ROU_1/ROU11
Jean-Antoine Roucher
Les Mois
1779
LES MOIS D'HYVER
DÉCEMBRE
CHANT DIXIÈME
         SUR un char paresseux, le soleil tristement 12
         Se lève, enveloppé d’un sombre vêtement. 12
         Quelle affreuse pâleur deshonnore sa face ? 12
         Comme rapidement sa lumière s’efface ! 12
5 De l’empire des airs n’est-il donc plus le roi ? 12
         Qu’a-t-il fait de ses traits ? Où sont-ils ? Et pourquoi 12
         Si long-tems à la nuit abandonner son trône ? 12
         Est-ce là ce vainqueur que la flamme couronne ? 12
         Est-ce lui, qui n’aguère ardent, ambitieux 12
10 Franchissoit tous les jours l’immensité des cieux, 12
         De torrens de lumière inondoit les campagnes, 12
         Et dardant ses rayons jusqu’au flanc des montagnes, 12
         Empreignoit le rocher de germes créateurs ? 12
         Vous, de son feu sacré zélés adorateurs, 12
15 Héritiers des incas, enfans de Zoroastre, 12
         Venez dans notre Europe, et contemplez cet astre, 12
         Devant qui, chaque jour, fléchissent vos genoux. 12
         Est-ce là votre dieu ? Le reconnoissez-vous ? 12
         Vous pâlissez ! Vos yeux se remplissent de larmes ! 12
20 Peuples simples et doux, je conçois vos allarmes. 12
         En contemplant son front et livide et glacé, 12
         Vous croyez de la mort votre dieu menacé ; 12
         Vous craignez que le ciel, pour venger quelqu’outrage, 12
         N’aille renouveller cet antique naufrage, 12
25 Qui, brisant, ruinant le monde primitif, 12
         Dispersa des humains le reste fugitif : 12
         Comme eux vous redoutez d’éternelles ténèbres, 12
         Et remplissez les airs de cris lents et funèbres. 12
         RASSUREZ-VOUS ; le ciel vous promet sa faveur, 12
30 Et vous verrez bientôt naître votre sauveur. 12
         C’est le soleil. Tournez vos regards vers l’aurore : 12
         C’est de-là que ce dieu, tout rayonnant encore, 12
         Après deux fois dix jours, de cinq nuits allongés, 12
         Viendra dissiper l’ombre où nous sommes plongés ; 12
35 Les peuples marcheront à sa vive lumière : 12
         Il rendra la nature à sa beauté première. 12
         Terre, sois dans la joie ; et vous, cieux, tressaillez ! 12
         De leurs plus doux trésors les hommes dépouillés 12
         Des présens de Cérès enrichiront leurs granges, 12
40 Et seront abreuvés du nectar des vendanges. 12
         MAIS trop tôt mes regards vont chercher l’avenir ; 12
         Trop tôt je vous promets celui qui doit venir : 12
         Avant qu’il ait repris son armure éclatante, 12
         Les champs doivent languir dans une longue attente ; 12
45 Les vents doivent gronder, les brouillards s’épaissir, 12
         Et la pluie et la nège en glace se durcir. 12
         Ah ! Tandis que la glace épargne encor la terre, 12
         Hâtons-nous, prévenons le froid qui la resserre : 12
         D’une race nouvelle allons peupler les bois. 12
50 CENT jeunes citoyens s’offrent à notre choix ; 12
         Le plâne, qui couvrit le banquet de Socrate ; 12
         Le cèdre, antique enfant des rives de l’Euphrate, 12
         Lui, de qui les rameaux dans la nuit allumés 12
         Éclairoient les palais de flambeaux parfumés ; 12
55 Le frêne, qui se plaît à plonger dans l’argile ; 12
         Le tremble murmurant et le hêtre fragile. 12
         Venez, belles ; venez, poëtes et guerriers : 12
         Je vais planter pour vous le myrthe et les lauriers. 12
         Ombres des morts, sortez du séjour des ténèbres ; 12
60 J’élève le cyprès sur vos urnes funèbres. 12
         Que le saule et l’ozier embrassent les ruisseaux ; 12
         Ormes, dans les vallons, préparez des berceaux ; 12
         Vous, sapins, qui des mers devez braver la rage, 12
         Apprenez sur les monts à défier l’orage : 12
65 Confions à la roche, aux côteaux sabloneux 12
         Le mélèse, qui, seul des arbres résineux, 12
         Peu jaloux de sa feuille à l’hyver l’abandonne, 12
         Et le chêne sur-tout, vieux prophète à Dodone. 12
         QU’IL soit de nos forêts le premier ornement : 12
70 Sa taille, sa vigueur, son épais vêtement 12
         Sur tous nos végétaux lui méritent l’empire. 12
         Tandis qu’autour de lui tout passe, tout expire, 12
         Lui, déployant toujours des rameaux plus altiers, 12
         Résiste, inébranlable, à des siècles entiers ; 12
75 Des dieux toujours vivans noble et frappante image. 12
         FRANÇAIS, respectez donc cet annuel hommage, 12
         Qu’au retour des hyvers, sur un autel sacré, 12
         Vos ancêtres payoient à cet arbre adoré. 12
         Quels chants, quels cris de joie annonçoient cette fête ! 12
80 AUSSI-TÔT que des bois le jour doroit le faîte, 12
         Peuples, prêtres et grands marchoient au son du cor 12
         Vers la forêt, que Dreux à ses piés voit encor. 12
         Tableau majestueux ! Nos poëtes antiques, 12
         Les bardes, en trois chœurs, entonnoient des cantiques, 12
