ROU_1/ROU10
Jean-Antoine Roucher
Les Mois
1779
LES MOIS D'AUTOMNE
NOVEMBRE
CHANT NEUVIÈME
         LES vents sont accourus : leur troupe déchaînée 12
         Déjà vers son déclin précipite l’année. 12
         Déjà n’offrant par-tout qu’un aride coup-d’œil, 12
         L’automne se dépouille ; et la forêt en deuil, 12
5 Impuissante à garder un reste de verdure, 12
         Sent mourir tous ses sucs liés par la froidure. 12
         LE ciel même est changé. L’aurore au front vermeil 12
         Se cache : elle s’endort d’un triste et long sommeil. 12
         Le roi du jour enfin n’a plus d’avant-courrière, 12
10 Et sans être annoncé doit ouvrir sa carrière, 12
         Il l’ouvre : mais hélas ! Ses feux tombent, perdus 12
         Dans l’humide épaisseur des brouillards suspendus. 12
         Touche-t-il au midi ? La reine des ténèbres 12
         Soudain vole, l’atteint ; et de ses rets funèbres 12
15 Enveloppant les cieux dans leur vaste contour, 12
         Sur quinze heures sans gloire y domine à son tour. 12
         AU lieu de cette aimable et paisible rosée, 12
         Dont la terre au printems brilloit fertilisée, 12
         Le brouillard s’épaissit, et se glace en frimats ; 12
20 La pluie à longs torrens inonde nos climats ; 12
         Tout nage : et cet aspect des plaines désolées, 12
         Le fleuve avec fracas roulant dans les vallées, 12
         Et noircissant ses eaux, et jusqu’au flanc des monts 12
         S’élevant, prêt à rompre et ses bords et ses ponts, 12
25 Les bois sans ornement, les oiseaux sans ramage, 12
         Tout d’un monde vieilli nous peint la sombre image ; 12
         Tout de pensers de mort conspire à me nourrir. 12
         Je lis autour de moi : ce qui naît doit mourir. 12
         Mais j’y peux lire aussi : ce qui meurt doit renaître. 12
30 HÉRAUT de cette loi, que tu nous fis connoître, 12
         Ô vieillard de Samos ! Viens, parle, et dans mes vers 12
         Que ta sagesse encor instruise l’univers. 12
         RIEN ne s’anéantit, non rien ; et la matière 12
         Comme un fleuve éternel roule toujours entière. 12
35 Qui pourroit au grand-tout fournir des alimens, 12
         Si les êtres, détruits jusqu’en leurs élémens, 12
         Du néant chimérique étoient jamais la proie ? 12
         Ce vêtement de feu que le soleil déploie, 12
         Mars, Vénus et Phébé, Mercure et Jupiter 12
40 Errans avec Saturne aux plaines de l’éther, 12
         Nos fleurs, nos grains nos fruits éclos au doux zéphyre, 12
         Et ces rocs, dont les flancs sont veinés de porphyre, 12
         Et ces vieilles forêts aux rameaux chevelus ; 12
         Tout l’ouvrage des dieux enfin ne seroit plus, 12
45 Si de sa propre cendre il ne pouvoit renaître. 12
         Je mourrai : cependant les germes de mon être 12
         D’une éternelle mort ne seront point frappés ; 12
         Non : de la tombe un jour mes esprits échappés, 12
         Soutiens d’un autre corps, y nourriront la vie. 12
50 VOIS-TU, lorsqu’à sa table un ami te convie, 12
         Vois-tu de main en main passer rapidement 12
         La fougère, où pétille un breuvage écumant ? 12
         Eh bien ! De l’univers ce banquet est l’image : 12
         Du flambeau de la vie on s’y prête l’usage. 12
55 Les prés et les forêts, les champs et les côteaux 12
         À la jeune brebis livrent leurs végétaux ; 12
         La brebis à nos corps fournit leur nourriture ; 12
         D’un peuple dévorant nos corps sont la pâture ; 12
         Et comme nous enfin ce peuple, qui périt, 12
60 À la terre rendu, de ses sucs la nourrit. 12
