RGN002/RGN002
Jean-François Regnard
1704
LE LÉGATAIRE UNIVERSEL
Comédie
PERSONNAGES
GÉRONTE
oncle d'Éraste
ÉRASTE
amant d'Isabelle
MADAME ARGANTE
mère d'Isabelle
ISABELLE
fille de Mme Argante
LISETTE
servante de Géronte
CRISPIN
valet d'Éraste
MONSIEUR CLISTOREL
apothicaire
MONSIEUR SCRUPULE
notaire
MONSIEUR GASPARD
notaire
UN LAQUAIS
La scène est à Paris, chez Monsieur Géronte.
ACTE I
SCÈNE I
LISETTE.
         Bonjour, Crispin, bonjour.
CRISPIN.
         Bonjour, belle Lisette. 6+6
         Mon maître, toujours plein du soin qui l'inquiète, 6+6
         M'envoie à ton lever, zélé collatéral, 6+6
         Savoir comment son oncle a passé la nuit.
LISETTE.
         Mal. 6+6
CRISPIN.
5 Le bon homme, chargé de fluxions, d'années, 6+6
         Lutte depuis longtemps contre les destinées, 6+6
         Et pare de la mort le trait fatal en vain ; 6+6
         Il n'évitera pas celui du médecin. 6+6
         Il garde le dernier ; et ce corps cacochyme 6+6
10 Est à son art fatal dévoué pour victime. 6+6
         Nous prévoyons dans peu qu'un petit ou grand deuil 6+6
         Étendra de son long Géronte en un cercueil. 6+6
         Si mon maître pouvait être fait légataire, 6+6
         Je ferais de bon coeur les frais du luminaire. 6+6
LISETTE.
15 Un remède par moi lui vient d'être donné, 6+6
         Tel que l'apothicaire en avait ordonné. 6+6
         J'ai cru que ce serait le dernier de sa vie ; 6+6
         Il est tombé sur moi deux fois en léthargie. 6+6
CRISPIN.
         De ses bouillons de bouche, et des postérieurs, 6+6
         Tu prends soin ?
LISETTE.
20 De ma main il les trouve meilleurs : 6+6
         Aussi, sans me targuer d'une vaine science, 6+6
         J'entends ce métier-là mieux que fille de France. 6+6
CRISPIN.
         Peste, le beau talent ! Tu te fais bien payer, 6+6
         Je crois, de tous les soins qu'il te fait employer. 6+6
LISETTE.
25 Il ne me donne rien ; mais j'ai, pour récompense, 6+6
         Le droit de lui parler avec toute licence. 6+6
         Je lui dis, à son nez, des mots assez piquants : 6+6
         Voilà tous les profits que j'ai depuis cinq ans. 6+6
         C'est le plus ladre vert qu'on ait vu de la vie. 6+6
30 Je ne puis t'exprimer où va sa vilenie. 6+6
         Il trouve tous les jours, dans son fécond cerveau, 6+6
         Quelque trait d'avarice admirable et nouveau. 6+6
         Il a pour médecin pris un apothicaire 6+6
         Pas plus haut que ma jambe, et de taille sommaire : 6+6
35 Il croit qu'étant petit, il lui faut moins d'argent ; 6+6
         Et qu'attendu sa taille, il ne paiera pas tant. 6+6
CRISPIN.
         S'il est court, il fera de très longues parties. 6+6
LISETTE.
         Mais dans son testament ses grâces départies 6+6
         Doivent me racquitter de son avare humeur : 6+6
40 Ainsi je renouvelle avec soin mon ardeur. 6+6
CRISPIN.
         Il fait son testament ?
LISETTE.
         Dans peu de temps, j'espère 6+6
         Y voir coucher mon nom en riche caractère. 6+6
CRISPIN.
         C'est très bien espérer : j7espère bien encor 6+6
         Y voir aussi coucher le mien en lettres d'or. 6+6
LISETTE.
45 Tout beau, l'ami, tout beau ! L'on dirait, à t'entendre, 6+6
         Qu'à la succession tu peux aussi prétendre. 6+6
         Déjà ne sont-ils pas assez de concurrents, 6+6
         Sans t'aller mettre encore au rang des aspirants ? 6+6
         Il a tant d'héritiers, le bon seigneur Géronte, 6+6
50 Il en a tant et tant, que parfois j'en ai honte : 6+6
         Des oncles, des neveux, des nièces, des cousins, 6+6
         Des arrière-cousins remués de germains ; 6+6
         J'en comptai l'autre jour, en lignes paternelles, 6+6
         Cent sept mâles vivants : juge encor des femelles. 6+6
CRISPIN.
55 Oui ! Mais mon maître aspire à la plus grosse part : 6+6
         J'en pourrais bien aussi tirer ma quote-part ; 6+6
         Je suis un peu parent, et tiens à la famille. 6+6
LISETTE.
         Toi ?
CRISPIN.
         Ma première femme était assez gentille, 6+6
         Une Bretonne vive, et coquette surtout, 6+6
60 Qu'Éraste, que je sers, trouvait fort à son goût : 6+6
         Je crois, comme toujours il fut aimé des dames, 6+6
         Que nous pourrions bien être alliés par les femmes ; 6+6
         Et de monsieur Géronte il s'en faudrait bien peu 6+6
         Que par là je ne fusse un arrière-neveu. 6+6
LISETTE.
65 Oui-da ; tu peux passer pour parent de campagne, 6+6
         Ou pour neveu, suivant la mode de Bretagne. 6+6
CRISPIN.
         Mais, raillerie à part, nous avons grand besoin 6+6
         Qu'à faire un testament Géronte prenne soin. 6+6
         Si mon maître, primo, n'est nommé légataire, 6+6
70 Le reste de ses jours il fera maigre chère. 6+6
         Secundo, quoiqu'il soit diablement amoureux, 6+6
         Madame Argante, avant de couronner ses feux, 6+6
         Et de le marier à sa fille Isabelle, 6+6
         Veut qu'un bon testament, bien sûr et bien fidèle, 6+6
75 Fasse ledit neveu légataire de tout. 6+6
         Mais ce qui doit le plus être de notre goût, 6+6
         C'est qu'Éraste nous fait trois cents livres de rente, 6+6
         Si nous réussissons au gré de son attente : 6+6
         Ce don, de notre hymen formera les liens. 6+6
80 Ainsi tant de raisons sont autant de moyens 6+6
         Que j'emploie à prouver qu'il est très nécessaire 6+6
         Que le susdit neveu soit nommé légataire ; 6+6
         Et je conclus enfin qu'il faut conjointement 6+6
         Agir pour arriver au susdit testament. 6+6
LISETTE.
85 Comment diable ! Crispin, tu plaides comme un ange ! 6+6
CRISPIN.
         Je le crois. Mon talent te paraît-il étrange ? 6+6
         J'ai brillé dans l'étude avec assez d'honneur, 6+6
         Et l'on m'a vu trois ans clerc chez un procureur. 6+6
         Sa femme était jolie ; et, dans quelques affaires, 6+6
90 Nous jugions à huis clos de petits commissaires. 6+6
LISETTE.
         La boutique était bonne. Eh ! Pourquoi la quitter ? 6+6
CRISPIN.
         L'époux un peu jaloux m'en a fait déserter. 6+6
         Un procureur n'est pas un homme fort traitable : 6+6
         Sur sa femme il m'a fait des chicanes de diable. 6+6
95 J'ai bataillé, ma foi, deux ans sans en sortir ; 6+6
         Mais je fus à la fin contraint de déguerpir. 6+6
SCÈNE II
CRISPIN.
         Mais mon maître paraît.
ÉRASTE.
         Ah ! Te voilà, Lisette ! 6+6
         Guéris-moi, si tu peux, du soin qui m'inquiète. 6+6
         Hé bien ! Mon oncle est-il en état d'être vu ? 6+6
LISETTE.
100 Ah, monsieur ! Depuis hier il est encor déchu ; 6+6
         J'ai cru que cette nuit serait sa nuit dernière, 6+6
         Et que je fermerais pour jamais sa paupière. 6+6
         Les lettres de répit qu'il prend contre la mort 6+6
         Ne lui serviront guère, ou je me trompe fort. 6+6
ÉRASTE.
         Ah, ciel ! Que dis-tu là ?
LISETTE.
105 C'est la vérité pure. 6+6
ÉRASTE.
         Quel que soit mon espoir, je sens que la nature 6+6
         Excite dans mon coeur de tristes sentiments. 6+6
CRISPIN.
         Je sentis autrefois les mêmes mouvements, 6+6
         Quand ma femme passa les rives du Cocyte 6+6
110 Pour aller en bateau rendre aux défunts visite. 6+6
         J'en avais dans le coeur un plaisir plein d'appas, 6+6
         Comme tant de maris l'auraient en pareil cas ; 6+6
         Cependant la nature, excitant la tristesse, 6+6
         Faisait quelque conflit avecque l'allégresse, 6+6
115 Qui par certains ressorts et mélanges confus, 6+6
         Combattaient tour à tour, et prenaient le dessus ; 6+6
         En sorte que l'espoir… la douleur légitime… 6+6
         L'amour… On sent cela bien mieux qu'on ne l'exprime. 6+6
         Mais ce que je puis dire, en vous accusant vrai, 6+6
120 C'est que, tout à la fois, j'étais et triste et gai. 6+6
ÉRASTE.
         Je ressens pour mon oncle une amitié sincère ; 6+6
         Je donne dans son sens en tout pour lui complaire ; 6+6
         Quoi qu'il dise ou qu'il fasse, ayant le droit ou non, 6+6
         Je conviens avec lui qu'il a toujours raison. 6+6
LISETTE.
125 Il faut que le vieillard soit mal dans ses affaires, 6+6
         Puisqu'il m'a comman d'aller chez deux notaires. 6+6
CRISPIN.
         Deux notaires, hélas ! Cela me fend le coeur. 6+6
LISETTE.
         C'est pour instrumenter avecque plus d'honneur. 6+6
ÉRASTE.
         Hé ! Dis-moi, mon enfant, en pleine confidence, 6+6
130 Puis-je, sans me flatter, former quelque espérance ? 6+6
LISETTE.
         Elle est très bien fondée ; et, depuis quelques jours, 6+6
         Avec madame Argante il tient certains discours 6+6
         Où l'on parle tout bas de legs, de mariage : 6+6
         Je n'ai de leur dessein rien appris davantage. 6+6
135 Votre mtresse est mise aussi dans l'entretien. 6+6
         Pour moi, je crois qu'il veut vous laisser tout son bien, 6+6
         Et vous faire épouser Isabelle.
