RGN001/RGN001
Jean-François Regnard
1692
LE JOUEUR
Comédie
GÉRONTE
Père de Valère
VALÈRE
amant d'Angélique
ANGÉLIQUE
amante de Valère
DORANTE
oncle de valère, et amant d'Angélique
LE MARQUIS
NÉRINE
suivante d'Angélique
Madame LA RESSOURCE
revendeuse à la toilette
HECTOR
valet de Valère
Monsieur TOUTABAS
maître de trictrac
Monsieur GALONNIER
tailleur
Madame ADAM
sellière
Un LAQUAIS d'Angélique
Trois LAQUAIS du Marquis
La scène est à Paris, dans un hôtel garni.
ACTE I
SCÈNE I
HECTOR, dans un fauteuil, près d'une toilette.
         Il est, parbleu, grand jour. Déjà de leur ramage 6+6
         les coqs ont éveillé tout notre voisinage. 6+6
         Que servir un joueur est un maudit métier ! 6+6
         Ne serai-je jamais laquais d'un sous-fermier ? 6+6
5 Je ronflerais mon soûl la grasse matie, 6+6
         Et je m'enivrerais le long de la journée : 6+6
         Je ferais mon chemin ; j'aurais un bon emploi ; 6+6
         Je serais dans la suite un conseiller du roi, 6+6
         Rat-de-cave ou commis ; et que sait-on ? Peut-être 6+6
10 Je deviendrais un jour aussi gras que mon maître. 6+6
         J'aurais un bon carrosse à ressorts bien liants ; 6+6
         De ma rotondi j'emplirais le dedans : 6+6
         Il n'est que ce métier pour brusquer la fortune ; 6+6
         Et tel change de meuble et d'habit chaque lune, 6+6
15 Qui, jasmin autrefois, d'un drap du sceau couvert, 6+6
         Bornait sa garde-robe à son justaucorps vert. 6+6
         Quelqu'un vient.
SCÈNE II
HECTOR.
         Si matin, Nérine, qui t'envoie ? 6+6
NÉRINE.
         Que fait Valère ?
HECTOR.
         Il dort.
NÉRINE.
         Il faut que je le voie. 6+6
HECTOR.
         Va, mon maître ne voit personne quand il dort. 6+6
NÉRINE.
         Je veux lui parler.
HECTOR.
20 Paix, ne parle pas si fort. 6+6
         Oh ! J'entrerai, te dis-je.
HECTOR.
         Ici je suis de garde, 6+6
         Et je ne puis t'ouvrir que la porte bâtarde. 6+6
NÉRINE.
         Tes sots raisonnements sont pour moi superflus. 6+6
HECTOR.
         Voudrais-tu voir mon maître in naturalibus . 6+6
NÉRINE.
         Quand se lèvera-t-il ?
HECTOR.
25 Mais, avant qu'il se lève, 6+6
         Il faudra qu'il se couche ; et franchement…
NÉRINE.
         Achève. 6+6
HECTOR.
         Je ne dis mot.
NÉRINE.
         Oh ! Parle, ou de force, ou de gré. 6+6
HECTOR.
         Mon maître, en ce moment, n'est pas encor rentré. 6+6
NÉRINE.
         Il n'est pas rentré ?
HECTOR.
         Non. Il ne tardera guère : 6+6
30 Nous n'ouvrons pas matin. Il a plus d'une affaire, 6+6
         Ce garçon-là.
NÉRINE.
         J'entends. Autour d'un tapis vert, 6+6
         Dans un maudit brelan, ton maître joue et perd, 6+6
         Ou bien réduit à sec, d'une âme familière, 6+6
         Peut-être il parle au ciel d'une étrange manière. 6+6
35 Par ordre très exprès d'Angélique, aujourd'hui 6+6
         Je viens pour rompre ici tout commerce avec lui. 6+6
         Des serments les plus forts appuyant sa tendresse, 6+6
         Tu sais qu'il a cent fois promis à ma mtresse 6+6
         De ne toucher jamais cornet, carte, ni dé, 6+6
40 Par quelque espoir de gain dont son coeur fût guidé ; 6+6
         Cependant…
HECTOR.
         Je vois bien qu'un rival domestique 6+6
         Consigne entre tes mains pour avoir Angélique. 6+6
NÉRINE.
         Et quand cela serait, n'aurais-je pas raison ? 6+6
         Mon coeur ne peut souffrir de lâche trahison. 6+6
45 Angélique, entre nous, serait extravagante 6+6
         De rejeter l'amour qu'à pour elle Dorante : 6+6
         Lui, c'est un homme d'ordre, et qui vit congrument. 6+6
HECTOR.
         L'amour se plaît un peu dans le dérèglement. 6+6
NÉRINE.
         Un amant fait et mûr.
HECTOR.
         Les filles d'ordinaire, 6+6
         Aiment mieux le fruit vert.
NÉRINE.
50 D'un fort bon caractère ; 6+6
         Qui ne sut de ses jours ce que c'est que le jeu. 6+6
HECTOR.
         Mais mon maître est aimé.
NÉRINE.
         Dont j'enrage. Morbleu ! 6+6
         Ne verrai-je jamais les femmes détromes 6+6
         De ces colifichets, de ces fades poues, 6+6
55 Qui n'ont, pour imposer, qu'un grand air débraillé, 6+6
         Un nez de tous côtés de tabac barbouillé, 6+6
         Une lèvre qu'on mord pour rendre plus vermeille, 6+6
         Un chapeau chiffonné qui tombe sur l'oreille, 6+6
         Une longue steinkerque à replis tortueux, 6+6
60 Un haut-de-chausse bas prêt à tomber sous eux ; 6+6
         Qui, faisant le gros dos, la main dans la ceinture, 6+6
         Viennent, pour tout mérite, étaler leur figure ? 6+6
HECTOR.
         C'est le goût d'à présent ; tes cris sont superflus, 6+6
         Mon enfant.
NÉRINE.
         Je veux, moi, réformer cet abus. 6+6
65 Je ne souffrirai pas qu'on trompe ma mtresse, 6+6
         Et qu'on profite ainsi d'une tendre faiblesse ; 6+6
         Qu'elle épouse un joueur, un petit brelandier, 6+6
         Un franc dissipateur, et dont tout le métier 6+6
         Est d'aller de cent lieux faire la découverte 6+6
70 Où de jeux et d'amour on tient boutique ouverte, 6+6
         Et qui le conduiront tout droit à l'hôpital. 6+6
HECTOR.
         Ton sermon me paraît un tant soit peu brutal. 6+6
         Mais, tant que tu voudras, parle, prêche, tempête, 6+6
         Ta mtresse est coiffée.