         AUJOURD’HUI que les vents, à la bruyante haleine, 12
         Ont d’un voile grisâtre enveloppé la plaine, 12
         Et courbant, fracassant le front noirci des bois, 12
         Vont laisser sans honneur le neuvième des mois, 12
65 Nos regards attristés contemplent ce ravage ; 12
         Mélancoliquement, le long de ce rivage, 12
         Nous foulons à regret ces feuillages séchés, 12
         Par l’aquilon jaloux de leur tige arrachés. 12
         Il changera pourtant ce tableau monotone, 12
70 Et le printems naîtra des débris de l’automne : 12
         Oui, ces feuilles, n’aguère ornement des forêts, 12
         Se transformant bien-tôt en fertiles engrais, 12
         De leurs sucs immortels iront former encore 12
         Le panache ondoyant, dont l’arbre se décore. 12
75 Oh ! Que sans peine alors, dans les bois renaissans, 12
         Nous oublirons l’automne et ses jours languissans ! 12
         CE n’est point toutefois que nos foyers agrestes 12
         De leurs charmes perdus ne conservent les restes. 12
         De la nuit des vapeurs dégageant l’horizon, 12
80 Un soleil d’or se lève ; et l’ardente saison 12
         De l’automne flétri prend un moment la place. 12
         Consolateur des champs, que menaçoit la glace, 12
         Le règne fugitif de ce nouvel été 12
         Ramène avec comus la folâtre gaîté. 12
85 ALORS, riche des fruits qu’ont enfanté les plaines, 12
         Et des trésors vineux dont ses tonnes sont pleines, 12
         Libre tout-à-la-fois de labours et d’impôts, 12
         L’agriculteur jouit. Voyez-le en son repos 12
         Placer amis, voisins à sa table : la troupe, 12
90 Sans cesse remplissant et vuidant une coupe, 12
         Rit, chante ; et de bons mots égayant le festin, 12
         Chacun d’eux étonné voit blanchir le matin. 12
         MAIS ces derniers beaux jours vont encor disparoître, 12
         Déjà même ils ont fui. Chaque instant voit s’accroître 12
95 La langueur du soleil, qu’à replis onduleux, 12
         Embrasse tout entier un voile nébuleux. 12
         L’automne touche enfin à son terme ; et la terre, 12
         Inféconde à regret, se durcit, se resserre : 12
         Aux germes créateurs les vents ferment son sein. 12
100 ET cependant, vers nous s’avancent par essaim 12
         Les oiseaux voyageurs, qui nés sous l’œil de l’ourse, 12
         Loin d’elle tous les ans précipitent leur course 12
         Prudemment déserteurs de leurs tristes climats, 12
         Ils cherchent sur nos bords de moins rudes frimats. 12
105 Ils y remplaceront ce peuple d’hirondelles, 12
         Qui, des jours printanniers les compagnes fidèles, 12
         Près du Nil, du Gambra, du Tygre et de l’Indus, 12
         Retrouvent les zéphyrs que nous avons perdus. 12
         CES oiseaux, il est vrai, plus fièrement sauvages 12
110 Que ceux, dont le printems égayoit nos rivages, 12
         Ne feront point ouïr au silence des bois 12
         Les soupirs cadencés d’une amoureuse voix. 12
         Âpre comme l’hyver, qui les suit à la trace, 12
         Leur chant n’est qu’un long cri sans douceur et sans grâce ; 12
115 Mais leur instinct, leurs mœurs, d’un sage studieux, 12
         Peuvent du moins encor intéresser les yeux. 12
         SI je porte mes pas à travers la campagne, 12
         Je verrai du pluvier la coquette compagne 12
         L’attirer près des lacs, s’enfuir sous les roseaux, 12
120 Puis razer comme un trait la surface des eaux, 12
         S’arrêter, fuir encor ; et cette heureuse adresse, 12
         De l’amant, qui l’oublie, éveiller la tendresse. 12
         Je pourrai voir encor les cannes du lapland, 12