ÉRASTE.
         Ah ! Lisette, 6+6
         Que tu flattes mes sens ! Que ma joie est parfaite ! 6+6
         Ce n'est point l'intérêt qui m'anime aujourd'hui ; 6+6
140 Un dieu beaucoup plus fort et plus puissant que lui, 6+6
         L'Amour, parle en mon coeur : la charmante Isabelle 6+6
         Est de tous mes désirs une cause plus belle, 6+6
         Et pour le testament me fait faire des voeux… 6+6
LISETTE.
         L'Amour et l'intérêt seront contents tous deux. 6+6
145 Serait-il juste aussi qu'un si bel héritage 6+6
         De cent cohéritiers devînt le sot partage ? 6+6
         Verrais-je d'un oeil sec déchirer par lambeaux, 6+6
         Par tant de campagnards, de pieds-plats, de nigauds, 6+6
         Une succession qui doit, par parenthèse, 6+6
150 Vous rendre un jour heureux, et nous mettre à notre aise ? 6+6
         Car vous savez, monsieur…
ÉRASTE.
         Va, tranquillise-toi ; 6+6
         Ce que j'ai dit est dit ; repose-toi sur moi. 6+6
LISETTE.
         Si votre oncle vous fait le bien qu'il se propose, 6+6
         Sans trop vanter mes soins, j'en suis un peu la cause : 6+6
155 Je lui dis tous les jours qu'il n'a point de neveux 6+6
         Plus doux, plus complaisants, ni plus respectueux ; 6+6
         Non par l'espoir du bien que vous pouvez attendre, 6+6
         Mais par un naturel et délicat et tendre. 6+6
CRISPIN.
         Que cette fille-là connaît bien votre coeur ! 6+6
160 Vous ne sauriez, ma foi, trop payer son ardeur. 6+6
         Je dois, dans peu de temps, contracter avec elle. 6+6
         Regardez-la, monsieur ; elle est et jeune et belle : 6+6
         N'allez pas en user comme de l'autre, non ! 6+6
LISETTE.
         Monsieur Géronte vient, il faut changer de ton. 6+6
165 Je n'ai point eu le temps d'aller chez les notaires. 6+6
         Toi, qui m'as trop longtemps parlé de tes affaires, 6+6
         Va vite, cours, dis-leur qu'ils soient prêts au besoin. 6+6
         L'un s'appelle Gaspard, et demeure à ce coin ; 6+6
         Et l'autre un peu plus bas, et se nomme Scrupule. 6+6
CRISPIN.
170 Voilà pour un notaire un nom bien ridicule. 6+6
SCÈNE III
GÉRONTE.
         Ah ! Bonjour, mon neveu.
ÉRASTE.
         Je suis, en vérité, 6+6
         Charmé de vous revoir en meilleure santé. 6+6
Le Laquais apporte une chaise.
         De grâce, asseyez-vous. Ôte donc cette chaise ; 6+6
         Mon oncle en ce fauteuil sera plus à son aise. 6+6
Le Laquais ôte la chaise, apporte un fauteuil, et sort.
SCÈNE IV
GÉRONTE.
175 J'ai, cette nuit, é secoué comme il faut, 6+6
         Et je viens d'essuyer un dangereux assaut : 6+6
         Un pareil, à coup sûr, emporterait la place. 6+6
ÉRASTE.
         Vous voilà beaucoup mieux ; et le ciel, par sa grâce, 6+6
         Pour vos jours en péril nous permet d'espérer. 6+6
180 Il faut présentement songer à réparer 6+6
         Les désordres qu'a pu causer la maladie, 6+6
         Vous faire désormais un régime de vie, 6+6
         Prendre de bons bouillons, de sûrs confortatifs, 6+6
         Nettoyer l'estomac par de bons purgatifs, 6+6
185 Enfin ne vous laisser manquer de nulles choses. 6+6
GÉRONTE.
         Oui, j'aimerais assez ce que tu me proposes ; 6+6
         Mais il faut tant d'argent pour se faire soigner, 6+6
         Que, puisqu'il faut mourir, autant vaut l'épargner. 6+6
         Ces porteurs de seringue ont pris des airs si rogues !… 6+6
190 Ce n'est qu'au poids de l'or qu'on achète leurs drogues. 6+6
         Qui pourrait s'en passer et mourir tout d'un coup, 6+6
         De son vivant, sans doute, épargnerait beaucoup. 6+6
ÉRASTE.
         Oui, vous avez raison ; c'est une tyrannie : 6+6
         Mais je ferai les frais de votre maladie. 6+6
195 La santé dans le monde étant le premier bien, 6+6
         Un homme de bon sens n'y doit ménager rien. 6+6
         De vos maux négligés vous guérirez sans doute. 6+6
         Tâchons à réparer vos forces, quoi qu'il coûte. 6+6
GÉRONTE.
         C'est tout argent perdu dans cette occasion ; 6+6
200 La maison ne vaut pas la réparation. 6+6
         Je veux, mon cher neveu, mettre ordre à mes affaires. 6+6
À Lisette.
         As-tu dit qu'on allât me chercher deux notaires ? 6+6
LISETTE.
         Oui, monsieur, et dans peu vous les verrez ici. 6+6
GÉRONTE.
         Et dans peu vous saurez mes sentiments aussi ; 6+6
205 Je veux, en bon parent, vous les faire connaître. 6+6
ÉRASTE.
         Je me doute à peu près de ce que ce peut être. 6+6
GÉRONTE.
         J'ai des collatéraux…
LISETTE.
         Oui vraiment, et beaucoup. 6+6
GÉRONTE.
         Qui, d'un regard avide, et d'une dent de loup, 6+6
         Dans le fond de leur coeur dévorent par avance 6+6
210 Une succession qui fait leur espérance. 6+6
ÉRASTE.
         Ne me confondez pas, mon oncle, s'il vous plaît, 6+6
         Avec de tels parents.
GÉRONTE.
         Je sais ce qu'il en est. 6+6
ÉRASTE.
         Votre santé me touche, et me plaît davantage 6+6
         Que tout l'or qui pourrait me tomber en partage. 6+6
GÉRONTE.
215 J'en suis persuadé. Je voudrais me venger 6+6
         D'un vain tas d'héritiers, et les faire enrager ; 6+6
         Choisir une personne honnête et qui me plaise, 6+6
         Pour lui laisser mon bien et la mettre à son aise. 6+6
ÉRASTE.
         Vous devez là-dessus suivre votre désir. 6+6
LISETTE.
220 Non, je ne comprends pas de plus charmant plaisir 6+6
         Que de voir d'héritiers une troupe affligée, 6+6
         Le maintien interdit, et la mine allongée, 6+6
         Lire un long testament où, pâles, étonnés, 6+6
         On leur laisse un bonsoir avec un pied de nez. 6+6
225 Pour voir au naturel leur tristesse profonde, 6+6
         Je reviendrais, je crois, exprès de l'autre monde. 6+6
GÉRONTE.
         Quoique déjà je sois atteint et convaincu, 6+6
         Par les maux que je sens, d'avoir longtemps vécu ; 6+6
         Quoiqu'un sable brûlant cause ma néphrétique, 6+6
230 Que j'endure les maux d'une âcre sciatique, 6+6
         Qui, malgré le bâton que je porte en tout lieu, 6+6
         Fait souvent qu'en marchant je dissimule un peu ; 6+6
         Je suis plus vigoureux que l'on ne s'imagine, 6+6
         Et je vois bien des gens se tromper à ma mine. 6+6
LISETTE.
235 Il est de certains jours de barbe, où, sur ma foi, 6+6
         Vous ne paraissez pas plus malade que moi. 6+6
GÉRONTE.
         Est-il vrai ?
LISETTE.
         Dans vos yeux un certain éclat brille. 6+6
GÉRONTE.
         J'ai toujours reconnu du bon dans cette fille. 6+6
         Je veux pourtant songer à mettre ordre à mon bien, 6+6
240 Avant qu'un prompt trépas m'en ôte le moyen. 6+6
         Tu connais et tu vois parfois madame Argante ? 6+6
ÉRASTE.
         Oui : dans ses procédés elle est toute charmante. 6+6
GÉRONTE.
         Et sa fille Isabelle, euh, la connais-tu ?
ÉRASTE.
         Fort. 6+6
         C'est une fille sage, et qui charme d'abord. 6+6
GÉRONTE.
245 Tu conviens que le ciel a versé dans son âme 6+6
         Les qualités qu'on doit chercher en une femme ? 6+6
ÉRASTE.
         Je ne vois point d'objet plus digne d'aucuns voeux, 6+6
         Ni de fille plus propre à rendre un homme heureux. 6+6
GÉRONTE.
         Je m'en vais l'épouser.
ÉRASTE.
         Vous, mon oncle ?
GÉRONTE.
         Moi-même. 6+6
ÉRASTE.
250 J'en ai, je vous l'avoue, une allégresse extrême. 6+6
LISETTE.
         Miséricorde ! Hélas ! Ah ciel ! Assiste-nous. 6+6
         De quelle malheureuse allez-vous être époux ? 6+6
GÉRONTE.
         D'Isabelle, en ce jour ; et, par ce mariage, 6+6
         Je lui donne, à ma mort, tout mon bien en partage. 6+6
ÉRASTE.
255 Vous ne pouvez mieux faire, et j'en suis très content : 6+6
         Je voudrais, comme vous, en pouvoir faire autant. 6+6
LISETTE.
         Quoi ! Vous, vieux et cassé, fiévreux, épileptique, 6+6
         Paralytique, étique, asthmatique, hydropique, 6+6
         Vous voulez de l'hymen allumer le flambeau, 6+6
260 Et ne faire qu'un saut de la noce au tombeau ! 6+6
GÉRONTE.
         Je sais ce qu'il me faut : apprenez, je vous prie, 6+6
         Que même ma san veut que je me marie. 6+6
         Je prends une compagne, et de qui tous les jours 6+6
         Je pourrai, dans mes maux, tirer de grands secours. 6+6
265 Que me sert-il d'avoir une avide cohorte 6+6
         D'héritiers, qui toujours veille et dort à ma porte ; 6+6
         De gens qui, furetant les clefs du coffre-fort, 6+6
         Me détendront mon lit peut-être avant ma mort ? 6+6
         Une femme, au contraire, à son devoir fidèle, 6+6
270 Par des soins conjugaux me marquera son zèle ; 6+6
         Et de son chaste amour recueillant tout le fruit, 6+6
         Je me verrai mourir en repos et sans bruit. 6+6
ÉRASTE.
