REN_4/REN195
Armand Renaud
Drames du peuple
1885
ÉCHAPPÉES DANS LE TEMPS ET L'ESPACE
Le Poète de Babel
         QUAND les peuples, remplis d'orgueil et de démence, 12
         Édifiaient Babel, braquant la tour immense 12
         Sur les cieux inconnus, comme pour un assaut, 12
         Un poète, les yeux levés vers l'empyrée, 12
5 Acclamait et guidait cette œuvre immesurée, 12
         N'ayant qu'un cri : « Plus haut ! plus haut ! » . 8
         Il était jeune et beau, désiré par les femmes 12
         Pour son front pâle et pour ses yeux lançant des flammes, 12
         Quand, écartant de lui la coupe des festins. 12
10 Dédaigneux de l'amour, dédaigneux de la terre, 12
         Il n'avait plus voulu voir que le but austère 12
         De conquérir les cieux lointains. 8
         Et depuis si longtemps durait l'œuvre entreprise. 12
         Les nations avaient, assise par assise, 12
15 Entassé tant de blocs de marbre et de granit, 12
         Qu'il était maintenant vieux, la face ridée, 12
         Ruine où les yeux seuls, flamboyant par l'idée, 12
         Vivaient fixés sur le zénith. 8
         Soudain les nations, leurs monarques, leurs prêtres 12
20 Prirent peur. La fatigue envahit tous les êtres. 12
         Il était mort déjà tant d'hommes que chacun, 12
         Tout en dissimulant sa secrète pensée, 12
         Rêva de sa patrie, à l'abandon laissée. 12
         Partir fut le désir commun. 8
25 En vain l'œuvre enfonçait ses immenses spirales 12
         Si loin dans les secrets des choses sidérales. 12
         Que ceux qui regardaient d'en bas ne savaient plus 12
         Où pouvait s'arrêter, par delà les nuages, 12
         Le tas des escaliers et des échafaudages 12
30 Montant nuit et jour, comme un flux. 8
         Il ne restait plus rien de l'antique délire. 12
         Le poète, le front incliné sur sa lyre, 12
         Chantait encor le but si longtemps poursuivi. 12
         Mais les hommes avaient délaissé leur chimère ; 12
35 Et, pour se replonger dans le monde éphémère, 12
         Tous ils désertaient à l'envi. 8
         Le poète, absorbé dans sa pensée unique. 12
         N'aperçut point d'abord cette étrange panique. 12
         Mais, un jour qu'il avait dormi profondément 12
40 Sur le seuil monstrueux du colosse de pierre, 12
         Il ne vit plus personne en rouvrant sa paupière. 12
         Ce fut comme un effondrement. 8
         Au loin, des éléphants marchant par grandes lignes. 12
         Des cavaliers fuyant en échangeant des signes 12
45 Parmi l'amas des chars par des buffles traînés, 12
         Voilà la vision, la vision dernière 12
         Qu'il eut du genre humain reprenant son ornière 12
         Loin des grands cieux abandonnés. 8
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         Le vieux poète alors de l'œuvre tant rêvée 12
50 Escalada, pensif, la cime inachevée. 12
         Dans ce vide où de bruit le silence avait faim. 12
         Les pas lugubrement sonores des sandales 12
         S'en allaient seuls, redits par les échos sans fin 12
         Qu'à l'envi sanglotaient les piliers et les dalles. 12
55 Puis, en haut de la tour qu'il sentait s'écrouler, 12
         Il regarda l'azur du ciel se dérouler. 12
         Les étoiles mettaient de pâles auréoles 12
         Sur le front de la nuit ; et partout, dans les airs. 12
         On entendait des bruits vagues, des brises molles 12
60 Qui, comme pour un Dieu, se mêlaient en concerts. 12
         C'est alors qu'il laissa de son âme blessée, 12
         En rire convulsif, s'échapper sa pensée : 12
         « Stupide genre humain ! l'haleine t'a manqué. 12
         Dieu garde son royaume, et ta conquête avorte. 12
65 Retourne dans ta fange, animal efflanqué. 12
         Moi, je n'ai qu'à mourir, puisque mon œuvre est morte ! 12
         Et, d'un bond, dans l'espace il se jeta grinçant. 12
         Et son rêve avec lui s'écrasa dans le sang. 12
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         Poète de Babel que le ciel rendait ivre. 12
70 Lève-toi. Les temps sont venus. 8
         Chez les hommes nouveaux, aïeul, tu peux revivre. 12
         Les cieux maintenant sont connus. 8
         Toujours, toujours plus haut, cette fois sans descendre, 12
         On monte, on monte jour et nuit. 8
75 Les générations s'écroulent dans la cendre, 12
         Mais l'ascension se poursuit. 8
         Et l'esprit à l'esprit, pour conquérir l'espace. 12
         Infiniment porte secours. 8
         Et l'homme d'avancer jamais plus ne se lasse 12
80 Que l'espace de fuir toujours. 8
         Poète épris d'un rêve impossible et sublime, 12
         Dresse le front ! c'est grand, c'est beau. 8
         La matière échouait à pénétrer l'abîme ; 12
         Le chiffre y tient droit son flambeau. 8
85 Les tiens avaient à peine entrevu, dans les choses. 12
         Le mystère qui couvre tout. 8
         Ils voulaient envahir un ciel, saisir des causes, 12
         Comptant se reposer au bout. 8
         Nous ! jamais de repos, de halte ni de trêve ! 12
90 Tout espoir d'un terme est banni. 8
         Plus s'étend le réel, plus s'ouvre notre rêve ; 12
         Car ce rêve, c'est l'infini. 8
         Et nous avancerons toujours, toujours plus vite. 12
         Allant de mieux à mieux encor. 8
95 Ayant, pour nous conduire au progrès sans limite, 12
         L'avenir, éternel essor ! 8
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