         Qui sillonnant les airs en triangle volant, 12
125 Trente fois, chaque jour, changent de capitaine. 12
         Fatigué des travaux d’une course lointaine, 12
         Ce bataillon veut-il, dans sa marche arrêté, 12
         Goûter un doux sommeil par la peine acheté ? 12
         Aux rives d’un étang, la troupe fugitive 12
130 S’abbat ; et l’un d’entr’eux, sentinelle attentive, 12
         Tandis que dans le camp tout repose endormi, 12
         Les yeux sans cesse ouverts observe l’ennemi. 12
         CROYEZ donc maintenant, sectateurs de Descartes 12
         Vous, que la vérité de ses temples écartes, 12
135 Croyez qu’esclave-né d’un aveugle pouvoir, 12
         L’animal ne sauroit ni sentir, ni prévoir ! 12
         Dites que de leur sang le cours involontaire 12
         Des loix du mouvement rend leur corps tributaire : 12
         La raison vous condamne ; elle parle, et détruit 12
140 Un systême jaloux, que l’orgueil a construit. 12
         JE sais bien que Buffon daigne grossir le nombre 12
         Des mortels, que Réné voit autour de son ombre ; 12
         Qu’à ce maître fameux, qu’on délaisse aujourd’hui, 12
         D’un style séducteur il a prêté l’appui : 12
145 Mais fidèle au respect que je dois au grand-homme, 12
         Qui, de l’être incréé jusqu’au plus vil atôme 12
         Promenant de son vol l’infatigable ardeur, 12
         De l’univers entier sonda la profondeur, 12
         J’ose, sans étaler une audace insensée, 12
150 À son autorité dérober ma pensée : 12
         Trop de fois à l’erreur un grand-homme est soumis. 12
         Au sein des animaux, oui, la nature a mis 12
         Un esprit, qui dans eux fait mouvoir la matière, 12
         L’éclaire, la conduit, l’anime toute entière. 12
155 C’est lui qui, dans ces jours, où l’oiseau tristement 12
         Demande aux bois flétris quelque foible aliment, 12
         Aux cités pousse en foule et la huppe azurée 12
         Et la swelte mézange, à l’aîle diaprée, 12
         Le brillant rouge-gorge y devance leurs pas : 12
160 Il vient, sans redouter les flèches du trépas, 12
         Ni la captivité mille fois plus cruelle, 12
         Nous rendre innocemment sa visite annuelle. 12
         IMITEZ leur retour, ô vous, de qui les rois 12
         Ont fait l’appui de l’homme opprimé dans ses droits ; 12
165 Allez, il en est tems : reprenez la balance, 12
         Qui, jusques sous le daîs, fait pâlir l’insolence. 12
         Mais, prêtres de Thémis, jurez à ses autels, 12
         Qu’équitables et purs comme les immortels, 12
         Vous n’égarerez point dans la nuit de l’intrigue 12
170 La vérité : qui marche étrangère à la brigue : 12
         Jurez que sans oreille à la voix du puissant, 12
         Vous lui refuserez le sang de l’innocent : 12
         Jurez que la beauté, plus forte dans les larmes ; 12
         Trouvera votre cœur armé contre ses charmes ; 12
175 Enfin que dans vos mœurs, ainsi qu’en vos arrêts, 12
         Vous n’offrirez de vous que de nobles portraits. 12
         Je ne veux confier ce sacré ministère 12
         Qu’à l’homme vertueux, dont l’éloquence austère 12
         N’adopte, pour tonner contre l’oppression : 12
180 Ni mot injurieux, ni lâche passion : 12
         Qu’à l’inflexible honneur, il soit resté fidèle, 12
         Et qu’enfin Dupaty lui serve de modèle. 12
         PEUT-ÊTRE à ce seul mot, Dupaty, rougis-tu ? 12
         Mais à notre amitié, bien moins qu’à ta vertu, 12
185 Je devois aujourd’hui ce solemnel hommage. 12
         Ah ! Si ces foibles vers, qu’ennoblit ton image, 12