         Mon oncle parle juste, et ne saurait mieux faire 6+6
         Que de se ménager un secours nécessaire. 6+6
275 Une femme économe et pleine de raison, 6+6
         Prendra seule le soin de toute la maison. 6+6
GÉRONTE, l'embrassant.
         Ah ! Le joli garçon ! Aurais-je dû m'attendre 6+6
         Qu'il eût pris cette affaire ainsi qu'on lui voit prendre ? 6+6
ÉRASTE.
         Votre bien seul m'est cher.
GÉRONTE.
         Va, tu n'y perdras rien ; 6+6
280 Quoi qu'il puisse arriver, je te ferai du bien, 6+6
         Et tu ne seras pas frustré de ton attente. 6+6
SCÈNE V
GÉRONTE.
         Mais quelqu'un vient ici.
UN LAQUAIS.
         Monsieur, madame Argante 6+6
         Et sa fille sont là.
ÉRASTE.
         Je vais les amener. 6+6
Il sort.
SCÈNE VI
GÉRONTE.
         Mon chapeau, ma perruque.
LISETTE.
         On va vous les donner. 6+6
         Les voilà.
GÉRONTE.
285 Ne va pas leur parler, je te prie, 6+6
         Ni de mon lavement, ni de ma léthargie. 6+6
LISETTE.
         Elles ont toutes deux bon nez ; dans un moment 6+6
         Elles le sentiront de reste assurément. 6+6
SCÈNE VII
MADAME ARGANTE.
         Nous avons, ce matin, appris de vos nouvelles, 6+6
290 Qui nous ont mis pour vous en des peines mortelles. 6+6
         Vous avez, ce dit-on, très mal passé la nuit. 6+6
GÉRONTE.
         Ce sont mes héritiers qui font courir ce bruit ; 6+6
         Ils me voudraient dé voir dans la sépulture : 6+6
         Je ne me suis jamais mieux porté, je vous jure : 6+6
ÉRASTE.
295 Mon oncle a le visage, ou du moins peu s'en faut, 6+6
         D'un galant de trente ans.
LISETTE, à part.
         Oui, qui mourra bientôt. 6+6
GÉRONTE.
         Je serais bien malade, et plus qu'à l'agonie, 6+6
         Si des yeux aussi beaux ne me rendaient la vie. 6+6
MADAME ARGANTE.
         Ma fille, en ce moment vous voyez devant vous 6+6
300 Celui que je vous ai destiné pour époux. 6+6
GÉRONTE.
         Oui, madame, c'est vous (pour le moins je m'en flatte) 6+6
         Qui guérirez mes maux mieux qu'un autre Hippocrate. 6+6
         Vous êtes pour mon coeur comme un julep futur, 6+6
         Qui doit le nettoyer de ce qu'il a d'impur : 6+6
305 Mon hymen avec vous est un sûr émétique ; 6+6
         Et je vous prends enfin pour mon dernier topique. 6+6
ISABELLE.
         Je ne sais pas, monsieur, pour quoi vous me prenez ; 6+6
         Mais ce choix m'interdit, et vous me surprenez. 6+6
MADAME ARGANTE.
         Monsieur, vous épousant, vous fait un avantage 6+6
310 Qui doit faire oublier et ses maux et son âge ; 6+6
         Et vous n'aurez pas lieu de vous en repentir. 6+6
ISABELLE.
         Madame, le devoir m'y fera consentir ; 6+6
         Mais peut-être monsieur, par cette loi sévère, 6+6
         Ne trouvera-t-il pas en moi ce qu'il espère. 6+6
315 Je sais ce que je suis, et le peu que je vaux, 6+6
         Pour être, comme il dit, un remède à ses maux ; 6+6
         Il se trompe bien fort, s'il prétend, sur ma mine, 6+6
         Devoir trouver en moi toute la médecine : 6+6
         Je connais bien mes yeux ; ils ne feront jamais 6+6
320 Une si belle cure et de si grands effets. 6+6
ÉRASTE.
         Au pouvoir de ces yeux je rends plus de justice. 6+6
GÉRONTE.
         Au feu que je ressens si l'amour est propice, 6+6
         Avant qu'il soit neuf mois, sans trop me signaler, 6+6
         Tous mes collatéraux auront à qui parler : 6+6
325 Dans le monde on saura, dans peu, de mes nouvelles. 6+6
LISETTE, à part.
         Ah ! Par ma foi, je crois qu'il en fera de belles. 6+6
Haut.
         Si le diable vous tente et vous veut marier, 6+6
         Qu'il cherche un autre objet pour vous apparier. 6+6
         Je m'en rapporte à vous : madame est vive et belle ; 6+6
330 Il lui faut un époux qui soit aussi vif qu'elle, 6+6
         Bien fait, et de bon air, qui n'ait pas vingt-cinq ans ; 6+6
         Vous, vous êtes majeur, et depuis très longtemps. 6+6
         À votre âge, doit-on parler de mariages ? 6+6
         Employez le notaire à de meilleurs usages : 6+6
335 C'est un bon testament, un testament, morbleu, 6+6
         Bien fait, bien cimenté, qui doit vous tenir lieu 6+6
         De tendresse, d'amour, de désir, de ménage, 6+6
         De femme, de contrats, d'enfants, de mariage. 6+6
         J'ai parlé, je me tais.
GÉRONTE.
         Vraiment, c'est fort bien fait. 6+6
340 Qui vous a donc si bien affilé le caquet ? 6+6
LISETTE.
         La raison.
GÉRONTE, à madame Argante et à Isabelle.
         De ses airs ne soyez point blessées : 6+6
         Elle me dit parfois librement ses pensées ; 6+6
         Je le souffre en faveur de quelques bons talents, 6+6
LISETTE.
         Je ne sais ce que c'est que de flatter les gens. 6+6
ÉRASTE.
345 Vous avez très grand tort de parler de la sorte ; 6+6
         Je voudrais me porter comme monsieur se porte. 6+6
         Il veut se marier ; et n'a-t-il pas raison 6+6
         D'avoir un héritier, s'il peut, de sa façon ? 6+6
         Quoi ! Refusera-t-il une aimable personne 6+6
350 Que son heureux destin lui réserve et lui donne ? 6+6
         Ah ! Le ciel m'est témoin si je voudrais jamais 6+6
         De sort plus glorieux pour combler mes souhaits ! 6+6
ISABELLE.
         Vous me conseillez donc de conclure l'affaire ? 6+6
ÉRASTE.
         Je crois qu'en véri vous ne sauriez mieux faire. 6+6
ISABELLE.
355 Vos conseils amoureux et vos rares avis, 6+6
         Puisque vous le voulez, monsieur, seront suivis. 6+6
MADAME ARGANTE.
         Ma fille sait toujours obéir quand j'ordonne. 6+6
ÉRASTE.
         Oui, je vous soutiens, moi, qu'une jeune personne, 6+6
         Malgré sa répugnance et l'orgueil de ses sens, 6+6
360 Doit suivre aveuglément le choix de ses parents ; 6+6
         Et mon oncle, après tout, n'a pas un si grand âge, 6+6
         À devoir renoncer encore au mariage ; 6+6
         Et soixante et huit ans, est-ce un si grand déclin, 6+6
         Pour…
GÉRONTE.
         Je ne les aurai qu'à la Saint-Jean prochain. 6+6
LISETTE.
365 Il a souffert le choc de deux apoplexies, 6+6
         Qui ne sont, par bonheur, que deux paralysies ; 6+6
         Et tous les médecins qui connaissent ses maux 6+6
         Ont juré Galien, qu'à son retour des eaux, 6+6
         Il n'aurait sûrement ni goutte sciatique, 6+6
370 Ni gravelle, ni point, ni toux, ni néphrétique. 6+6
GÉRONTE.
         Ils m'ont même assu que, dans fort peu de temps, 6+6
         Je pourrais de mon chef avoir quelques enfants. 6+6
LISETTE.
         Je ne suis médecin non plus qu'apothicaire, 6+6
         Et je jurerais, moi, cependant du contraire. 6+6
GÉRONTE, bas, à Lisette.
375 Lisette, le remède agit à certain point… 6+6
LISETTE.
         Et dussiez-vous crever, ne le témoignez point. 6+6
ÉRASTE.
         Mon oncle, qu'avez-vous ? Vous changez de visage. 6+6
GÉRONTE.
         Mon neveu, je n'y puis résister davantage. 6+6
         Ah ! Ah !… Madame, il faut que je vous dise adieu ; 6+6
380 Certain devoir pressant m'appelle en certain lieu. 6+6
MADAME ARGANTE.
         De peur d'incommoder, nous vous cédons la place. 6+6
GÉRONTE.
         Éraste, conduis-les. Excusez-moi, de grâce, 6+6
         Si je ne puis rester plus longtemps avec vous. 6+6
Il s'en va avec son laquais.
SCÈNE VIII
LISETTE, à Isabelle.
         Madame, vous voyez le pouvoir de vos coups : 6+6
385 Un seul de vos regards, d'un mouvement facile, 6+6
         Agite plus d'humeurs, détache plus de bile, 6+6
         Opère plus en lui, dès la première fois, 6+6
         Que les médicaments qu'il prend depuis six mois. 6+6
         Ô pouvoir de l'amour !
MADAME ARGANTE.
         Adieu, je me retire. 6+6
GÉRONTE.
390 Madame, accordez-moi l'honneur de vous conduire. 6+6
SCÈNE IX
LISETTE, seule.
         Moi, je vais là-dedans vaquer à mon emploi ; 6+6
         Le bon homme m'attend, et ne fait rien sans moi. 6+6
         Pour le premier début d'une noce conclue, 6+6
         Voilà, je vous l'avoue, une belle entrevue ! 6+6
ACTE II
SCÈNE I
MADAME ARGANTE.
395 C'est trop nous retenir, laissez-nous donc partir. 6+6
ÉRASTE.
         Je ne puis vous quitter ni vous laisser sortir 6+6
         Que vous ne me flattiez d'un rayon d'espérance. 6+6
MADAME ARGANTE.
         Je voudrais vous pouvoir donner la préférence. 6+6
ÉRASTE.
         Quoi ! Vous aurez, madame, assez de cruau 6+6
400 Pour conclure à mes yeux cet hymen projeté, 6+6
         Après m'avoir promis la charmante Isabelle ? 6+6
         Pourrai-je, sans mourir, me voir séparé d'elle ? 6+6
MADAME ARGANTE.
