6+6
35 Plus de détachement du monde l'environne : 6+6
         Sous un globe de verre, une blanche couronne 6+6
         De mariée. Oh ! quel espoir évanoui 6+6
         Dort là, comme au tombeau, pour jamais enfoui 6+6
         Tout en cousant, voilà que son regard s'arrête 6+6
40 Sur ce reste flétri de sa jeunesse en fête. 6+6
         Et tous les souvenirs amers du bonheur mort 6+6
         Reviennent dans son cœur tourbillonner plus fort. 6+6
         Qui sait quel sacrifice obscurément sublime 6+6
         A surgi, lui jetant son bonheur à l'abîme ? 6+6
45 Quelle fatalité, quel devoir la poursuit, 6+6
         Lui prend son gain, la force à peiner jour et nuit ? 6+6
         Par quelle phase étrange a passé cette vie ; 6+6
         Et contre quel courant de détresse suivie 6+6
         Il lui faut se débattre, en ce grand dénûment 6+6
50 Où son âme et son corps tombent d'accablement ? 6+6
         Trop d'angoisse soudain lui serrant la poitrine, 6+6
         Elle se lève droit, jette aiguille et bobine. 6+6
         Et va pour respirer le souffle de la nuit. 6+6
         Oh ! quel apaisement ! comme la lune luit ! 6+6
55 Les rayons, franchissant les hautes cheminées. 6+6
         Sur les noirs pans de mur font de larges traînées ; 6+6
         Par endroits, une vitre, un bout de zinc, un rien, 6+6
         Sous un jet de lumière, étincelle si bien 6+6
         Que les vieux toits, semés de perles et d'opales. 6+6
60 Luttent d'éclat stellaire avec les grands cieux pâles. 6+6
         Voici que maintenant la lune éclaire en plein 6+6
         Le réduit où la femme, ainsi que l'orphelin 6+6
         Le plus abandonné du ciel et de la terre, 6+6
         Ainsi que la plus pauvre et la plus solitaire 6+6
65 Des veuves, lentement succombe sous son deuil. 6+6
         L'astre à tant de malheur fait d'autant plus d'accueil, 6+6
         Effleure ce visage amaigri, ces yeux caves. 6+6
         Cette nuque ployée à des travaux d'esclaves, 6+6
         Et lui rend la jeunesse, et lui rend la beauté. 6+6
70 Et nul profil antique avec amour sculpté. 6+6
         Nul front olympien gravé sur un camée, 6+6
         Nulle exquise œuvre d'art par l'homme proclamée, 6+6
         N'eut de forme plus pure et d'éclat plus charmant 6+6
         Que ce débris, refait par ce rayonnement. 6+6
75 O sœur des affligés, lune consolatrice, 6+6
         Ton baume à sa douleur met une cicatrice ! 6+6
         Tes rayons généreux, comme autant de joyaux. 6+6
         Lui font une couronne et des colliers royaux. 6+6
         Au gré du vent léger dont la tiédeur la frôle, 6+6
80 Un voile de clarté flotte sur son épaule. 6+6
         Son rêve, par une aile invisible emporté, 6+6
         Aspire l'idéal et boit l'immensité. 6+6
         Elle, la pauvre femme, elle, la délaissée. 6+6
         Devient une adorable et blanche fiancée ; 6+6
85 Et, pendant un moment d'extase sans retour. 6+6
         Tout le ciel dans son cœur ruisselle en flots d'amour. 6+6
mètre profil métrique : 6−6
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