         Peuvent franchir des ans l’espace illimité, 12
         Et consacrer ma muse à l’immortalité ; 12
         On saura que j’avois pour ami véritable 12
190 Un homme incorruptible, intrépide, équitable, 12
         Qui, sensible aux malheurs par le peuple soufferts, 12
         Sut braver, jeune encor, et l’exil et les fers. 12
         POURSUIS donc, Dupaty, ta course glorieuse ; 12
         Et tandis qu’au sénat ta main victorieuse 12
195 Couvrira l’opprimé de l’égide des loix, 12
         Moi, qu’un autre destin fit pour d’autres emplois, 12
         Au nom des saintes mœurs dont l’intérêt m’enflamme, 12
         J’ose, dispensateur de l’éloge et du blâme, 12
         Faire entendre ma lyre à ces flots de guerriers, 12
200 Qui viennent aujourd’hui, le front ceint de lauriers, 12
         Dans la paix, que l’hyver accorde à la patrie, 12
         Attendre le retour de la saison fleurie. 12
         VERTUEUX dans nos murs comme sous les drapeaux, 12
         Les uns sauront encor illustrer leur repos. 12
205 Des enfans, une épouse aussi tendres qu’aimables, 12
         Un père vieillissant, des amis estimables, 12
         Aux lèvres du héros attachés, suspendus, 12
         Demandent quels combats sa valeur a rendus ; 12
         Il parle, et le récit d’une aussi belle histoire 12
210 Fait au plus jeune enfant envier la victoire. 12
         MAIS pour quelques guerriers toujours grands dans la paix, 12
         Combien dont le repos avilit les hauts faits ! 12
         La foule par ses mœurs dégrade ses services, 12
         Et traîne ses lauriers dans la fange des vices. 12
215 Je ne vous noircis point, je peins ce que je vois, 12
         Fils de Mars ; trop long-tems d’une coupable voix 12
         Les muses, à vos piés rampantes, avilies, 12
         Ont flatté lâchement vos honteuses folies : 12
         Le véritable honneur, que vous avez quitté, 12
220 Soulève contre vous la sévère équité. 12
         DITES pourquoi trompant et la mère et la fille, 12
         Vous abreuvez d’opprobre un vieux chef de famille : 12
         Pourquoi d’un jeu sans borne affrontant les hazards, 12
         On vous voit dans la nuit, échevelés, hagards, 12
225 De vos immenses biens ruiner l’édifice, 12
         Et pour le réparer appeller l’artifice : 12
         Pourquoi l’humble artisan chargé de vos mépris 12
         Envain de son travail vous demande le prix ; 12
         Et pourquoi, prodiguant un amour idolâtre 12
230 Aux beautés, dont le vice a paré le théâtre, 12
         De ces viles Phrynés vous adoptez les mœurs ? 12
         EH quoi ! Vous répondez qu’aigri dans mes humeurs 12
         J’insulte à vos ayeux, et qu’un sombre vertige 12
         A dans les rejetons deshonoré la tige. 12
235 Ah ! Si des premiers noms vous êtes revêtus, 12
         Montrez-vous donc aussi les premiers en vertus. 12
         Rendez-nous les héros dont vous êtes la race : 12
         Les champs, qui de leurs pas ont conservé la trace, 12
         Et ces bois, vieux témoins de leurs nobles plaisirs, 12
240 S’apprêtent à charmer les jours de vos loisirs. 12
         Allez de la fatigue y nourrir l’habitude, 12
         Et que votre repos soit encore une étude : 12
         Les bois furent toujours l’école des guerriers, 12
         Et Diane à Bellone apprête les lauriers. 12
245 VOYEZ-VOUS le soleil vers le froid sagittaire ? 12
         Il éclaire pour vous la forêt solitaire, 12
         Et des jours de la chasse annonce le retour. 12
         Le bras, qui de vos champs ranimoit la vigueur ? 12
         Le cor, pour éveiller les châteaux d’alentour, 12