         Quand je vous la promis, vous me fîtes serment 6+6
         Que votre oncle, en faveur de cet engagement, 6+6
405 Vous ferait de ses biens donation entière. 6+6
         En épousant ma fille, il offre de le faire : 6+6
         Ai-je tort ?
ÉRASTE, à Isabelle.
         Vous, madame, y consentiriez-vous ? 6+6
ISABELLE.
         Assurément, monsieur, il sera mon époux. 6+6
         Et ne venez-vous pas de me dire vous-même 6+6
410 Qu'une fille, malgré la répugnance extrême 6+6
         Qu'elle trouvait à prendre un parti présenté, 6+6
         Devait de ses parents suivre la volonté ? 6+6
ÉRASTE.
         Et ne voyez-vous pas que, par cet artifice, 6+6
         Pour rompre ses projets, je flattais son caprice ? 6+6
415 Il est certains esprits qu'il faut prendre de biais, 6+6
         Et que, heurtant de front, vous ne gagnez jamais. 6+6
À Madame Argante.
         Mon oncle est ainsi fait. L'intérêt peut-il faire 6+6
         Que vous sacrifiiez une fille si chère ? 6+6
MADAME ARGANTE.
         Mais le bien qu'il lui fait…
ÉRASTE.
         Donnez-moi votre foi 6+6
420 De rompre cet hymen ; et je vous promets, moi, 6+6
         De tourner aujourd'hui son esprit de manière 6+6
         Que les choses iront ainsi que je l'espère, 6+6
         Et qu'il fera pour moi quelque heureux testament. 6+6
MADAME ARGANTE.
         S'il le fait, ma fille est à vous absolument. 6+6
425 Je vais d'un mot d'écrit lui mander que son âge, 6+6
         Que sa frêle san répugne au mariage ; 6+6
         Que je serais bientôt cause de son trépas ; 6+6
         Que l'affaire est rompue, et qu'il n'y pense pas. 6+6
ISABELLE.
         Je me fais d'obéir une joie infinie. 6+6
ÉRASTE.
430 Que mon sort est heureux ! Qu'il est digne d'envie ! 6+6
         Mais Lisette s'avance, et j'entends quelque bruit. 6+6
SCÈNE II
ÉRASTE, à Lisette.
         Comment mon oncle est-il ?
LISETTE.
         Le voilà qui me suit. 6+6
MADAME ARGANTE, à Eraste.
         Je vous laisse avec lui ; pour moi, je me retire. 6+6
         Mais, avant de partir, je vais là-bas écrire. 6+6
435 Vous, de votre côté, secondez mon ardeur. 6+6
ÉRASTE.
         Le prix que j'en attends vous répond de mon coeur. 6+6
SCÈNE III
LISETTE.
         Eh bien ! Vous souffrirez que votre oncle, à son âge, 6+6
         Fasse, devant vos yeux, un si sot mariage ; 6+6
         Qu'il vous frustre d'un bien que vous devez avoir ! 6+6
ÉRASTE.
440 Hélas ! Ma pauvre enfant, j'en suis au désespoir. 6+6
         Mais l'affaire n'est pas encore consommée, 6+6
         Et son feu pourrait bien s'en aller en fumée. 6+6
         La mère, en ma faveur, change de volonté, 6+6
         Et va, d'un mot d'écrit entre nous concerté, 6+6
445 Remercier mon oncle, et lui faire comprendre 6+6
         Qu'il est un peu trop vieux pour en faire son gendre. 6+6
LISETTE.
         Je veux dans le complot entrer conjointement. 6+6
         Et que deviendrait donc enfin le testament 6+6
         Sur lequel nous fondons toutes nos espérances, 6+6
450 Et qui doit cimenter un jour nos alliances, 6+6
         Et faire le bonheur d'Éraste et de Crispin ? 6+6
         Il faut, par notre esprit, faire notre destin, 6+6
         Et rompre absolument l'hymen qu'il prétend faire. 6+6
         J'en ai fait dire un mot à son apothicaire ; 6+6
455 C'est un petit mutin, qui doit venir tantôt, 6+6
         Et qui lui lavera la tête comme il faut. 6+6
         Je ne veux pas rester dans une nonchalance 6+6
         Qu'il faut laisser aux sots. Mais Géronte s'avance. 6+6
SCÈNE IV
GÉRONTE.
         Ma colique m'a pris assez mal à propos ; 6+6
460 Je n'ai senti jamais à la fois tant de maux. 6+6
         N'ont-elles point é justement irritées 6+6
         De ce que je les ai si brusquement quittées ? 6+6
ÉRASTE.
         On sait que d'un malade on doit excuser tout. 6+6
LISETTE.
         Monsieur a fait pour vous les honneurs jusqu'au bout : 6+6
465 Je dirai cependant qu'en entrant en matière, 6+6
         Vous n'avez pas là fait un beau préliminaire. 6+6
ÉRASTE.
         Mon oncle fera mieux une seconde fois : 6+6
         Suffit qu'en épousant il ait fait un bon choix. 6+6
GÉRONTE.
         Il est vrai. Cependant j'ai quelque répugnance 6+6
470 De songer, à mon âge, à faire une alliance : 6+6
         Mais, puisque j'ai promis…
LISETTE.
         Ne vous contraignez point ; 6+6
         On n'est pas aujourd'hui scrupuleux sur ce point. 6+6
         Monsieur acquittera la parole donnée. 6+6
GÉRONTE.
         Le sort en est jeté, suivons ma destinée. 6+6
475 Je voudrais inventer quelque petit cadeau 6+6
         Qui ctât peu d'argent, et qui parût nouveau. 6+6
ÉRASTE.
         Reposez-vous sur moi des soins de cette fête, 6+6
         Des habits, du repas qu'il faut que l'on apprête : 6+6
         J'ordonne sur ce point bien mieux qu'un médecin. 6+6
GÉRONTE.
480 Ne va pas m'embarquer dans un si grand festin. 6+6
LISETTE.
         Il faut que l'abondance, avec soin répandue, 6+6
         Puisse nous racquitter de votre triste vue : 6+6
         Il faut entendre aussi ronfler les violons ; 6+6
         Et je veux avec vous danser les cotillons. 6+6
GÉRONTE.
485 Je valais, dans mon temps, mon prix tout comme un autre. 6+6
LISETTE, à part.
         Cela fait que bien peu vous valez dans le nôtre. 6+6
SCÈNE V
LE LAQUAIS de Madame Argante.
         Ma mtresse, qui sort dans ce moment d'ici, 6+6
         M'a dit de vous donner le billet que voici. 6+6
GÉRONTE, prenant le billet.
         Pour ma santé, sans doute, elles sont inquiètes. 6+6
490 Lisons. Va me chercher, Lisette, mes lunettes. 6+6
LISETTE.
         Cela vaut-il le soin de vous tant préparer ? 6+6
         Donnez-moi le billet, je vais le déchiffrer. 6+6
Elle lit.
« Depuis notre entrevue, monsieur, j'ai fait réflexion sur le mariage proposé, et je trouve qu'il ne convient ni à l'un ni à l'autre ; ainsi vous trouverez bon, s'il vous plaît, qu'en vous rendant votre parole, je retire la mienne, et que je sois votre très humble et très obéissante servante,
ARGANTE.
Et plus bas,
ISABELLE. »
         Vous pouvez maintenant, sans que l'on vous punisse, 6+6
         Vous retirer chez vous, et quitter le service ; 6+6
         Voilà votre con bien signé.
GÉRONTE.
495 Mon neveu, 6+6
         Que dis-tu de cela ?
ÉRASTE.
         Je m'en étonne peu. 6+6
         Mais, sans vous arrêter à cet écrit frivole, 6+6
         Il faut les obliger à tenir leur parole. 6+6
GÉRONTE.
         Je me garderai bien de suivre ton avis, 6+6
500 Et d'un plaisir soudain tous mes sens sont ravis. 6+6
         Je ne sais pas comment, ennemi de moi-même, 6+6
         Je me précipitais dans ce péril extrême : 6+6
         Un sort à cet hymen m'entrnait malgré moi, 6+6
         Et point du tout l'amour.
LISETTE.
         Sans jurer, je le crois. 6+6
505 Que diantre voulez-vous que l'amour aille faire 6+6
         Dans un corps moribond, à ses feux si contraire ? 6+6
         Ira-t-il se loger avec des fluxions, 6+6
         Des catarrhes, des toux, et des obstructions ? 6+6
GÉRONTE, en laquais de madame Argante.
         Attends un peu là-bas, et que rien ne te presse ; 6+6
510 Je vais faire, à l'instant, réponse à ta mtresse. 6+6
Le laquais de Madame Argante sort.
SCÈNE VI
GÉRONTE.
         Voyez comme je prends promptement mon parti ! 6+6
         De l'hymen tout d'un coup me voilà départi. 6+6
LISETTE.
         Il faut chanter, monsieur, votre nom par la ville. 6+6
         Voilà ce qui s'appelle une action virile. 6+6
ÉRASTE.
515 C'était témérité, dans l'âge où vous voilà, 6+6
         Malsain, fiévreux, goutteux, et pis que tout cela, 6+6
         De prendre femme, et faire, en un jour si célèbre, 6+6
         Du flambeau de l'hymen une torche funèbre. 6+6
GÉRONTE.
         Mais tu louais tantôt mon dessein et mes feux. 6+6
ÉRASTE.
520 Tantôt vous faisiez bien, et maintenant bien mieux. 6+6
GÉRONTE.
         Puisque je suis tranquille, et qu'un conseil plus sage 6+6
         Me guérit des vapeurs d'amour, de mariage, 6+6
         Je veux mettre ordre au bien que j'ai reçu du ciel, 6+6
         Et faire en ta faveur un legs universel 6+6
         Par un bon testament.
ÉRASTE.
525 Ah, monsieur ! Je vous prie, 6+6
         Épargnez cette idée à mon âme attendrie : 6+6
         Je ne puis, sans soupir, vous ouïr prononcer 6+6
         Le mot de testament ; il semble m'annoncer, 6+6
         Avant qu'il soit longtemps, le sort qui doit le suivre, 6+6
530 Et le malheur auquel je ne pourrai survivre : 6+6
         Je frémis, quand je pense à ce moment cruel. 6+6
GÉRONTE.