NÉRINE.
         Et crois-tu, dans ta tête, 6+6
75 Que l'amour sur son coeur ait un si grand pouvoir ? 6+6
         Elle est fille d'esprit ; peut-être dès ce soir 6+6
         Dorante, par mes soins, l'épousera.
HECTOR.
         Tarare ! 6+6
         Elle est dans nos filets.
NÉRINE.
         Et moi je te déclare 6+6
         Que je l'en tirerai dès aujourd'hui.
HECTOR.
         Bon ! Bon ! 6+6
NÉRINE.
80 Que Dorante a pour lui Nérine et la raison. 6+6
HECTOR.
         Et nous avons l'amour. Tu sais que d'ordinaire, 6+6
         Quand l'amour veut parler, la raison doit se taire, 6+6
         Dans les femmes, s'entend.
NÉRINE.
         Tu verras que chez nous, 6+6
         Quand la raison agit, l'amour a le dessous. 6+6
85 Ton maître est un amant d'une espèce plaisante ! 6+6
         Son amour peut passer pour fièvre intermittente ; 6+6
         Son feu pour Angélique est un flux et reflux. 6+6
HECTOR.
         Elle est, après le jeu, ce qu'il aime le plus. 6+6
NÉRINE.
         Oui, c'est la passion qui seule le dévore : 6+6
90 Dès qu'il a de l'argent, son amour s'évapore. 6+6
HECTOR.
         Mais en revanche aussi, quand il n'a pas un sou, 6+6
         Tu m'avoueras qu'il est amoureux comme un fou. 6+6
NÉRINE.
         Oh ! J'empêcherai bien…
HECTOR.
         Nous ne te craignons guère ; 6+6
         Et ta mtresse, encor hier, promit à Valère, 6+6
95 De lui donner dans peu, pour prix de son amour, 6+6
         Son portrait enrichi de brillants tout autour. 6+6
         Nous l'attendons, ma chère, avec impatience : 6+6
         Nous aimons les bijoux avec concupiscence. 6+6
NÉRINE.
         Ce portrait est tout prêt, mais ce n'est pas pour lui, 6+6
100 Et Dorante en sera possesseur aujourd'hui. 6+6
HECTOR.
         À d'autres.
NÉRINE.
         N'est-ce pas une honte à Valère, 6+6
         Étant fils de famille, ayant encor son père, 6+6
         Qu'il vive comme il fait, et que, comme un banni, 6+6
         Depuis un an il loge en un hôtel garni ? 6+6
HECTOR.
105 Et vous y logez bien, et vous et votre clique. 6+6
NÉRINE.
         Est-ce de même, dis ? Ma mtresse Angélique, 6+6
         Et la veuve sa soeur, ne sont dans ce pays 6+6
         Que pour un temps, et n'ont point de père à Paris. 6+6
HECTOR.
         Valère a déserté la maison paternelle, 6+6
110 Mais ce n'est point à lui qu'il faut faire querelle ; 6+6
         Et si monsieur son père avait voulu sortir, 6+6
         Nous y serions encore, à ne t'en point mentir. 6+6
         Ces pères, bien souvent, sont obstinés en diable. 6+6
NÉRINE.
         Il a tort, en effet, d'être si peu traitable ! 6+6
115 Quoi qu'il en soit, enfin, je ne t'abuse pas, 6+6
         Je fais la guerre ouverte ; et je vais de ce pas, 6+6
         Dire ce que je vois, avertir ma mtresse 6+6
         Que Valère toujours est faux dans sa promesse ; 6+6
         Qu'il ne sera jamais digne de ses amours ; 6+6
120 Qu'il a joué, qu'il joue, et qu'il jouera toujours. 6+6
         Adieu.
HECTOR.
         Bonjour.
SCÈNE III
Hector, seul.
         Autant que je m'y puis connaître, 6+6
         Cette Nérine-ci n'est pas trop pour mon maître. 6+6
         A-t-elle grand tort ? Non, c'est un panier percé, 6+6
         Qui…
SCÈNE 4
Valère paraît en désordre, comme un homme qui a joué toute la nuit.
HECTOR.
         Mais je l'aperçois. Qu'il a l'air harassé ! 6+6
125 On soupçonne aisément, à sa triste figure, 6+6
         Qu'il cherche en vain quelqu'un qui prête à triple usure. 6+6
VALÈRE.
         Quelle heure est-il ?
HECTOR.
         Il est… je ne m'en souviens pas. 6+6
VALÈRE.
         Tu ne t'en souviens pas ?
HECTOR.
         Non, Monsieur.
VALÈRE.
         Je suis las 6+6
         De tes mauvais discours ; et tes impertinences… 6+6
Hector, à part.
130 Ma foi, la véri répond aux apparences. 6+6
VALÈRE.
         Ma robe de chambre.
À part.
         Euh !
Hector, à part.
         Il jure entre ses dents. 6+6
VALÈRE.
         Eh bien ! Me faudra-t-il attendre encor longtemps ? 6+6
Il se promène.
HECTOR.
         Eh ! La voilà, monsieur.
Il suit son maître, tenant sa robe de chambre toute déployée.
Valère, se promenant.
         Une école maudite 6+6
         Me coûte, en un moment, douze trous tout de suite. 6+6
135 Que je suis un grand chien ! Parbleu, je te saurai, 6+6
         Maudit jeu de trictrac, ou bien je ne pourrai. 6+6
         Tu peux me faire perdre, ô fortune ennemie ! 6+6
         Mais me faire payer, parbleu, je t'en défie : 6+6
         Car je n'ai pas un sou.
Hector, tenant toujours la robe.
         Vous plairait-il, Monsieur… ? 6+6
Valère, se promenant.
140 Je me ris de tes coups, j'incague ta fureur. 6+6
HECTOR.
         Votre robe de chambre est, Monsieur, toute prête. 6+6
VALÈRE.
         Va te coucher, maraud ; ne me romps point la tête. 6+6
         Va-t'en.
HECTOR.
         Tant mieux.
SCÈNE V
Valère, se mettant dans un fauteuil.
         Je veux dormir dans ce fauteuil. 6+6
         Que je suis malheureux ! Je ne puis fermer l'oeil. 6+6
145 Je dois de tous côtés, sans espoir, sans ressource, 6+6
         Et n'ai pas, grâce au ciel, un écu dans ma bourse. 6+6
         Hector ! … que ce coquin est heureux de dormir ! 6+6
         Hector !
SCÈNE VI
Hector, derrière le théâtre.
         Monsieur ?
VALÈRE.