250 Frappe et remplit les airs de bruyantes fanfares : 12
         L’ardent coursier hennit, et vingt meutes barbares, 12
         Près de porter la guerre au monarque des bois, 12
         En rapide aboîment font éclater leur voix. 12
         Ennemis affamés que les veneurs devancent, 12
255 Les chiens vers la forêt en tumulte s’avancent ; 12
         Et bien-tôt sur leur pas l’impétueux coursier, 12
         Tout fier d’un conducteur brillant d’or et d’acier, 12
         Non loin de la retraite où l’ennemi repose 12
         Arrive. L’assaillant en ordre se dispose : 12
260 Tous ces flots de chasseurs, prudemment partagés, 12
         Se forment en deux corps sur les aîles rangés ; 12
         Les chiens au milieu d’eux se placent en silence. 12
         Tout se tait : le cor sonne ; on s’écrie, on s’élance, 12
         Et soudain comme un trait meute, coursier, chasseur, 12
265 Du rempart des taillis ont franchi l’épaisseur. 12
         ÉVEILLÉ dans son fort, au bruit de la tempête, 12
         La terreur dans les yeux le cerf dresse la tête, 12
         Voit la troupe sur lui fondant comme un éclair ; 12
         Il déserte son gîte ; il court, vole et fend l’air, 12
270 Et sa course déjà de l’aquilon rivale 12
         Entre l’armée et lui laisse un vaste intervalle : 12
         Mais les chiens plus ardens, vers la terre inclinés, 12
         Dévorans les esprits de son corps émanés, 12
         Demeurent sans repos attachés à sa trace ; 12
275 Ils courent. L’animal, ô nouvelle disgrace ! 12
         L’animal est surpris en un fort écarté. 12
         Moins confiant alors en son agilité, 12
         Par la feinte et la ruse il défend sa foiblesse ; 12
         Sur lui-même trois fois il tourne avec souplesse, 12
280 Ou cherche un jeune cerf, de sa vieillesse ami, 12
         Et l’expose en sa place à l’œil de l’ennemi. 12
         MAIS la brûlante odeur des esprits qu’il envoie, 12
         Conductrice des chiens les ramène à sa voie. 12
         C’est alors qu’il bondit et veut franchir les airs ; 12
285 Sa trace est reconnue : enfin dans ces déserts, 12
         Contre tant d’ennemis ne trouvant plus d’asyle, 12
         Le roi de la forêt à jamais s’en exile. 12
         Il ne reverra plus ce spacieux séjour, 12
         Où vingt jeunes rivaux vaincus en un seul jour 12
290 Laissoient à ses plaisirs une vaste carrière : 12
         Il franchit, n’osant plus regarder en arrière, 12
         Il franchit les fossés, les palis et les ponts 12
         Et les murs et les champs et les bois et les monts. 12
         Tout fumant de sueur, près d’un fleuve il arrive, 12
295 Et la meute avec lui déjà touche à la rive. 12
         Le premier dans les flots il s’élance à leurs yeux. 12
         Avec des heurlemens les chiens plus furieux, 12
         Trempés de leur écume, affamés de carnage, 12
         Se plongent dans le fleuve, et l’ouvrent à la nage. 12
300 CEPENDANT un nocher devance leur abord ; 12
         Et tandis que sa nef les porte à l’autre bord, 12
         L’infortuné, poussant une pénible haleine, 12
         Et glacé par le froid de la liquide plaine, 12
         Vogue, franchit le fleuve, et de l’onde sorti 12
305 Fuit encor, de chasseurs et de chiens investi. 12
         Sa force enfin trompant son courage, il s’arrête ; 12
         Il tombe : le cor sonne, et sa mort qui s’apprête 12
         L’enflammant de fureur, l’animal aux abois 12
         Se montre digne encor de l’empire des bois. 12
310 Il combat de la tête, il couvre de blessures 12
         L’aboyant ennemi, dont il sent les morsures. 12
         Mais il resiste en vain ; hélas ! Trop convaincu 12