         Tant mieux ; c'est un effet de ton bon naturel. 6+6
         Je veux donc te nommer mon légataire unique. 6+6
         J'ai deux parents encor pour qui le sang s'explique : 6+6
535 L'un est fils de mon frère, et tu sais bien son nom, 6+6
         Gentilhomme normand, assez gueux, ce dit-on ; 6+6
         Et l'autre est une veuve avec peu de richesse, 6+6
         La fille de ma soeur, par conséquent ma nièce, 6+6
         Qui jadis dans le Maine épousa, quoique vieux, 6+6
540 Certain baron qui n'eut pour bien que ses aïeux. 6+6
         Je veux donc, en faveur de l'amitié sincère 6+6
         Qu'autrefois je portais à leur père, à leur mère, 6+6
         Leur laisser à chacun vingt mille écus comptant, 6+6
LISETTE.
         Vingt mille écus ! Le legs serait exorbitant. 6+6
545 Un neveu bas-normand, une nièce du Maine, 6+6
         Pour acheter chez eux des procès par douzaine, 6+6
         Jouiront, pour plaider, d'un bien comme cela ! 6+6
         Fi ! C'est trop des trois quarts pour ces deux cancres-là. 6+6
GÉRONTE.
         Je ne les vis jamais ; ce que je puis vous dire, 6+6
550 C'est qu'ils se sont tous deux avisés de m'écrire 6+6
         Qu'ils voulaient à Paris venir dans peu de temps, 6+6
         Pour me voir, m'embrasser, et retourner contents. 6+6
         Je crois que tu n'es pas fâché que je leur laisse 6+6
         De quoi vivre à leur aise, et soutenir noblesse. 6+6
ÉRASTE.
555 N'êtes-vous pas, monsieur, maître de votre bien ? 6+6
         Tout ce que vous ferez, je le trouverai bien. 6+6
LISETTE.
         Et moi, je trouve mal cette dernière clause ; 6+6
         Et de tout mon pouvoir à ce legs je m'oppose. 6+6
         Mais vous ne songez pas que le laquais attend. 6+6
GÉRONTE.
560 Je vais l'expédier, et reviens à l'instant. 6+6
LISETTE.
         Avez-vous oublié qu'une paralysie 6+6
         S'est de votre bras droit depuis un mois saisie, 6+6
         Et que vous ne sauriez écrire ni signer ? 6+6
GÉRONTE.
         Il est vrai : mon neveu viendra m'accompagner ; 6+6
565 Et je vais lui dicter une lettre d'un style 6+6
         Qui de madame Argante échauffera la bile ; 6+6
         J'en suis bien assuré. Viens, Éraste ; suis-moi. 6+6
ÉRASTE.
         Vous obéir, monsieur, est ma suprême loi. 6+6
SCÈNE VII
LISETTE, seule.
         Nos affaires vont prendre une face nouvelle, 6+6
570 Et la fortune enfin nous rit et nous appelle. 6+6
SCÈNE VIII
LISETTE.
         Ah ! Te voilà, Crispin ! Et d'où diantre viens-tu ? 6+6
CRISPIN.
         Ma foi, pour te servir j'ai diablement couru ; 6+6
         Ces notaires sont gens d'approche difficile. 6+6
         L'un n'était pas chez lui, l'autre était par la ville. 6+6
575 Je les ai déterrés où l'on m'avait instruit, 6+6
         Dans un jardin, à table, en un petit réduit, 6+6
         Avec dames qui m'ont paru de bonne mine. 6+6
         Je crois qu'ils passaient là quelque acte à la sourdine. 6+6
         Mais dans une heure au plus ils seront ici.
LISETTE.
         Bon. 6+6
         Sais-tu pourquoi Géronte ici les mandait ?
CRISPIN.
580 Non. 6+6
LISETTE.
         Pour faire son contrat de mariage.
CRISPIN.
         Oh, diable ! 6+6
         À son âge, il voudrait nous faire un tour semblable ! 6+6
LISETTE.
         Pour Isabelle, un trait décoché par l'Amour 6+6
         Avait, ma foi, percé son pauvre coeur à jour ; 6+6
585 Et, frustrant des neveux l'espérance uniforme, 6+6
         Lui-même il voulait faire un héritier en forme : 6+6
         Mais le ciel, par bonheur, en ordonne autrement ; 6+6
         Il pense maintenant à faire un testament 6+6
         Où ton maître sera nommé son légataire. 6+6
CRISPIN.
590 Pour lui, comme pour nous, il ne pouvait mieux faire. 6+6
         La nouvelle est trop bonne ; il faut qu'en sa faveur 6+6
         Je t'embrasse et rembrasse, et, ma foi, de bon coeur ; 6+6
         Et qu'un épanchement de joie et de tendresse, 6+6
         En te congratulant… L'amour qui m'intéresse… 6+6
595 La nouvelle est charmante, et vaut seule un trésor. 6+6
         Il faut, ma chère enfant, que je t'embrasse encor. 6+6
LISETTE.
         Dans tes emportements sois sage et plus modeste. 6+6
CRISPIN.
         Excuse si la joie emporte un peu le geste. 6+6
LISETTE.
         Mais, comme en ce bas monde il n'est nuls biens parfaits, 6+6
600 Et que tout ne va pas au gré de nos souhaits, 6+6
         Il met au testament une fâcheuse clause. 6+6
CRISPIN.
         Hé, dis-moi, mon enfant, quelle est-elle ?
LISETTE.
         Il dispose 6+6
         De son argent comptant quarante mille écus 6+6
         Pour deux parents lointains, et qu'il n'a jamais vus. 6+6
CRISPIN.
605 Quarante mille écus d'argent sec et liquide ! 6+6
         De la succession voilà le plus solide. 6+6
         C'est de l'argent comptant dont je fais plus de cas. 6+6
         Vous en aurez menti, cela ne sera pas, 6+6
         C'est moi qui vous le dis, mon cher monsieur Géronte ; 6+6
610 Vous avez fait sans moi trop vite votre compte. 6+6
         Et qui sont ces parents ?
LISETTE.
         L'un est un Bas-Normand 6+6
         Gentilhomme, natif d'entre Falaise et Caen : 6+6
         L'autre est une baronne et veuve sans douaire, 6+6
         Qui dans le Maine fait sa demeure ordinaire, 6+6
615 Plaideuse s'il en fut, comme on m'a dit souvent, 6+6
         Qui, de vingt-cinq procès, en perd trente par an. 6+6
CRISPIN.
         C'est tirer du métier toute la quintessence. 6+6
         Puisque pour les procès elle a si bonne chance, 6+6
         Il faut lui faire perdre encore celui-ci. 6+6
LISETTE.
620 L'un et l'autre bientôt arriveront ici. 6+6
         Il faut, mon cher Crispin, tirer de ta cervelle, 6+6
         Comme d'un arsenal, quelque ruse nouvelle 6+6
         Qui déporte Géronte à leur faire ce legs. 6+6
CRISPIN.
         A-t-il vu quelquefois ces deux parents ?
LISETTE.
         Jamais. 6+6
625 Il a su seulement, par une lettre écrite, 6+6
         Qu'ils viendraient à Paris pour lui rendre visite. 6+6
CRISPIN.
         Mon visage chez vous n'est-il point trop connu ? 6+6
LISETTE.
         Géronte, tu le sais, ne t'a presque point vu : 6+6
         Et, pour te dire vrai, je suis persuadée 6+6
630 Qu'il n'a de ta figure encore nulle idée. 6+6
CRISPIN.
         Bon. Mon maître sait-il ce dangereux projet, 6+6
         L'intention de l'oncle, et le tort qu'on lui fait ? 6+6
LISETTE.
         Il ne le sait que trop : dans son coeur il enrage, 6+6
         Et voudrait que quelqu'un détournât cet orage. 6+6
CRISPIN.
635 Je serai ce quelqu'un, je te le promets bien. 6+6
         De la succession les parents n'auront rien ; 6+6
         Et je veux que Géronte à tel point les haïsse, 6+6
         Qu'ils soient déshérités ; de plus, qu'il les maudisse, 6+6
         Eux et leurs descendants à perpétuité, 6+6
640 Et tous les rejetons de leur postérité. 6+6
LISETTE.
         Quoi ! Tu pourrais, Crispin…
CRISPIN.
         Va, demeure tranquille ; 6+6
         Le prix qui m'est promis me rendra tout facile : 6+6
         Car je dois t'épouser, si…
LISETTE.
         D'accord… mais enfin… 6+6
CRISPIN.
         Comment donc !
LISETTE.
         Tu m'as l'air d'être un peu libertin. 6+6
CRISPIN.
         Ne nous reprochons rien.
LISETTE.
645 On sait de tes fredaines. 6+6
CRISPIN.
         Nous sommes but à but, ne sais-je point des tiennes ? 6+6
LISETTE.
         Tu dois de tous côtés, et tu devras longtemps. 6+6
CRISPIN.
         J'ai cela de commun avec d'honnêtes gens. 6+6
         Mais enfin sur ce point à tort tu t'inquiètes ; 6+6
650 Le testament de l'oncle acquittera mes dettes ; 6+6
         Et tel n'y pense pas qui doit payer pour moi. 6+6
         Mais on vient.
LISETTE.
         C'est Géronte. Adieu : fuis, sauve-toi. 6+6
         Va m'attendre là-bas : dans peu j'irai t'instruire 6+6
         De ce que pour ton rôle il faudra faire et dire. 6+6
CRISPIN.
655 Va, va, je sais dé tout mon rôle par coeur ; 6+6
         Les gens d'esprit n'ont point besoin de précepteur. 6+6
SCÈNE IX
GÉRONTE, tenant une lettre.
         Je parle en cet écrit comme il faut à la mère : 6+6
         Je voudrais que quelqu'un me contât la manière 6+6
         Dont elle recevra mon petit compliment ; 6+6
660 Je crois qu'elle sera surprise assurément. 6+6
ÉRASTE.
         Si vous voulez, monsieur, me charger de la lettre, 6+6
         Moi-même entre ses mains je promets de la mettre, 6+6
         Et de vous rapporter ce qu'elle m'aura dit, 6+6
         Et ce qu'elle aura fait en lisant votre écrit. 6+6
GÉRONTE.
665 Cela sera-t-il bien que toi-même on te voie ? 6+6
ÉRASTE.
         Vous ne sauriez, monsieur, me donner plus de joie. 6+6
GÉRONTE.
         Dis-leur de bouche encor qu'elles ne pensent pas 6+6
         À renouer l'hymen dont je fais peu de cas… 6+6
ÉRASTE.
         De vos intentions je sais tout le mystère. 6+6
GÉRONTE.
670 Que je vais à l'instant te nommer légataire. 6+6
         Te donner tout mon bien.