         Eh bien ! Bourreau, veux-tu venir ? 6+6
Hector entre à moitié déshabillé.
         N'es-tu pas las encor de dormir, misérable ? 6+6
HECTOR.
150 Las de dormir ! Monsieur ? Hé ! Je me donne au diable, 6+6
         Je n'ai pas eu le temps d'ôter mon justaucorps. 6+6
VALÈRE.
         Tu dormiras demain.
HECTOR, à part.
         Il a le diable au corps. 6+6
VALÈRE.
         Est-il venu quelqu'un ?
HECTOR.
         Il est, selon l'usage, 6+6
         Venu maint créancier ; de plus, un gros visage, 6+6
155 Un maître de trictrac qui ne m'est pas connu. 6+6
         Le maître de musique est encore venu. 6+6
         Ils reviendront bientôt.
VALÈRE.
         Bon. Pour cette autre affaire, 6+6
         M'as-tu déterré… ?
HECTOR.
         Qui ? Cette honnête usurière, 6+6
         Qui nous prête, par heure, à vingt sous par écu ? 6+6
VALÈRE.
         Justement, elle-même.
HECTOR.
160 Oui, monsieur, j'ai tout vu. 6+6
         Qu'on vend cher maintenant l'argent à la jeunesse ! 6+6
         Mais enfin, j'ai tant fait, avec un peu d'adresse, 6+6
         Qu'elle m'a reconduit d'un air fort obligeant ; 6+6
         Et vous aurez, je crois, au plus tôt votre argent. 6+6
VALÈRE.
165 J'aurais les mille écus ! ô ciel ! Quel coup de grâce ! 6+6
         Hector, mon cher Hector, viens çà que je t'embrasse. 6+6
HECTOR.
         Comme l'argent rend tendre !
VALÈRE.
         Et tu crois qu'en effet, 6+6
         Je n'ai, pour en avoir, qu'à donner mon billet ? 6+6
HECTOR.
         Qui le refuserait serait bien difficile : 6+6
170 Vous êtes aussi bon que banquier de la ville. 6+6
         Pour la réduire au point où vous la souhaitez, 6+6
         Il a fallu lever bien des difficultés : 6+6
         Elle est d'accord de tout, du temps, des arrérages ; 6+6
         Il ne faut maintenant que lui donner des gages. 6+6
VALÈRE.
         Des gages ?
HECTOR.
         Oui, monsieur.
VALÈRE.
175 Mais y penses-tu bien ? 6+6
         Où les prendrai-je, dis ?
HECTOR.
         Ma foi, je n'en sais rien. 6+6
         Pour nippes, nous n'avons qu'un grand fonds d'espérance 6+6
         Sur les produits trompeurs d'une réjouissance ; 6+6
         Et dans ce siècle-ci, messieurs les usuriers, 6+6
180 Sur de pareils effets prêtent peu volontiers. 6+6
VALÈRE.
         Mais quel gage, dis-moi, veux-tu que je lui donne ? 6+6
HECTOR.
         Elle viendra tantôt elle-même en personne, 6+6
         Vous vous ajusterez ensemble en quatre mots. 6+6
         Mais, Monsieur, s'il vous plaît, pour changer de propos, 6+6
185 Aimeriez-vous toujours la charmante Angélique ? 6+6
VALÈRE.
         Si je l'aime ? Ah ! Ce doute et m'outrage et me pique. 6+6
         Je l'adore.
HECTOR.
         Tant pis : c'est un signe fâcheux. 6+6
         Quand vous êtes sans fonds, vous êtes amoureux ; 6+6
         Et quand l'argent renaît, votre tendresse expire. 6+6
190 Votre bourse est, Monsieur, puisqu'il faut vous le dire, 6+6
         Un thermomètre sûr, tantôt bas, tantôt haut, 6+6
         Marquant de votre coeur ou le froid ou le chaud. 6+6
VALÈRE.
         Ne crois pas que le jeu, quelque sort qu'il me donne, 6+6
         Me fasse abandonner cette aimable personne. 6+6
HECTOR.
195 Oui, mais j'ai bien peur, moi, qu'on ne vous plante là. 6+6
VALÈRE.
         Et sur quel fondement peux-tu juger cela ? 6+6
HECTOR.
         Nérine sort d'ici, qui m'a dit qu'Angélique 6+6
         Pour Dorante votre oncle en ce moment s'explique ; 6+6
         Que vous jouez toujours, malgré tous vos serments, 6+6
200 Et qu'elle abjure enfin ses tendres sentiments. 6+6
VALÈRE.
         Dieux ! Que me dis-tu là ?
HECTOR.
         Ce que je viens d'entendre. 6+6
VALÈRE.
         Bon ! Cela ne se peut ; on t'a voulu surprendre. 6+6
HECTOR.
         Vous êtes assez riche en bonne opinion, 6+6
         À ce qu'il me paraît.
VALÈRE.
         Point. Sans présomption, 6+6
         On sait ce que l'on vaut.
HECTOR.
205 Mais si, sans vouloir rire, 6+6
         Tout allait comme j'ai l'honneur de vous le dire, 6+6
         Et qu'Angélique enfin pût changer…
VALÈRE.
         En ce cas, 6+6
         Je prends le parti… mais cela ne se peut pas. 6+6
HECTOR.
         Si cela se pouvait, qu'une passion neuve ?… 6+6
VALÈRE.
210 En ce cas, je pourrais rabattre sur la veuve, 6+6
         la Comtesse sa soeur.
HECTOR.
         Ce dessein me plaît fort. 6+6
         J'aime un amour fon sur un bon coffre-fort. 6+6
         Si vous vouliez un peu vous aider avec elle, 6+6
         Cette veuve, je crois, ne serait point cruelle ; 6+6
215 Ce serait une éponge à presser au besoin. 6+6
VALÈRE.
         Cette éponge, entre nous, ne vaudrait pas ce soin. 6+6
HECTOR.
         C'est, dans son caractère, une espèce parfaite, 6+6
         Un ambigu nouveau de prude et de coquette, 6+6
         Qui croit mettre les coeurs à contribution, 6+6
220 Et qui veut épouser ; c'est là sa passion. 6+6
VALÈRE.
         Épouser ?
HECTOR.
         Un marquis, de même caractère, 6+6
         Grand épouseur aussi, la galope et la flaire. 6+6
VALÈRE.
         Et quel est ce marquis ?
HECTOR.