         Que foible, languissant, de fatigue vaincu, 12
         Il ne peut inspirer que de vaines allarmes, 12
315 Pour fléchir son vainqueur il a recours aux larmes ; 12
         Ses larmes ne sauroient adoucir son vainqueur. 12
         Il détourne les yeux, se cache ; et le piqueur 12
         Impitoyable, et sourd aux longs soupirs qu’il traîne, 12
         Le perçant d’un poignard, ensanglante l’arène. 12
320 Il expire ; et les cors célèbrent son trépas. 12
         À leur voix éclatante accourez à grands pas, 12
         Vous, enfans des héros, vous, qui nés pour la gloire, 12
         Devez de flots de sang acheter la victoire : 12
         De vos cruels emplois venez prendre les mœurs. 12
325 MAIS toi, fait pour dompter nos sauvages humeurs, 12
         Beau sexe, à qui les cieux donnèrent en partage 12
         La grâce, et la pitié ton plus doux avantage, 12
         Va, fuis, éloigne toi : que jamais les forêts 12
         Sous les habits de Mars ne m’offrent tes attraits ; 12
330 Sous les habits de Mars Vénus a moins de charmes. 12
         Oui, belles ; l’appareil de nos sanglantes armes 12
         Vous ravit et la grâce et cet air de candeur, 12
         Qui dans votre œil modeste anime la pudeur. 12
         Ah ! D’un glaive jamais ne paroissez armées ; 12
335 Pour des combats plus doux l’amour vous a formées. 12
         IL veut, pour nous charmer, qu’un simple vêtement 12
         Sur vos corps délicats flotte négligemment ; 12
         Qu’un luth, à votre gré, s’irrite ou s’attendrisse ; 12
         Que la rose en bouton sous vos pinceaux fleurisse ; 12
340 Que vos doigts, conduisans l’aiguille de Pallas, 12
         Unissent sur la toile Elmire à son Hylas ; 12
         Que votre pié, fidèle aux loix de la cadence, 12
         Suspende et tour-à-tour précipite la danse ; 12
         Et que vos belles mains nourricières des fleurs, 12
345 L’hyver, sous vos lambris, cultivent leurs couleurs. 12
         Il exige sur-tout qu’amantes enflammées, 12
         Vous sentiez, vous goûtiez le plaisir d’être aimées ; 12
         Qu’écartant loin de vous toute frivolité, 12
         Vous ne voliez jamais à l’infidélité ; 12
350 Que l’aimable enjoûment respire sur vos traces ; 12
         Que votre sein fécond reproduise vos grâces ; 12
         Que la société vous doive ses douceurs 12
         Et ses goûts délicats et ses paisibles mœurs ; 12
         Que nous montrant l’hymen sous un dehors prospère, 12
355 Vous fassiez envier le bonheur d’être père. 12
         Enfin, quand l’âge mûr changera vos desirs, 12
         Que vos châteaux encor vous donnent des plaisirs ; 12
         De vos fruits, de vos fleurs exprimez l’ambroisie ; 12
         Qu’aujourd’hui du pommier la richesse choisie 12
360 Sous vos yeux vigilans se transforme en boisson. 12
         PEUT-ÊTRE ici devrois-je, émule de Thomson, 12
         Chanter ce jus piquant, nectar de la Neustrie : 12
         Mais j’entends tout-à-coup, oui, j’entends ma patrie, 12
         Qui me montrant de loin ses arbres toujours verds, 12
365 Réclame pour l’olive une place en mes vers. 12
         BRILLANTE occitanie, amoureuse contrée, 12
         De tous les dons des cieux enrichie et parée, 12
         Si je ne puis, hélas ! Jouir de tes présens, 12
         Du moins le souvenir me les rendra présens. 12
370 LE soleil a paru. Le sud, par son haleine, 12
         A fondu les frimats qui blanchissoient la plaine. 12
         Quels essaims diligens, d’un bois flexible armés, 12
         S’avancent, l’un par l’autre au travail animés, 12
         Vers les champs couronnés de l’arbre de Minerve ? 12