ÉRASTE.
         Je connais leur esprit, 6+6
         Elles en crèveront toutes deux de dépit. 6+6
         Demeurez en repos ; je sais ce qu'il faut dire, 6+6
         Et de notre entretien je reviens vous instruire. 6+6
SCÈNE X
GÉRONTE.
675 Oui, depuis que j'ai pris ce généreux dessein, 6+6
         Je me sens de moitié plus léger et plus sain. 6+6
LISETTE.
         Vous avez fait, monsieur, ce que vous deviez faire. 6+6
         Mais j'aperçois quelqu'un.
SCÈNE XI
LISETTE.
         C'est votre apothicaire, 6+6
         Monsieur Clistorel.
GÉRONTE, à Clistorel.
         Ah ! Dieu vous garde en ces lieux ! 6+6
680 Je suis, quand je vous vois, plus vif et plus joyeux. 6+6
CLISTOREL, fâché.
         Bonjour, monsieur, bonjour.
GÉRONTE.
         Si je m'y puis connaître, 6+6
         Vous paraissez fâché. Quoi !
CLISTOREL.
         J'ai raison de l'être. 6+6
GÉRONTE.
         Qui vous a mis si fort la bile en mouvement ? 6+6
CLISTOREL.
         Qui me l'a mise ?
GÉRONTE.
         Oui.
CLISTOREL.
         Vos sottises.
GÉRONTE.
         Comment ? 6+6
CLISTOREL.
685 Je viens, vraiment, d'apprendre une belle nouvelle, 6+6
         Qui me réjouit fort.
GÉRONTE.
         Eh ! Monsieur, quelle est-elle ? 6+6
CLISTOREL.
         N'avez-vous point de honte, à l'âge où vous voilà, 6+6
         De faire extravagance égale à celle-là ? 6+6
GÉRONTE.
         De quoi s'agit-il donc ?
CLISTOREL.
         Il vous faudrait encore, 6+6
690 Malgré vos cheveux gris, quelques grains d'hellébore. 6+6
         On m'a dit par la ville, et c'est un fait certain, 6+6
         Que de vous marier vous formez le dessein. 6+6
LISETTE.
         Quoi ! Ce n'est que cela ?
CLISTOREL.
         Comment donc ! Dans la vie, 6+6
         Peut-on faire jamais de plus haute folie ? 6+6
GÉRONTE.
695 Et quand cela serait : pourquoi vous récrier, 6+6
         Vous que depuis un mois on vit remarier ? 6+6
CLISTOREL.
         Vraiment, c'est bien de même ! Avez-vous le courage 6+6
         Et la mâle vigueur requise en mariage ? 6+6
         Je vous trouve plaisant ! Et vous avez raison 6+6
700 De faire avecque moi quelque comparaison ! 6+6
         J'ai fait quatorze enfants à ma première femme, 6+6
         Madame Clistorel (Dieu veuille avoir son âme !) ; 6+6
         Et, si dans mes travaux la mort ne me surprend, 6+6
         J'espère à la seconde en faire encore autant. 6+6
LISETTE.
         Ce sera très bien fait.
CLISTOREL.
705 Votre corps cacochyme 6+6
         N'est point fait, croyez-moi, pour ce genre d'escrime. 6+6
         J'ai lu dans Hippocrate, il n'importe en quel lieu, 6+6
         Un aphorisme sûr ; il n'est point de milieu : 6+6
         « Tout vieillard qui prend fille alerte et trop fringante, 6+6
710 De son propre couteau sur ses jours il attente. » 6+6
Virgo libidinosa senem jugulat.
LISETTE.
         Quoi ! Monsieur Clistorel, vous savez du latin ! 6+6
         Vous pourriez, dans un jour, vous faire médecin. 6+6
CLISTOREL.
         Moi ! Le ciel m'en préserve ! Et ce sont tous des ânes, 6+6
         Ou du moins les trois quarts : ils m'ont fait cent chicanes 6+6
715 Au procès qu'ils nous ont sottement intenté ; 6+6
         Moi seul j'ai fait bouquer toute la Faculté. 6+6
         Ils voulaient obliger tous les apothicaires 6+6
         À faire et mettre en place eux-mêmes leurs clystères, 6+6
         Et que tous nos garçons ne fussent qu'assistants. 6+6
LISETTE.
720 Fi donc ! Ces médecins sont de plaisantes gens ! 6+6
CLISTOREL.
         Il m'aurait fait beau voir, avecque des lunettes, 6+6
         Faire, en jeune apprenti, ces fonctions secrètes ! 6+6
         C'était, à soixante ans, nous mettre à l'A Bé Cé. 6+6
         Voyez, pour tout un corps quel affront c'eût été ! 6+6
GÉRONTE.
725 Vous avez fort bien fait, dans cette procédure, 6+6
         D'avoir jusques au bout soutenu la gageure. 6+6
CLISTOREL.
         J'étais bien résolu, plutôt que de plier, 6+6
         D'y manger ma boutique, et jusqu'à mon mortier. 6+6
LISETTE.
         Leur dessein, en effet, était bien ridicule. 6+6
CLISTOREL.
730 Je suis, quand je m'y mets, plus têtu qu'une mule. 6+6
GÉRONTE.
         C'est bien fait. Ces messieurs voulaient vous offenser : 6+6
         Mais que vous ai-je fait, moi, pour vous courroucer ? 6+6
CLISTOREL.
         Ce que vous m'avez fait ? Vous voulez prendre femme, 6+6
         Pour crever ; et moi seul j'en aurai tout le blâme. 6+6
735 Prendre une femme, vous ! Allez, vous êtes fou. 6+6
GÉRONTE.
         Monsieur…
CLISTOREL.
         Il vaudrait mieux qu'on vous tordît le cou. 6+6
GÉRONTE.
         Mais, monsieur…
CLISTOREL.
         Prenez-moi de bonnes médecines, 6+6
         Avec de bons sirops et drogues anodines ; 6+6
         De bon catholicon…
GÉRONTE.
         Monsieur…
CLISTOREL.
         De bon séné, 6+6
740 De bon sel polychreste extrait et raffiné… 6+6
GÉRONTE.
         Monsieur, un petit mot.
CLISTOREL.
         De bon tartre émétique, 6+6
         Quelque bon lavement fort et diurétique : 6+6
         Voilà ce qu'il vous faut : mais une femme !…
GÉRONTE.
         Mais… 6+6
CLISTOREL.
         Ma boutique pour vous est fermée à jamais… 6+6
         S'il lui fallait…
LISETTE.
         Monsieur…
CLISTOREL.
745 Dans un péril extrême, 6+6
         Le moindre lénitif, ou le moindre apozème, 6+6
         Une goutte de miel, ou de décoction… 6+6
         Je le verrais crever comme un vieux mousqueton. 6+6
         Ô le beau jouvenceau, pour entrer en ménage ! 6+6
LISETTE.
         Mais, monsieur Clistorel…
CLISTOREL.
750 Le plaisant mariage ! 6+6
         Le beau petit mignon !
LISETTE.
         Monsieur, écoutez-nous ! 6+6
CLISTOREL.
         Non, non, je ne veux plus de commerce avec vous. 6+6
         Serviteur, serviteur.
SCÈNE XII
LISETTE.
         Que le diable t'emporte ! 6+6
         Non, je ne vis jamais animal de la sorte : 6+6
755 À le bien mesurer, il n'est pas, que je crois, 6+6
         Plus haut que sa seringue, et glapit comme trois. 6+6
         Ces petits avortons ont tous l'humeur mutine. 6+6
GÉRONTE.
         Il ne reviendra plus ; son départ me chagrine. 6+6
LISETTE.
         Pour un, vous en aurez mille tout à la fois. 6+6
760 Un de mes bons amis, dont il faut faire choix, 6+6
         Qui s'est fait, depuis peu, passer apothicaire, 6+6
         M'a promis qu'à bon prix il ferait votre affaire ; 6+6
         Et qu'il aurait pour vous quelque sirop à part, 6+6
         Casse, séné, rhubarbe, et le tout de hasard, 6+6
765 Qui fera plus d'effet et de meilleur ouvrage, 6+6
         Que ce qu'on vous vendait quatre fois davantage. 6+6
GÉRONTE.
         Fais-le-moi donc venir.
LISETTE.
         Je n'y manquerai pas. 6+6
GÉRONTE.
         Allons nous reposer. Lisette, suis mes pas. 6+6
         Ce monsieur Clistorel m'a tout ému la bile. 6+6
LISETTE.
770 Souvenez-vous toujours, quand vous serez tranquille, 6+6
         Dans votre testament de me faire du bien. 6+6
GÉRONTE, bas, à part.
         Je t'en ferai, pourvu qu'il ne m'en coûte rien. 6+6
ACTE III
SCÈNE I
GÉRONTE.
         Éraste ne vient point me rendre de réponse. 6+6
         Qu'est-ce que ce délai me prédit et m'annonce ? 6+6
LISETTE.
775 Et pourquoi, s'il vous plaît, vous inquiéter tant ? 6+6
         Suffit que vous devez être de vous content : 6+6
         Vous n'avez jamais fait rien de plus héroïque 6+6
         Que de rompre un hymen aussi tragi-comique. 6+6
GÉRONTE.
         Je suis content de moi dans cette occasion, 6+6
780 Et monsieur Clistorel a fort bonne raison. 6+6
         C'était, la pierre au cou, la tête la première, 6+6
         M'aller précipiter au fond de la rivière. 6+6
LISETTE.
         Bon ! C'était cent fois pis encor que tout cela. 6+6
         Mais enfin tout va bien.
SCÈNE II
CRISPIN, dehors, heurtant.
         Holà, quelqu'un, holà ! 6+6
785 Tout est-il mort ici, laquais, valet, servante ? 6+6
         J'ai beau heurter, crier, aucun ne se présente. 6+6
         Le diable puisse-t-il emporter la maison ! 6+6
LISETTE.
         Eh ! Qui diantre chez nous heurte de la façon ? 6+6
Elle ouvre.
         Que voulez-vous, monsieur ? Quel démon vous agite ? 6+6
790 Vient-on chez un malade ainsi rendre visite ? 6+6
À part.
         Dieu me pardonne ! C''est Crispin ; c'est lui, ma foi ! 6+6
CRISPIN, bas, à Lisette.
         Tu ne te trompes pas, ma chère enfant ; c'est moi. 6+6
Haut.
         Bonjour, bonjour, la fille. On m'a dit par la ville 6+6
         Qu'un Géronte en ce lieu tenait son domicile ; 6+6
         Pourrait-on lui parler ?
