ROL_1/ROL28
Maurice Rollinat
Dans Les Brandes
Poèmes Et Rondels
1877
LE CRAPAUD
         O vivante et visqueuse extase 8
         Accroupie au bord des marais, 8
         Pèlerin morne de la vase, 8
         Des vignes et des bruns guérets, 8
5 Paria, dont la vue inspire 8
         De l'horreur aux pestiférés, 8
         Crapaud, inconscient vampire 8
         Des vaches sommeillant aux prés ; 8
         Infime roi des culs-de-jatte 8
10 Écrasé par ta pesanteur, 8
         Sombre forçat tirant la patte 8
         Avec une affreuse lenteur, 8
         A toi que Dieu semble maudire, 8
         A toi, doux martyr des enfants, 8
15 Le cœur ému, je viens te dire 8
         Que je te plains et te défends. 8
         Ton pauvre corps, lorsque tu bouges, 8
         Est inquiet et tourmenté, 8
         Et ce qui sort de tes yeux rouges, 8
20 C'est une immense humilité. 8
         Je t'aime, monstre épouvantable. 8
         Que j'ai vu grimpant l'autre soir, 8
         Avec un effort lamentable, 8
         Dans l'épaisseur du buisson noir. 8
25 Loin de l'homme et de la vipère, 8
         Loin de tout ce qui frappe et mord, 8
         Je te souhaite un bon repaire, 8
         Obscur et froid comme la mort. 8
         Fuis vers une mare chargée 8
30 De brume opaque et de sommeil, 8
         Et que n'auront jamais figée 8
         Les yeux calcinants du soleil. 8
         Qu'un ciel à teintes orageuses, 8
         Toujours plein de morosité, 8
35 Sur tes landes marécageuses 8
         Éternise l'humidité ; 8
         Pour que toi, le rôdeur des flaques, 8
         Tu puisses faire tes plongeons 8
         Dans de délicieux cloaques 8
40 Frais, sous le fouillis vert des joncs. 8
         Dans la grande paix sépulcrale 8
         De la nuit qui tombe des cieux, 8
         Lorsque le vent n'est plus qu'un râle 8
         Dans les arbres silencieux, 8
45 Unis-toi sous la froide lune, 8
         Qui t'enverra son regard blanc, 8
         A la femelle molle et brune 8
         Bavant de plaisir à ton flanc ! 8
         Dans les nénuphars, jamais traîtres, 8
50 Humez l'amour, l'amour béni, 8
         Qui donne aux plus horribles êtres 8
         Les ivresses de l'infini. 8
         Et puis, chemine, lent touriste, 8
         De la mare au creux du sapin, 8
55 En chuchotant ton cri plus triste 8
         Que tous les mineurs de Chopin. 8
         Rampe à l'aise, deviens superbe 8
         De laideur grasse et de repos, 8
         Dans la sécurité d'une herbe 8
60 Où ne vivront que des crapauds ! 8
         De l'hiver à la canicule 8
         Puisses-tu savourer longtemps 8
         L'ombre vague du crépuscule 8
         Près des solitaires étangs ! 8
65 Puisse ta vie être un long rêve 8
         D'amour et de sérénité ! 8
         Sois la hideur ravie, et crève 8
         De vieillesse ou de volupté ! 8
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