         C'est, à vous parler net, 6+6
         Un marquis de hasard fait par le lansquenet ; 6+6
225 Fort brave, à ce qu'il dit, intrigant, plein d'affaires ; 6+6
         Qui croit de ses appas les femmes tributaires ; 6+6
         Qui gagne au jeu beaucoup, et qui, dit-on, jadis 6+6
         Était valet de chambre avant d'être marquis. 6+6
         Mais sauvons-nous, Monsieur, j'aperçois votre père. 6+6
SCÈNE VII
GÉRONTE.
230 Doucement ; j'ai deux mots à vous dire, Valère. 6+6
À Hector.
         Pour toi, j'ai quelques coups de canne à te prêter. 6+6
HECTOR.
         Excusez-moi, Monsieur, je ne puis m'arrêter. 6+6
GÉRONTE.
         Demeure là, maraud.
HECTOR, à part.
         Il n'est pas temps de rire. 6+6
GÉRONTE.
         Pour la dernière fois, mon fils, je viens vous dire 6+6
235 Que votre train de vie est si fort scandaleux, 6+6
         Que vous m'obligerez à quelque éclat fâcheux. 6+6
         Je ne puis retenir ma bile davantage, 6+6
         Et ne saurais souffrir votre libertinage. 6+6
         Vous êtes pilier-né de tous les lansquenets, 6+6
240 Qui sont, pour la jeunesse, autant de trébuchets. 6+6
         Un bois plein de voleurs est un plus sûr passage ; 6+6
         Dans ces lieux, jour et nuit, ce n'est que brigandage. 6+6
         Il faut opter des deux, être dupe ou fripon. 6+6
HECTOR.
         Tous ces jeux de hasard n'attirent rien de bon. 6+6
245 J'aime les jeux galants où l'esprit se déploie. 6+6
À Géronte.
         C'est, Monsieur, par exemple, un joli jeu que l'oie. 6+6
GÉRONTE, à Hector.
         Tais-toi.
À Valère.
         Non, à présent le jeu n'est que fureur : 6+6
         On joue argent, bijoux, maisons, contrats, honneur ; 6+6
         Et c'est ce qu'une femme, en cette humeur à craindre, 6+6
250 Risque plus volontiers, et perd plus sans se plaindre. 6+6
HECTOR.
         Oh ! Nous ne risquons pas, Monsieur, de tels bijoux. 6+6
GÉRONTE.
         Votre conduite enfin m'enflamme de courroux ; 6+6
         Je ne puis vous souffrir vivre de cette sorte : 6+6
         Vous m'avez obli de vous fermer ma porte ; 6+6
255 J'étais las, attendant chez moi votre retour, 6+6
         Qu'on fît du jour la nuit, et de la nuit le jour. 6+6
HECTOR.
         C'est bien fait. Ces joueurs qui courent la fortune, 6+6
         Dans leurs dérèglements ressemblent à la lune, 6+6
         Se couchant le matin, et se levant le soir. 6+6
GÉRONTE.
260 Vous me poussez à bout ; mais je vous ferai voir 6+6
         Que si vous ne changez de vie et de manière, 6+6
         Je saurai me servir de mon pouvoir de père, 6+6
         Et que de mon courroux vous sentirez l'effet. 6+6
HECTOR, à Valère.
         Votre père a raison.
GÉRONTE.
         Comme le voilà fait ! 6+6
265 Débraillé, mal peigné, l'oeil hagard ! À sa mine 6+6
         On croirait qu'il viendrait, dans la forêt voisine, 6+6
         De faire un mauvais coup.
HECTOR, à part.
         On croirait vrai de lui : 6+6
         Il a fait trente fois coupe-gorge aujourd'hui. 6+6
GÉRONTE.
         Serez-vous bientôt las d'une telle conduite ? 6+6
270 Parlez, que dois-je enfin espérer dans la suite ? 6+6
VALÈRE.
         Je reviens aujourd'hui de mon égarement, 6+6
         Et ne veux plus jouer, mon père, absolument. 6+6
HECTOR, à part.
         Voilà du fruit nouveau dont son fils le régale. 6+6
GÉRONTE.
         Quand ils n'ont pas un sou, voilà de leur morale. 6+6
VALÈRE.
275 J'ai de l'argent encore ; et, pour vous contenter, 6+6
         De mes dettes je veux aujourd'hui m'acquitter. 6+6
GÉRONTE.
         S'il est ainsi, vraiment, j'en ai bien de la joie. 6+6
Hector, bas à Valère.
         Vous acquitter, Monsieur ! Avec quelle monnoie ? 6+6
VALÈRE, bas à Hector.
         Te tairas-tu ?
Haut à son père.
         Mon oncle aspire dans ce jour 6+6
280 À m'ôter d'Angélique et la main et l'amour : 6+6
         Vous savez que pour elle il a l'âme blessée, 6+6
         Et qu'il veut m'enlever…
GÉRONTE.
         Oui, je sais sa pene, 6+6
         Et je serai ravi de le voir confondu. 6+6
Hector, à Géronte.
         Vous n'avez qu'à parler, c'est un homme tondu. 6+6
GÉRONTE.
285 Je voudrais bien dé que l'affaire fût faite. 6+6
         Angélique est fort riche, et point du tout coquette, 6+6
         Mtresse de son choix. Avec ce bon dessein, 6+6
         Va te mettre en état de mériter sa main, 6+6
         Payer tes créanciers…
VALÈRE.
         J'y vais, j'y cours…
Il va pour sortir, parle bas à Hector, et revient.
         Mon père 6+6
GÉRONTE.
         Hé ! Plaît-il ?
VALÈRE.
290 Pour sortir entièrement d'affaire, 6+6
         Il me manque environ quatre ou cinq mille francs. 6+6
         Si vous vouliez, Monsieur…
GÉRONTE.
         Ah ! Ah ! Je vous entends. 6+6
         Vous m'avez mille fois bercé de ces sornettes. 6+6
         Non ; comme vous pourrez, allez payer vos dettes. 6+6
VALÈRE.
         Mais, mon père, croyez…
GÉRONTE.
295 À d'autres, s'il vous plaît. 6+6
VALÈRE.
         Prêtez-moi mille écus.
HECTOR, à Géronte.
         Nous paierons l'intérêt 6+6
         Au denier un.
VALÈRE.
         Monsieur…
GÉRONTE.
         Je ne puis vous entendre. 6+6
VALÈRE.
         Je ne veux point, mon père, aujourd'hui vous surprendre ; 6+6
         Et pour vous faire voir quels sont mes bons desseins, 6+6
300 Retenez cet argent, et payez par vos mains. 6+6
HECTOR.
         Ah ! Parbleu, pour le coup, c'est être raisonnable. 6+6
GÉRONTE.
         Et de combien encore êtes-vous redevable ? 6+6
VALÈRE.