375 Loin d’ici tout mortel que la mollesse énerve ; 12
         Que le bâton bruyant frappe à coup redoublé, 12
         Et qu’en tous ses rameaux l’arbre soit ébranlé : 12
         L’arbre cède ses fruits. De leur grêle épaissie, 12
         Je vois déjà la terre et couverte et noircie ; 12
380 Et lorsque tombe enfin l’ombre humide du soir, 12
         Le fruit mûr, écrasé sous le criant pressoir, 12
         Épanche de son sein la liqueur qu’il recèle, 12
         Et sur la flamme ardente en baume pur ruisselle : 12
         Fleuve d’or, qui bientôt appellant les bretons 12
385 S’en va par le commerce enrichir nos cantons. 12
         PUISSE, toujours couvert de sa pâle verdure, 12
         L’arbre, auteur de ces biens, repousser la froidure ! 12
         Contre lui conjurés, ah ! Veuillent désormais 12
         Ces jours trop malheureux ne revenir jamais, 12
390 Qui !… mais de ces revers taisons l’affreuse histoire ; 12
         Au lieu de ses malheurs, je veux chanter sa gloire. 12
         ATHÈNES dans les airs levoit son front naissant. 12
         Jaloux de la couvrir de leur bras tout-puissant, 12
         Et sur mille cités d’élever sa fortune, 12
395 La savante Minerve et le fougueux Neptune 12
         Se disputoient l’honneur de nommer ses remparts. 12
         Neptune, l’œil ardent et les cheveux épars, 12
         Tonnoit, remplissoit l’air de clameurs odieuses. 12
         DE l’Olympe à ses cris les portes radieuses 12
400 S’ouvrent, et laissent voir les dieux et Jupiter, 12
         Qui d’un pas ont franchi tous les champs de l’éther : 12
         L’immortelle assemblée est déjà dans Athènes. 12
         Tandis que les tribus flottantes, incertaines, 12
         En silence, du sort attendent les décrets : 12
405 « Le destin va parler, et voici ses arrêts, 12
         » Dit le maître des dieux. Le don le plus utile 12
         » Doit mériter l’honneur de nommer cette ville. » 12
         « IL m’appartiendra donc ce droit si glorieux », 12
         Reprend le dieu des mers. Il dit, et furieux 12
410 De son large trident soudain frappant la terre, 12
         Elle enfante un coursier, symbole de la guerre, 12
         Un coursier, qui fougueux dresse ses crins mouvans, 12
         Hennit, écume, vole et devance les vents. 12
         « Déesse, dit Neptune ; eh bien ! Oses-tu croire 12
415 » Que ton bras puisse encor m’enlever la victoire ? » 12
         Et l’orgueil dédaigneux dans ses yeux éclatait. 12
         La tranquille Pallas le regarde, se tait ; 12
         Et frappant à son tour la terre de sa lance, 12
         Gage heureux de la paix, un olivier s’élance, 12
420 Qui, de feuilles, de fleurs et de fruits couronné, 12
         Mérite aux nouveaux murs le beau nom d’athéné. 12
         MORTEL ! La vérité sous sa fable est cachée : 12
         La fable, à t’éclairer sagement attachée, 12
         T’enseigne que les dieux préfèrent au guerrier 12
425 Les amis de la paix, et l’olive au laurier ; 12
         Que l’honneur véritable est d’être utile aux hommes : 12
         Cependant notre hommage, aveugles que nous sommes, 12
         Cherchant l’ambitieux, nous courbe à ses genoux, 12
         Et fuit l’homme des champs qui s’épuise pour nous. 12
430 Utile citoyen, ah ! Ma plus douce étude 12
         Sera de te venger de notre ingratitude ! 12
         Tu le mérites bien, toi, qui dans mes loisirs 12
         Me donnes de si vrais et de si doux plaisirs. 12
         EH ! Quel charme aujourd’hui que la froide soirée 12
435 Du règne du soleil abrège la durée, 12
         Quel charme de s’unir à ces bons villageois, 12