LISETTE.
795 Pourquoi non ? Le voilà. 6+6
CRISPIN, lui secouant le bras.
         Parbleu, j'en suis bien aise. Ah, monsieur ! Touchez là. 6+6
         Je suis votre valet, ou le diable m'emporte. 6+6
         Touchez là derechef. Le plaisir me transporte 6+6
         Au point que je ne puis assez vous le montrer. 6+6
GÉRONTE.
800 Cet homme assurément prétend me démembrer. 6+6
CRISPIN.
         Vous paraissez surpris autant qu'on le peut être. 6+6
         Je vois que vous avez peine à me reconnaître ; 6+6
         Mes traits vous sont nouveaux : savez-vous bien pourquoi ? 6+6
         C'est que vous ne m'avez jamais vu.
GÉRONTE.
         Je le crois. 6+6
CRISPIN.
805 Mais feu monsieur mon père, Alexandre Choupille, 6+6
         Gentilhomme normand, prit pour femme une fille 6+6
         Qui fut, à ce qu'on dit, votre soeur autrefois, 6+6
         Et qui me mit au jour au bout de quatre mois. 6+6
         Mon père se fâcha de cette diligence ; 6+6
810 Mais un ami sen lui dit, en confidence, 6+6
         Qu'il est vrai que ma mère, en faisant ses enfants, 6+6
         N'observait pas encore assez l'ordre des temps ; 6+6
         Mais qu'aux femmes l'erreur n'était pas inouïe, 6+6
         Et qu'elle ne manquait qu'à la chronologie. 6+6
GÉRONTE.
         À la chronologie !
LISETTE.
815 Une femme, en effet, 6+6
         Ne peut pas calculer comme un homme aurait fait. 6+6
CRISPIN.
         Or donc cette femelle, à concevoir si prompte, 6+6
         Qu'à tout considérer quelquefois j'en ai honte, 6+6
         En me mettant au jour, soit disgrâce ou faveur, 6+6
820 M'a fait votre neveu, puisqu'elle est votre soeur. 6+6
GÉRONTE.
         Apprenez, mon neveu, si par hasard vous l'êtes, 6+6
         Que vous êtes un sot, aux discours que vous faites. 6+6
         Ma soeur fut sage ; et nul ne peut lui reprocher 6+6
         Que jamais sur l'honneur on l'ait pu voir broncher. 6+6
CRISPIN.
825 Je le crois : cependant, tant qu'elle fut vivante, 6+6
         On tient que sa vertu fut un peu chancelante. 6+6
         Quoi qu'il en soit enfin, légitime ou bâtard, 6+6
         Soit qu'on m'ait mis au monde ou trop tôt ou trop tard ? 6+6
         Je suis votre neveu, quoi qu'en dise l'envie ; 6+6
830 De plus, votre héritier, venant de Normandie 6+6
         Exprès pour recueillir votre succession. 6+6
GÉRONTE.
         C'est bien fait ; et je loue assez l'intention. 6+6
         Quand vous en allez-vous ?
CRISPIN.
         Voudriez-vous me suivre ? 6+6
         Cela dépend du temps que vous avez à vivre. 6+6
835 Mon oncle, soyez sûr que je ne partirai 6+6
         Qu'après vous avoir vu, bien cloué, bien muré, 6+6
         Dans quatre ais de sapin reposer à votre aise. 6+6
LISETTE, bas, à Géronte.
         Vous avez un neveu, monsieur, ne vous déplaise, 6+6
         Qui dit ses sentiments en pleine liberté. 6+6
GÉRONTE, bas, à Lisette.
840 À te dire le vrai, j'en suis épouvanté. 6+6
CRISPIN.
         Je suis persuadé, de l'humeur dont vous êtes, 6+6
         Que la succession sera des plus complètes, 6+6
         Que je vais manier de l'or à pleine main ; 6+6
         Car vous êtes, dit-on, un avare, un vilain. 6+6
845 Je sais que, pour un sou, d'une ardeur héroïque 6+6
         Vous vous feriez fesser dans la place publique. 6+6
         Vous avez, dit-on même, acquis, en plus d'un lieu, 6+6
         Le titre d'usurier et de fesse-mathieu. 6+6
GÉRONTE.
         Savez-vous, mon neveu, qui tenez ce langage, 6+6
850 Que, si de mes deux bras j'avais encor l'usage, 6+6
         Je vous ferais sortir par la fenêtre.
CRISPIN.
         Moi ? 6+6
GÉRONTE.
         Oui, vous ; et, dans l'instant, sortez.
CRISPIN.
         Ah ! Par ma foi, 6+6
         Je vous trouve plaisant de parler de la sorte ! 6+6
         C'est à vous de sortir et de passer la porte. 6+6
855 La maison m'appartient : ce que je puis souffrir, 6+6
         C'est de vous y laisser encor vivre et mourir. 6+6
LISETTE.
         Ah, ciel ! Quel garnement !
GÉRONTE, bas.
         Où suis-je ?
CRISPIN.
         Allons, ma mie, 6+6
         Au bel appartement mène-moi, je te prie. 6+6
         Est-il voisin du tien ? Je te trouve à mon gré ; 6+6
860 Et nous pourrons, la nuit, converser de plain-pied. 6+6
         Bonne chère, grand feu : que la cave enfoncée 6+6
         Nous fournisse, à pleins brocs, une liqueur aisée : 6+6
         Fais main basse sur tout ; le bon homme a bon clos, 6+6
         Et l'on peut hardiment le ronger jusqu'aux os. 6+6
865 Mon oncle, pour ce soir il me faut, je vous prie, 6+6
         Cent louis neufs comptant, en avance d'hoirie ; 6+6
         Sinon, demain matin, si vous le trouvez bon, 6+6
         Je mettrai, de ma main, le feu dans la maison. 6+6
GÉRONTE, à part.
         Grands dieux ! Vit-on jamais insolence semblable ? 6+6
LISETTE, bas, à Géronte.
870 Ce n'est pas un neveu, monsieur ; mais c'est un diable. 6+6
         Pour le faire sortir employez la douceur. 6+6
GÉRONTE.
         Mon neveu, c'est à tort qu'avec tant de hauteur 6+6
         Vous venez tourmenter un oncle à l'agonie ; 6+6
         En repos laissez-moi finir ma triste vie, 6+6
875 Et vous hériterez au jour de mon trépas. 6+6
CRISPIN.
         D'accord. Mais quand viendra ce jour ?
GÉRONTE.
         À chaque pas 6+6
         L'impitoyable mort s'obstine à me poursuivre ; 6+6
         Et je n'ai, tout au plus, que quatre jours à vivre. 6+6
CRISPIN.
         Je vous en donne six ; mais après, ventrebleu, 6+6
880 N'allez pas me manquer de parole, ou dans peu 6+6
         Je vous fais enterrer mort ou vif. Je vous laisse. 6+6
         Mon oncle, encore un coup, tenez votre promesse, 6+6
         Ou je tiendrai la mienne.
SCÈNE III
LISETTE.
         Ah ! Quel homme voilà ! 6+6
         Quel neveu vos parents vous ont-ils donné là ? 6+6
GÉRONTE.
885 Ce n'est point mon neveu ; ma soeur était trop sage 6+6
         Pour élever son fils dans un air si sauvage : 6+6
         C'est un fieffé brutal, un homme des plus fous. 6+6
LISETTE.
         Cependant, à le voir, il a quelque air de vous : 6+6
         Dans ses yeux, dans ses traits, un je ne sais quoi brille ; 6+6
890 Enfin, on s'aperçoit qu'il tient de la famille. 6+6
GÉRONTE.
         Par ma foi, s'il en tient, il lui fait peu d'honneur. 6+6
         Ah ! Le vilain parent !
LISETTE.
         Et vous auriez le coeur 6+6
         De laisser votre bien, une si belle somme, 6+6
         Vingt mille écus comptant, à ce beau gentilhomme ? 6+6
GÉRONTE.
895 Moi, lui laisser mon bien ! J'aimerais mieux cent fois 6+6
         L'enterrer pour jamais.
LISETTE.
         Ma foi, je m'aperçois 6+6
         Que monsieur le neveu, si j'en crois mon présage, 6+6
         N'aura pas trop gagné d'avoir fait son voyage, 6+6
         Et que le pauvre diable, arrivé d'aujourd'hui, 6+6
900 Aurait aussi bien fait de demeurer chez lui. 6+6
GÉRONTE.
         Si c'est sur mon bien seul qu'il fonde sa cuisine, 6+6
         Je t'assure dé qu'il mourra de famine, 6+6
         Et qu'il n'aura pas lieu de rire à mes dépens. 6+6
LISETTE.
         C'est fort bien fait : il faut apprendre à vivre aux gens. 6+6
905 Voilà comme sont faits tous ces neveux avides, 6+6
         Qui ne peuvent cacher leurs naturels perfides : 6+6
         Quand ils n'assomment pas un oncle assez âgé, 6+6
         Ils prétendent encor qu'il leur est obligé. 6+6
         Mais Éraste revient, et nous allons apprendre 6+6
         Comment tout s'est passé.
SCÈNE IV
GÉRONTE.
910 Tu te fais bien attendre ! 6+6
         Tu m'as abandonné dans un grand embarras. 6+6
         Un malheureux neveu m'est tombé sur les bras. 6+6
ÉRASTE.
         Il vient de m'accoster là-bas tout hors d'haleine, 6+6
         Et m'a dit en deux mots le sujet qui l'amène. 6+6
GÉRONTE.
         Que dis-tu de ses airs ?
ÉRASTE.
915 Je les trouve étonnants. 6+6
         Il peste, il jure, il veut mettre le feu céans. 6+6
GÉRONTE.
         J'aurais bien eu besoin ici de ta présence 6+6
         Pour réprimer l'excès de son impertinence ; 6+6
         Lisette en est témoin.
LISETTE.
         Ah ! Le mauvais pendard, 6+6
920 À qui monsieur voulait de son bien faire part ! 6+6
GÉRONTE.
         J'ai bien changé d'avis : je te donne parole 6+6
         Qu'il n'aura de mon bien jamais la moindre obole. 6+6
ÉRASTE.