         La somme n'y fait rien.
GÉRONTE.
         La somme n'y fait rien ? 6+6
HECTOR.
         Non. Quand vous le verrez vivre en homme de bien, 6+6
305 Vous ne regretterez nullement la dépense ; 6+6
         Et nous ferons, Monsieur, la chose en conscience. 6+6
GÉRONTE.
         Écoutez : je veux bien faire un dernier effort ; 6+6
         Mais, après cela, si…
VALÈRE.
         Modérez ce transport ; 6+6
         Que sur mes sentiments votre âme se repose. 6+6
310 Je vais voir Angélique ; et mon coeur se propose 6+6
         D'arrêter son courroux déjà prêt d'éclater. 6+6
SCÈNE VIII
HECTOR.
         Je m'en vais travailler, moi, pour vous contenter, 6+6
         À vous faire, en raisons claires et positives, 6+6
         Le mémoire succinct de nos dettes passives, 6+6
315 Et que j'aurai l'honneur de vous montrer dans peu. 6+6
SCÈNE IX
GÉRONTE, seul.
         Mon frère en son amour n'aura pas trop beau jeu. 6+6
         Non, quand ce ne serait que pour le contredire, 6+6
         Je veux rompre l'hymen où son amour aspire ; 6+6
         Et j'aurai deux plaisirs à la fois, si je puis, 6+6
320 De chagriner mon frère, et marier mon fils. 6+6
SCÈNE X
TOUTABAS.
         Avec tous les respects d'un coeur vraiment sincère, 6+6
         Je viens pour vous offrir mon petit ministère. 6+6
         Je suis, pour vous servir, gentilhomme auvergnac, 6+6
         Docteur dans tous les jeux, et maître de trictrac : 6+6
325 Mon nom est Toutabas, Vicomte de La Case, 6+6
         Et votre serviteur, pour terminer ma phrase. 6+6
GÉRONTE, à part.
         Un maître de trictrac ! Il me prend pour mon fils. 6+6
Haut.
         Quoi ! Vous montrez, Monsieur, un tel art dans Paris ? 6+6
         Et l'on ne vous a pas fait présent, en galère, 6+6
         D'un brevet d'espalier ?
TOUTABAS, à part.
330 À quel homme ai-je affaire ? 6+6
Haut.
         Comment ! Je vous soutiens que dans tous les états 6+6
         On ne peut de mon art assez faire de cas ; 6+6
         Qu'un enfant de famille, et qu'on veut bien instruire, 6+6
         Devrait savoir jouer avant que savoir lire. 6+6
GÉRONTE.
335 Monsieur le professeur, avecque vos raisons, 6+6
         Il faudrait vous loger aux petites-maisons. 6+6
TOUTABAS.
         De quoi sert, je vous prie, une foule inutile 6+6
         De chanteurs, de danseurs, qui montrent par la ville ? 6+6
         Un jeune homme en est-il plus riche quand il sait 6+6
340 Chanter ré mi fa sol, ou danser un menuet ? 6+6
         Paiera-t-on des marchands la cohorte pressante 6+6
         Avec un vaudeville ou bien une courante ? 6+6
         Ne vaut-il pas bien mieux qu'un jeune cavalier 6+6
         Dans mon art au plus tôt se fasse initier ? 6+6
345 Qu'il sache, quand il perd, d'une âme non commune, 6+6
         À force de savoir, rappeler la fortune ? 6+6
         Qu'il apprenne un métier qui, par de sûrs secrets, 6+6
         En le divertissant, l'enrichisse à jamais ? 6+6
GÉRONTE.
         Vous êtes riche, à voir ?
TOUTABAS.
         Le jeu fait vivre à l'aise 6+6
350 Nombre d'honnêtes gens, fiacres, porteurs de chaise ; 6+6
         Mille usuriers fournis de ces obscurs brillants, 6+6
         Qui vont de doigts en doigts tous les jours circulants ; 6+6
         Des gascons à souper dans les brelans fidèles ; 6+6
         Des chevaliers sans ordre ; et tant de demoiselles 6+6
355 Qui, sans le lansquenet et son produit caché, 6+6
         De leur faible vertu feraient fort bon marché, 6+6
         Et dont tous les hivers la cuisine se fonde 6+6
         Sur l'impôt établi d'une infaillible ronde. 6+6
GÉRONTE.
         S'il est quelque joueur qui vive de son gain, 6+6
360 On en voit tous les jours mille mourir de faim, 6+6
         Qui, forcés à garder une longue abstinence, 6+6
         Pleurent d'avoir trop mis à la réjouissance. 6+6
TOUTABAS.
         Et c'est de là que vient la beauté de mon art. 6+6
         En suivant mes leçons, on court peu ce hasard. 6+6
365 Je sais, quand il le faut, par un peu d'artifice, 6+6
         D'un sort injurieux corriger la malice ; 6+6
         Je sais dans un trictrac, quand il faut un sonnez, 6+6
         Glisser des dés heureux, ou chargés, ou pipés ; 6+6
         Et quand mon plein est fait, gardant mes avantages, 6+6
370 J'en substitue aussi d'autres prudents et sages, 6+6
         Qui, n'offrant à mon gré que des as à tous coups, 6+6
         Me font en un instant enfiler douze trous. 6+6
GÉRONTE.
         Et Monsieur Toutabas, vous avez l'insolence 6+6
         De venir dans ces lieux montrer votre science ? 6+6
TOUTABAS.
         Oui, monsieur, s'il vous plaît.
GÉRONTE.
375 Et vous ne craignez pas 6+6
         Que j'arme contre vous quatre paires de bras, 6+6
         Qui le long de vos reins ?
TOUTABAS.
         Monsieur, point de colère ; 6+6
         Je ne suis point ici venu pour vous déplaire. 6+6
Géronte, le poussant.
         Maître juré filou, sortez de la maison. 6+6
TOUTABAS.
380 Non, je n'en sors qu'après vous avoir fait leçon ? 6+6
GÉRONTE.
         À moi, leçon ?
TOUTABAS.
         Je veux, par mon savoir extrême, 6+6
         Que vous escamotiez un dé comme moi-même. 6+6
GÉRONTE.
         Je ne sais qui me tient, tant je suis animé, 6+6
         Que quelques bons soufflets donnés à poing fermé… 6+6
         Va-t'en.
Il le prend par les épaules.
TOUTABAS.
385 Puisque aujourd'hui votre humeur pétulante 6+6
         Vous rend l'âme aux leçons un peu récalcitrante, 6+6
         Je reviendrai demain pour la seconde fois. 6+6
GÉRONTE.