         Qu’un d’eux à la veillée appelle sous ses toîts ! 12
         C’est-là qu’au jour obscur d’une lampe enfumée, 12
         Près d’un brasier nourri d’un faisceau de ramée, 12
440 Chacun s’assied : les jeux se mêlant aux travaux, 12
         L’un d’une dent nouvelle arme ses vieux râteaux ; 12
         L’autre arrondit le van, dont la sagesse antique 12
         Fit d’un culte épuré le symbole mystique ; 12
         Lycas taille sans art le sceptre des bergers ; 12
445 Nice, avec plus d’adresse, entre ses doigts légers 12
         Roule l’ozier pliant, le façonne en corbeilles, 12
         Ou l’élève en paniers pour ses jeunes abeilles. 12
         Et cependant Baucis, en tournant son fuseau, 12
         Raconte dans un coin l’histoire du hameau ; 12
450 Dit qu’elle a vu le blé regorger dans les granges, 12
         Que l’automne donnoit de plus riches vendanges, 12
         Que tout est bien changé, les hommes et les tems 12
         Et que l’on n’aime plus comme dans son printems. 12
         Lyse à ces derniers mots sourit, et sur Clitandre, 12
455 En lui serrant la main, jette un regard plus tendre : 12
         Les autres, tour-à-tour occupés et distraits, 12
         Demeurent sans oreille à tous ces longs regrets. 12
         MAIS sitôt que Baucis, d’un ton de voix plus sombre, 12
         Commence à leur parler d’esprits errans dans l’ombre, 12
460 De fantômes, de morts, qui du fond des tombeaux 12
         S’allongent dans les airs, traînant d’affreux lambeaux, 12
         Agitent une torche, et de longs cris funèbres, 12
         Et du bruit de leur fers remplissans les ténèbres, 12
         Croisent le voyageur dans sa route perdu, 12
465 Le travail à l’instant demeure suspendu ; 12
         Le folâtre tumulte expire, et l’auditoire 12
         Frémit, presse les rangs, et de l’œil suit l’histoire. 12
         VOUS riez de leur crainte, hommes de la cité ! 12
         Ah ! Gémissez plutôt de la simplicité, 12
470 Qui jusques à la mort prolongeant leur enfance, 12
         Aux superstitions les livre sans défense : 12
         De leur couche innocente approchez, et voyez 12
         Quels tableaux, dans la nuit devant eux déployés, 12
         Assiègent leur sommeil, oppressent leur haleine. 12
475 QUOI ! L’homme bienfaiteur, qui féconde la plaine 12
         Dès le jour renaissant jusqu’au jour expiré, 12
         Lorsque dans sa cabane humblement retiré, 12
         Il espère jouir d’un repos salutaire ; 12
         Quoi ! Cet homme, troublé dans sa paix solitaire, 12
480 N’entendra retentir que les cris déchirans 12
         Des spectres infernaux et des manes errans ! 12
         Qu’il soit maudit cent fois l’apôtre sacrilège, 12
         Qui des morts le premier blessant le privilège, 12
         Au nom d’un dieu vengeur les tira des tombeaux, 12
485 Et les montra souillés de sang et de lambeaux. 12
         Ou s’il vouloit du moins que sa noire imposture 12
         Punît l’homme oppresseur, et vengeât la nature, 12
         Que ne reservoit-il ce salutaire effroi 12
         À ce tyran paré du nom sacré de roi, 12
490 Dont les avares mains et les loix homicides 12
         Écrasent les sujets du fardeau des subsides ? 12
         Oui, voilà le mortel que la voix de l’erreur 12
         Doit, dans l’ombre des nuits, assiéger de terreur. 12
         Qu’alors près de son lit un fantôme apparoisse, 12
495 Lui montre des enfers la flamme vengeresse, 12
         Et que le déchirant de remords superflus, 12
         Il lui crie, en fuyant : TU NE DORMIRAS PLUS. 12
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