         Je me suis acquitté de ma commission, 6+6
         Et tout s'est fait au gré de notre intention. 6+6
925 Votre lettre a produit un effet qui m'enchante. 6+6
         On a montré d'abord une âme indifférente ; 6+6
         D'un faux air de mépris voulant couvrir leur jeu, 6+6
         Elles me paraissaient s'en soucier fort peu : 6+6
         Mais quand je leur ai dit que vous vouliez me faire 6+6
930 Aujourd'hui de vos biens unique légataire, 6+6
         (Car vous m'avez prescrit de parler sur ce ton…) 6+6
GÉRONTE.
         Oui, je te l'ai promis ; c'est mon intention. 6+6
ÉRASTE.
         Elles ont toutes deux témoigné des surprises 6+6
         Dont elles ne seront de six mois bien remises. 6+6
GÉRONTE.
         J'en suis persuadé.
ÉRASTE.
935 Mais écoutez ceci, 6+6
         Qui doit bien vous surprendre, et m'a surpris aussi ; 6+6
         C'est que madame Argante, aimant votre famille, 6+6
         M'a proposé, tout franc, de me donner sa fille, 6+6
         Et d'acquitter ainsi, par un commun égard, 6+6
940 La parole donnée et d'une et d'autre part. 6+6
GÉRONTE.
         Et qu'as-tu su répondre à ces belles pensées ? 6+6
ÉRASTE.
         Que je ne voulais point aller sur vos brisées, 6+6
         Sans avoir, sur ce point, su votre sentiment, 6+6
         Et de plus, obtenu votre consentement. 6+6
GÉRONTE.
945 Ne t'embarrasse point encor de mariage. 6+6
         Que mon exemple ici serve à te rendre sage. 6+6
LISETTE.
         Moi, j'approuverais fort cet hymen et ce choix : 6+6
         Il est tel qu'il le faut, et j'y donne ma voix. 6+6
         Il convient à monsieur de suivre cette envie, 6+6
950 Non à vous, qui devez renoncer à la vie. 6+6
GÉRONTE.
         A la vie ! Et pourquoi ? Suis-je mort, s'il vous plaît ? 6+6
LISETTE.
         Je ne sais pas, monsieur, au vrai ce qu'il en est ; 6+6
         Mais tout le monde croit, à votre air triste et sombre, 6+6
         Qu'errant près du tombeau, vous n'êtes plus qu'une ombre, 6+6
955 Et que, pour des raisons qui vous font différer, 6+6
         Vous ne vous êtes pas encor fait enterrer. 6+6
GÉRONTE.
         Avec de tels discours et ton air d'insolence, 6+6
         Tu pourrais, à la fin, lasser ma patience. 6+6
LISETTE.
         Je ne sais point, monsieur, farder la vérité, 6+6
960 Et dis ce que je pense avecque liberté. 6+6
SCÈNE V
LE LAQUAIS.
         Une dame, là-bas, monsieur, avec sa suite, 6+6
         Qui porte le grand deuil, vient vous rendre visite, 6+6
         Et se dit votre nièce.
GÉRONTE.
         Encore des parents ! 6+6
LE LAQUAIS.
         La ferai-je monter ?
GÉRONTE.
         Non, je te le défends. 6+6
LISETTE.
965 Gardez-vous bien, monsieur, d'en user de la sorte ; 6+6
         Et vous ne devez pas lui refuser la porte. 6+6
Au Laquais.
         Va-t'en la faire entrer.
SCÈNE VI
LISETTE, à Géronte.
         Contraignez-vous un peu : 6+6
         La nièce aura l'esprit mieux fait que le neveu. 6+6
         Entre tant de parents, ce serait bien le diable 6+6
970 S'il ne s'en trouvait pas quelqu'un de raisonnable. 6+6
SCÈNE VII
CRISPIN fait des révérences au Laquais de Géronte qui lui ouvre la porte. Le petit dragon sort. À Géronte.
         Permettez, s'il vous plaît, que cet embrassement 6+6
         Vous témoigne ma joie et mon ravissement : 6+6
         Je vois un oncle enfin, mais un oncle que j'aime, 6+6
         Et que j'honore aussi cent fois plus que moi-même. 6+6
LISETTE, bas, à Éraste.
         Monsieur, c'est là Crispin.
ÉRASTE, bas, à Lisette.
975 C'est lui, je le sais bien ; 6+6
         Nous avons eu là-bas un moment d'entretien. 6+6
GÉRONTE, à Éraste.
         Elle a de la douceur et de la politesse. 6+6
         Qu'on donne promptement un fauteuil à ma nièce. 6+6
CRISPIN, au Laquais de Géronte.
         Ne bougez, s'il vous plaît ; le respect m'interdit. 6+6
À Géronte, avec le ton du respect.
980 Un fauteuil près mon oncle ! Un tabouret suffit. 6+6
Le Laquais donne un tabouret à Crispin.
GÉRONTE.
         Je suis assez content déjà de la parente. 6+6
ÉRASTE.
         Elle sait vraiment vivre, et sa taille est charmante. 6+6
Le Laquais donne un fauteuil à Géronte, une chaise à Éraste, un tabouret à Lisette, et sort.
SCÈNE VIII
CRISPIN.
         Fi donc ! Vous vous moquez, je suis à faire peur. 6+6
         Je n'avais autrefois que cela de grosseur ; 6+6
985 Mais vous savez l'effet d'un fécond mariage, 6+6
         Et ce que c'est d'avoir des enfants en bas âge : 6+6
         Cela gâte la taille, et furieusement. 6+6
LISETTE.
         Vous passeriez encor pour fille assurément. 6+6
CRISPIN.
         J'ai fait du mariage une assez triste épreuve. 6+6
990 À vingt ans mon mari m'a laissé mère et veuve. 6+6
         Vous vous doutez assez qu'après ce prompt trépas, 6+6
         Et faite comme on est, ayant quelques appas, 6+6
         On aurait pu trouver à convoler de reste ; 6+6
         Mais du pauvre défunt la mémoire funeste 6+6
995 M'oblige à dévorer en secret mes ennuis. 6+6
         J'ai bien de fâcheux jours, et de plus dures nuits : 6+6
         Mais d'un veuvage affreux les tristes insomnies 6+6
         Ne m'arracheront point de noires perfidies ; 6+6
         Et je veux chez les morts emporter, si je peux, 6+6
1000 Un coeur qui ne brûla que de ses premiers feux. 6+6
ÉRASTE.
         On ne poussa jamais plus loin la foi promise. 6+6
         Voilà des sentiments dignes d'une Artémise. 6+6
GÉRONTE, à Crispin.
         Votre époux, vous laissant mère et veuve à vingt ans, 6+6
         Ne vous a pas laissé, je crois, beaucoup d'enfants. 6+6
CRISPIN.
1005 Rien que neuf ; mais, le coeur tout gonflé d'amertume, 6+6
         Deux ans encore après j'accouchai d'un posthume. 6+6
LISETTE.
         Deux ans après ! Voyez quelle fidélité ! 6+6
         On ne le croira pas dans la postérité. 6+6
GÉRONTE, à Crispin.
         Peut-on vous demander, sans vous faire de peine, 6+6
1010 Quel sujet si pressant vous fait quitter le Maine ? 6+6
CRISPIN.
         Le désir de vous voir est mon premier objet ; 6+6
         De plus, certain procès qu'on m'a sottement fait, 6+6
         Pour certain four banal sis en mon territoire. 6+6
         Je propose d'abord un bon déclinatoire ; 6+6
1015 On passe outre : je forme empêchement formel ; 6+6
         Et, sans nuire à mon droit, j'anticipe l'appel. 6+6
         La cause est au bailliage ainsi revendiquée : 6+6
         On plaide, et je me trouve enfin interloquée ! 6+6
LISETTE.
         Interloquée ! Ah, ciel ! Quel affront est-ce là ! 6+6
1020 Et vous avez souffert qu'on vous interloquât ! 6+6
         Une femme d'honneur se voir interloquée ! 6+6
ÉRASTE.
         Pourquoi donc de ce terme être si fort piquée ? 6+6
         C'est un mot du barreau.
LISETTE.
         C'est ce qu'il vous plaira ; 6+6
         Mais juge, de ses jours, ne m'interloquera : 6+6
1025 Le mot est immodeste, et le terme m'en choque ; 6+6
         Et je ne veux jamais souffrir qu'on m'interloque. 6+6
GÉRONTE, à Crispin.
         Elle est folle, et souvent il lui prend des accès… 6+6
         Elle ne parle pas si bien que vous procès 6+6
CRISPIN.
         Ce procès n'est pas seul le sujet qui m'amène, 6+6
1030 Et qui m'a fait quitter si brusquement le Maine. 6+6
         Ayant appris, monsieur, par gens dignes de foi, 6+6
         Qui m'ont fait un récit de vous, et que je crois, 6+6
         Que vous étiez un homme atteint de plus d'un vice, 6+6
         Un ivrogne, un joueur…
ÉRASTE.
         Comment donc ? Quel caprice ! 6+6
CRISPIN.
1035 Qui hantiez certains lieux et le jour et la nuit, 6+6
         Où l'honnêteté souffre et la pudeur gémit… 6+6
GÉRONTE.
         Est-ce à moi, s'il vous plaît, que ce discours s'adresse ? 6+6
CRISPIN.
         Oui, mon oncle, à vous-même. A-t-il rien qui vous blesse, 6+6
         Puisqu'il est copié d'après la vérité ? 6+6
GÉRONTE, à part.
         Je ne sais où j'en suis.
CRISPIN.
1040 On m'a même ajou 6+6
         Que, depuis très longtemps, avec mademoiselle, 6+6
         Vous meniez une vie indigne et criminelle, 6+6
         Et que vous en aviez déjà plusieurs enfants. 6+6
LISETTE.
         Avec moi ! Juste ciel ! Voyez les médisants ! 6+6
1045 De quoi se mêlent-ils ? Est-ce là leur affaire ? 6+6
GÉRONTE.
         Je ne sais qui retient l'effet de ma colère. 6+6
CRISPIN.
         Ainsi, sur le rapport de mille honnêtes gens, 6+6
         Nous avons fait, monsieur, assembler vos parents ; 6+6
         Et pour vous empêcher, dans ce désordre extrême, 6+6
1050 De manger notre bien et vous perdre vous-même, 6+6
         Nous avons résolu, d'une commune voix, 6+6
         De vous faire interdire, en observant les lois. 6+6
GÉRONTE.
         Moi, me faire interdire !
LISETTE.
         Ah ciel ! Quelle famille ! 6+6
CRISPIN.
         Nous savons votre vie avecque cette fille, 6+6
1055 Et voulons empêcher qu'il ne vous soit permis 6+6
         De faire un mariage un jour in extremis. 6+6
GÉRONTE, se levant.
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