         Reviens.
TOUTABAS.
         Vous plairait-il de m'avancer le mois ? 6+6
GÉRONTE, le poussant tout à fait dehors.
         Sortiras-tu d'ici, vrai gibier de potence ? 6+6
SCÈNE XI
GÉRONTE, seul.
390 Je ne puis respirer, et j'en mourrai, je pense. 6+6
         Heureusement mon fils n'a point vu ce fripon : 6+6
         Il me prenait pour lui dans cette occasion. 6+6
         Sachons ce qu'il a fait ; et, sans plus de mystère, 6+6
         Concluons son hymen, et finissons l'affaire. 6+6
ACTE II
SCÈNE I
ANGÉLIQUE.
395 Mon coeur serait bien lâche, après tant de serments, 6+6
         D'avoir encor pour lui de tendres mouvements. 6+6
         Nérine, c'en est fait, pour jamais je l'oublie ; 6+6
         Je ne veux ni l'aimer, ni le voir de ma vie ; 6+6
         Je sens la liberté de retour dans mon coeur. 6+6
400 Ne me viens pas, au moins, parler en sa faveur. 6+6
NÉRINE.
         Moi, parler pour Valère ! Il faudrait être folle. 6+6
         Que plutôt à jamais je perde la parole ! 6+6
ANGÉLIQUE.
         Ne viens point désormais, pour calmer mon dépit, 6+6
         Rappeler à mes sens son air et son esprit ; 6+6
         Car tu sais qu'il en a.
NÉRINE.
405 De l'esprit ! Lui, madame ! 6+6
         Il est plus journalier mille fois qu'une femme : 6+6
         Il rêve à tout moment ; et sa vivaci 6+6
         Dépend presque toujours d'une carte, ou d'un dé. 6+6
ANGÉLIQUE.
         Mon coeur est maintenant certain de sa victoire. 6+6
NÉRINE.
410 Madame, croyez-moi, je connais le grimoire. 6+6
         Souvent tous ces dépits sont des hoquets d'amour. 6+6
ANGÉLIQUE.
         Non ; l'amour de mon coeur est banni sans retour. 6+6
NÉRINE.
         Cet hôte dans un coeur a bientôt fait son gîte ; 6+6
         Mais il se garde bien d'en déloger si vite. 6+6
ANGÉLIQUE.
         Ne crains rien de mon coeur.
NÉRINE.
415 S'il venait à l'instant, 6+6
         Avec cet air flatteur, soumis, insinuant, 6+6
         Que vous lui connaissez ; que d'un ton pathétique, 6+6
Elle se met à ses pieds.
         Il vous dît à vos pieds : "Non, charmante Angélique, 6+6
         Je ne veux opposer à tout votre courroux 6+6
420 Qu'un seul mot : je vous aime, et je n'aime que vous. 6+6
         Votre âme en ma faveur n'est-elle point émue ? 6+6
         Vous ne me dites rien ! Vous détournez la vue ! 6+6
Elle se relève.
         Vous voulez donc ma mort ? Il faut vous contenter." 6+6
         Peut-être en ce moment pour vous épouvanter, 6+6
425 Il se soufflettera d'une main mutie, 6+6
         Se donnera du front contre une chemie, 6+6
         S'arrachera de rage un toupet de cheveux 6+6
         Qui ne sont pas à lui. Mais de ces airs fougueux 6+6
         Ne vous étonnez pas ; comptez qu'en sa colère 6+6
         Il ne se fera pas grand mal.
ANGÉLIQUE.
430 Laisse-moi faire. 6+6
NÉRINE.
         Vous voilà, grâce au ciel, bien instruite sur tout ; 6+6
         Ne vous démentez point, tenez bon jusqu'au bout. 6+6
SCÈNE II
LA COMTESSE.
         On dit partout, ma soeur, qu'un peu moins prévenue, 6+6
         Vous épousez Dorante.
ANGÉLIQUE.
         Oui, j'y suis résolue. 6+6
LA COMTESSE.
435 Mon coeur en est ravi. Valère est un vrai fou, 6+6
         Qui jouerait votre bien jusques au dernier sou. 6+6
ANGÉLIQUE.
         D'accord.
LA COMTESSE.
         J'aime à vous voir vaincre votre tendresse. 6+6
         Cet amour, entre nous, était une faiblesse. 6+6
         Il faut se dégager de ces attachements 6+6
440 Que la raison condamne et qui flattent nos sens. 6+6
ANGÉLIQUE.
         Il est vrai.
LA COMTESSE.
         Rien n'est plus à craindre dans la vie, 6+6
         Qu'un époux qui du jeu ressent la tyrannie. 6+6
         J'aimerais mieux qu'il fût gueux, avaricieux, 6+6
         Coquet, fâcheux, mal fait, brutal, capricieux, 6+6
445 Ivrogne, sans esprit, débauché, sot, colère, 6+6
         Que d'être un emporté joueur comme est Valère. 6+6
ANGÉLIQUE.
         Je sais que ce défaut est le plus grand de tous. 6+6
LA COMTESSE.
         Vous ne voulez donc plus en faire votre époux ? 6+6
ANGÉLIQUE.
         Moi ? Non : dans ce dessein nos humeurs sont conformes. 6+6
NÉRINE.
450 Il a, ma foi, reçu son congé dans les formes. 6+6
LA COMTESSE.
         C'est bien fait. Puisque enfin vous renoncez à lui, 6+6
         Je vais l'épouser, moi.
ANGÉLIQUE.
         L'épouser ?
LA COMTESSE.
         Aujourd'hui. 6+6
ANGÉLIQUE.
         Ce joueur, qu'à l'instant ?
LA COMTESSE.
         Je saurai le réduire. 6+6
         On sait sur les maris ce que l'on a d'empire. 6+6
ANGÉLIQUE.
455 Quoi ! Vous voulez, ma soeur, avec cet air si doux, 6+6
         Ce maintien réservé, prendre un nouvel époux ? 6+6
LA COMTESSE.
         Et pourquoi non, ma soeur ? Fais-je donc un grand crime 6+6
         De rallumer les feux d'un amour légitime ? 6+6
         J'avais fait voeu de fuir tout autre engagement. 6+6
460 Pour garder du défunt le souvenir charmant, 6+6
         Je portais son portrait ; et cette vive image 6+6
         Me soulageait un peu des chagrins du veuvage : 6+6
         Mais qu'est-ce qu'un portrait, quand on aime bien fort ? 6+6
         C'est un époux vivant qui console d'un mort. 6+6
NÉRINE.
465 Madame n'aime pas les maris en peinture. 6+6
LA COMTESSE.
         Cela racquitte-t-il d'une perte aussi dure ? 6+6
NÉRINE.
         C'est irriter le mal, au lieu de l'adoucir. 6+6
ANGÉLIQUE.
         ConnAisseuse en maris, vous deviez mieux choisir. 6+6
         Vous unir à Valère !
LA COMTESSE.
         Oui, ma soeur, à lui-même. 6+6
ANGÉLIQUE.
470 Mais vous n'y pensez pas. Croyez-vous qu'il vous aime ? 6+6
LA COMTESSE.
         S'il m'aime, lui ! S'il m'aime ! Ah ! Quel aveuglement ! 6+6
         On a certains attraits, un certain enjouement, 6+6
         Que personne ne peut me disputer, je pense. 6+6
ANGÉLIQUE.
         Après un si long temps de pleine jouissance, 6+6
475 Vos attraits sont à vous sans contestation. 6+6
LA COMTESSE.
         Et je puis en user à ma discrétion. 6+6
ANGÉLIQUE.
         Sans doute. Et je vois bien qu'il n'est pas impossible 6+6
         Que Valère pour vous ait eu le coeur sensible. 6+6
         L'or est d'un grand secours pour acheter un coeur ; 6+6
480 Ce métal, en amour, est un grand séducteur. 6+6
LA COMTESSE.
         En vain vous m'insultez avec un tel langage ; 6+6
         La modération fut toujours mon partage : 6+6
         Mais ce n'est point par l'or que brillent mes attraits ; 6+6
         Et jamais, en aimant, je ne fis de faux frais. 6+6
485 Mes sentiments, ma soeur, sont différents des vôtres ; 6+6
         Si je connais l'amour, ce n'est que dans les autres. 6+6
         J'ai beau m'armer de fier, je vois de toutes parts 6+6
         Mille coeurs amoureux suivre mes étendards : 6+6
         Un conseiller de robe, un seigneur de finance, 6+6
490 Dorante, le marquis briguent mon alliance ; 6+6
         Mais si d'un nouveau noeud je veux bien me lier, 6+6
         Je prétends à Valère offrir un coeur entier. 6+6
         Je fais profession d'une vertu sévère. 6+6
ANGÉLIQUE.
         Qui peut vous assurer de l'amour de Valère ? 6+6
LA COMTESSE.
495 Qui peut m'en assurer ? Mon mérite, je crois. 6+6
ANGÉLIQUE.
         D'autres sur lui, ma soeur, auraient les mêmes droits. 6+6
LA COMTESSE.
         Il n'eut jamais pour vous qu'une estime stérile, 6+6
         Un petit feu léger, vagabond, volatile. 6+6
         Quand on veut inspirer une solide amour, 6+6
500 Il faut avoir vécu, ma soeur, bien plus d'un jour ; 6+6
         Avoir un certain poids, une beauté formée 6+6
         Par l'usage du monde, et des ans confirmée. 6+6
         Vous n'en êtes pas là.
ANGÉLIQUE.
         J'attendrai bien du temps. 6+6
NÉRINE.
         Madame est prévoyante, elle a pris les devants. 6+6
         Mais on vient.
SCÈNE III
LE LAQUAIS, à la Comtesse.
505 Le Marquis, Madame, est là qui monte. 6+6
LA COMTESSE.
         Le Marquis ? Hé ! Non, non ; il n'est pas sur mon compte. 6+6
SCÈNE IV
Le Marquis, se rajustant, à la Comtesse.
         Je suis tout en désordre : un maudit embarras 6+6
         M'a fait quitter ma chaise à deux ou trois cents pas ; 6+6
         Et j'y serais encor dans des peines mortelles, 6+6
510 Si l'amour, pour vous voir, ne m'eût prêté ses ailes. 6+6
LA COMTESSE.
         Que monsieur le Marquis est galant sans fadeur ! 6+6
LE MARQUIS.
         Oh ! Point du tout, je suis votre humble serviteur. 6+6
         Mais, à vous parler net, sans que l'esprit fatigue, 6+6
         Près du sexe je sais me démêler d'intrigue. 6+6
Apercevant Angélique.
515 Ah ! Juste ciel ! Quel est cet admirable objet ! 6+6
LA COMTESSE.
         C'est ma soeur.
LE MARQUIS.
         Votre soeur ! Vraiment, c'est fort bien fait. 6+6
         Je vous sais gré d'avoir une soeur aussi belle ; 6+6
         On la prendrait, parbleu, pour votre soeur jumelle. 6+6
LA COMTESSE.
         Comme à tout ce qu'il dit il donne un joli tour ! 6+6
520 Qu'il est sincère ! On voit qu'il est homme de cour. 6+6
LE MARQUIS.
         Homme de cour, moi ! Non. Ma foi, la cour m'ennuie ; 6+6
         L'esprit de ce pays n'est qu'en superficie ; 6+6
         Sitôt que vous voulez un peu l'approfondir, 6+6
         Vous rencontrez le tuf. J'y pourrais m'agrandir ; 6+6
525 J'ai de l'esprit, du coeur, plus que seigneur de France ; 6+6
         Je joue, et j'y ferais fort bonne contenance : 6+6
         Mais je n'y vais jamais que par nécessité, 6+6
         Et pour y rendre au roi quelque civilité. 6+6
NÉRINE.
         Il vous est obligé, Monsieur, de tant de peine. 6+6
LE MARQUIS.
530 Je n'y suis pas plus tôt, soudain je perds haleine. 6+6
         Ces fades compliments sur de grands mots montés, 6+6
         Ces protestations qui sont futilités, 6+6
         Ces serrements de mains dont on vous estropie, 6+6
         Ces grands embrassements dont un flatteur vous lie, 6+6
535 M'ôtent à tout moment la respiration : 6+6
         On ne s'y dit bonjour que par convulsion. 6+6
ANGELIQUE, au Marquis.
         Les dames de la cour sont bien mieux votre affaire ? 6+6
LE MARQUIS.
         Point. Il faut être au moins gros fermier pour leur plaire : 6+6
         Leur sotte vani croit ne pouvoir trop haut 6+6
540 À des faveurs de cour mettre un injuste taux. 6+6
         Moi, j'aime à pourchasser des beautés mitoyennes. 6+6
         L'hiver, dans un fauteuil, avec des citoyennes, 6+6
         Les pieds sur les chenets étendus sans façons, 6+6
         Je pousse la fleurette, et conte mes raisons. 6+6
545 Là toute la maison s'offre à me faire fête ; 6+6
         Valet, filles de chambre, enfants, tout est honnête : 6+6
         L'époux même discret, quand il entend minuit, 6+6
         Me laisse avec madame, et va coucher sans bruit. 6+6
         Voilà comme je vis, quand parfois dans la ville 6+6
         Je veux bien déroger…
NÉRINE.
550 La manière est facile ; 6+6
         Et ce commerce-là me paraît assez doux. 6+6
Le Marquis, à la Comtesse.
         C'est ainsi que je veux en user avec vous. 6+6
         Je suis tout naturel, et j'aime la franchise : 6+6
         Ma bouche ne dit rien que mon coeur n'autorise : 6+6
555 Et quand de mon amour je vous fais un aveu, 6+6
         Madame, il est trop vrai que je suis tout en feu. 6+6
LA COMTESSE.
         Fi donc, petit badin, un peu de retenue ; 6+6
         Vous me parlez, Marquis, une langue inconnue : 6+6
         Le mot d'amour me blesse, et me fait trouver mal. 6+6
LE MARQUIS.
560 L'effet n'en serait pas peut-être si fatal. 6+6
NÉRINE.
         Elle veut qu'en détours la chose s'enveloppe ; 6+6
         Et ce mot dit à cru lui cause une syncope. 6+6
ANGÉLIQUE.
         Dans la bouche d'un autre il deviendrait plus doux. 6+6
LA COMTESSE.
         Comment ? Qu'est-ce ? Plaît-il ? Parlez ; expliquez-vous. 6+6
565 Parlez donc, parlez donc. Apprenez, je vous prie, 6+6
         Que mortel, quel qu'il soit, ne me dit de ma vie 6+6
         Un mot douteux qui pût effleurer mon honneur. 6+6
LE MARQUIS.
         Croirait-on qu'une veuve aurait tant de pudeur ? 6+6
ANGÉLIQUE.
         Mais Valère vous aime : et souvent…
LE MARQUIS.
         Qu'est-ce à dire, 6+6
570 Valère ? Un autre ici conjointement soupire ! 6+6
         Ah ! Si je le savais, je lui ferais, morbleu ! … 6+6
         Où loge-t-il ?
NÉRINE.
         Ici.
Le Marquis fait semblant de s'en aller et revient.
         Nous nous verrons dans peu. 6+6
LA COMTESSE.
         Mais quel droit avez-vous sur moi ?
LE MARQUIS.
         Quel droit, ma reine ? 6+6
         Le droit de bienséance avec celui d'aubaine. 6+6
575 Vous me convenez fort, et je vous conviens mieux. 6+6
         Sur vous l'on sait assez que je jette les yeux. 6+6
LA COMTESSE.
         Vous êtes fou, Marquis, de parler de la sorte. 6+6
LE MARQUIS.
         Je sais ce que je dis, ou le diable m'emporte. 6+6
LA COMTESSE.
         Sommes-nous donc liés par quelque engagement ? 6+6
LE MARQUIS.
         Non pas autrement… mais…
LA COMTESSE.
580 Qu'est-ce à dire ? Comment ? … 6+6
         Parlez.
LE MARQUIS.
         Je ne sais point prendre en main des trompettes, 6+6
         Pour publier partout les faveurs qu'on m'a faites. 6+6
ANGÉLIQUE.
         Hé, ma soeur !
NÉRINE.
         Des faveurs !
LE MARQUIS.
         Suffit, je suis discret ; 6+6
         Et sais, quand il le faut, oublier un secret. 6+6
LA COMTESSE.
585 On ne connaît que trop ma retenue austère. 6+6
         Il veut rire.
LE MARQUIS.
         Ah ! Parbleu, je saurai de Valère 6+6
         Quel est, en vous aimant, le but de ses désirs, 6+6
         Et de quel droit il vient chasser sur mes plaisirs. 6+6
SCÈNE V
Le Laquais, rendant un billet au Marquis.
         Monsieur, c'est de la part de la grosse comtesse. 6+6
Le Marquis, le mettant dans sa poche.
         Je le lirai tantôt.
Le laquais sort.
SCÈNE VI
Second Laquais.
590 Cette jeune duchesse 6+6
         Vous attend à vingt pas pour vous mener au jeu. 6+6
LE MARQUIS.
         Qu'elle attende.
Le second laquais sort.
SCÈNE VII
Le Troisième Laquais.
         Monsieur…
LE MARQUIS.
         Encore ! Ah ! Palsambleu, 6+6
         Il faut que de la ville enfin je me dérobe. 6+6
Le Troisième Laquais.
         Je viens de voir, Monsieur, cette femme de robe, 6+6
595 Qui dit que cette nuit son mari couche aux champs, 6+6
         Et que ce soir, sans bruit…
LE MARQUIS.
         Il suffit, je t'entends. 6+6
         Tu prendras ce manteau, fait pour bonne fortune, 6+6
         De couleur de muraille ; et tantôt, sur la brune, 6+6
         Va m'attendre en secret où tu fus avant-hier, 6+6
         Là…
Le Troisième Laquais.
         Je sais.
Il sort.
SCÈNE VIII
LE MARQUIS.
600 Il faudrait avoir un corps de fer 6+6
         Pour résister à tout. J'ai de l'ouvrage à faire, 6+6
         Comme vous le voyez ; mais je m'en veux distraire. 6+6
À la Comtesse.
         Vous ferez désormais tous mes soins les plus doux. 6+6
LA COMTESSE.
         Si mon coeur était libre, il pourrait être à vous. 6+6
LE MARQUIS.
605 Adieu, charmant objet : à regret je vous quitte. 6+6
         C'est un pesant fardeau d'avoir un gros mérite. 6+6
SCÈNE IX
NÉRINE, à la Comtesse.
         Cet homme-là vous aime épouvantablement. 6+6
ANGÉLIQUE, à la Comtesse.
         Je ne vous croyais pas un tel engagement. 6+6
LA COMTESSE.
         Il est vif.
ANGÉLIQUE.
         Il vous aime ; et son ardeur est belle. 6+6
LA COMTESSE.
610 L'amour qu'il a pour moi lui tourne la cervelle : 6+6
         Il ne m'a pourtant vue encore que deux fois. 6+6
NÉRINE.
         Il en a donc bien fait la première
SCÈNE X
NÉRINE.
         Je crois 6+6
         Voir Valère.
LA COMTESSE.
         L'amour auprès de moi le guide. 6+6
NÉRINE.
         Il tremble en approchant.
LA COMTESSE.
         J'aime un amant timide, 6+6
À Valère.
615 Cela marque un bon fond. Approchez, approchez ; 6+6
         Ouvrez de votre coeur les sentiments cachés. 6+6
À Angélique.
         V