85 Et noblement vêtus de longs habits flottans, 12
         Conduisoient deux taureaux de blancheur éclatans. 12
         Trois vieillards les suivoient : dans sa main vénérée 12
         L’un portoit un vaisseau rempli d’une eau sacrée ; 12
         L’autre, le pur froment pêtri pour les autels ; 12
90 Le dernier, aux regards des coupables mortels, 12
         Présentoit cette main, qui du pouvoir suprême 12
         Dans l’empire des lys est le royal emblême. 12
         Près de leur chef armé d’une serpette d’or, 12
         Les druides sonnoient de la trompe et du cor, 12
95 Et le peuple à grands flots fermoit la marche sainte. 12
         Chênes, qui décoriez cette sauvage enceinte, 12
         Leurs yeux sur vous fixés cherchoient avidement 12
         Le gui, de vos rameaux parasite ornement, 12
         Certains que le pouvoir d’Hésus et de Mercure 12
100 Attachoit le bonheur à cette plante obscure. 12
         Frappoit-elle leurs yeux ? Tout-à-coup mille voix 12
         Remplissoient d’un seul cri la profondeur des bois. 12
         CEPENDANT le respect ramenant le silence, 12
         La serpette à la main, le grand-prêtre s’élance, 12
105 Adore et fait tomber le céleste présent, 12
         Déjà sur un autel à tous les yeux présent. 12
         « Grands dieux ! S’écrie alors le pontife-monarque, 12
         » Grands dieux ! De vos bontés nous adorons la marque. 12
         » Que ce fruit, sous nos toîts saintement transporté, 12
110 » En écarte l’horreur de la stérilité ; 12
         » Que l’hymen vénérable, amoureux de ses chaînes, 12
         » Surpasse en rejettons les rameaux de nos chênes, 12
         » Et que leurs troncs noueux, tous les ans plus épais, 12
         » Vieillissent avec nous dans une longue paix. » 12
115 Il se tait, et poursuit les augustes mystères. 12
         TELS furent nos ayeux dans leur bois solitaires. 12
         Ah ! Pourquoi falloit-il que le sang des mortels ; 12
         Pour honorer Hésus, coulât sur les autels ? 12
         Qu’il soit béni le dieu, dont le bras secourable 12
120 A purgé nos climats de ce culte exécrable ! 12
         Mais en ouvrant ton sein à de plus douces loix, 12
         Ô France ! Tu devois hériter des gaulois 12
         Un peu de leur respect pour leurs temples agrestes. 12
         Trop oublieux d’un sang, dont nous sommes les restes, 12
125 Nous avons abbattu sous nos coups imprudens 12
         Des bois, que pleureront nos derniers descendans. 12
         Où trouver en effet des chênes, dont la tête 12
         Ait bravé deux cens ans l’effort de la tempête ? 12
         Nos forêts n’offrent plus qu’un aride coup-d’œil ; 12
130 Et Compiegne et Crécy gémissent sous le deuil. 12
         LIEUX chéris des neuf sœurs, délicieuse enceinte, 12
         Où long-tems de Budé s’égara l’ombre sainte ; 12
         Fontaine, à qui le nom de cet homme fameux 12
         Sembloit promettre, hélas ! Un destin plus heureux, 12
135 J’ai vu, sous le tranchant de la hâche acérée, 12
         J’ai vu périr l’honneur de ta rive sacrée ! 12
         Tes chênes sont tombés, tes ormeaux ne sont plus ! 12
         Sur leur front jeune encor, trois siècles révolus 12
         N’ont pu du fer impie arrêter l’avarice : 12
140 D’épines aujourd’hui ta grotte se hérisse ; 12
         Ton eau, jadis si pure, et qui de mille fleurs 12
         Dans son cours sinueux nourrissoit les couleurs, 12
         Ton eau se perd sans gloire au sein d’un marécage. 12
         Fuyez ; tendres oiseaux, enfans de ce bocage ; 12
145 Fuyez : l’aspect hideux des ronces, des buissons 12
         Flétriroit la gaîté de vos douces chansons. 12
         Vous, bergers innocens ; vous, qui dans ces retraites 12
         Cachiez les doux transports de vos ardeurs secrettes, 12
         Oh ! Comme votre amour déplore ces beaux lieux ! 12
150 De vos rivaux jaloux comment tromper les yeux ? 12
         Et moi, qui mollement étendu sur la mousse 12
         M’enyvrois quelquefois d’une extase si douce, 12
         Hélas ! Je n’irai plus y cadencer des vers ! 12
         Il faudra que j’oublie et ces ombrages verds 12
155 Et la grotte, où du jour je bravois les outrages. 12
         QU’AI-JE dit, insensé ? Quoi, je parle d’ombrages, 12
         Et le démon du nord rugit autour de moi ! 12
         Profondément plongé dans un muet effroi, 12
         J’ose à peine écouter ses sifflemens terribles, 12
160 Par le calme des nuits devenus plus horribles. 12
         Quel fracas ! Quel tumulte ! à ses coups redoublés, 12
         Mes champêtres lambris gémissent ébranlés. 12
         Ennemi du sommeil dont l’aîle me protège, 12
         Il agite ma couche ; et son fougueux cortège, 12
165 L’eurus et les autans, par un commun assaut 12
         Me battant à grand bruit, m’éveillent en sursaut. 12
         Mon ame, trop long-tems de préjugés nourrie, 12
         Croit entendre les morts : je pâlis, je m’écrie, 12
         J’appelle ma raison contre ma folle erreur ; 12
170 Et je parviens à peine à dompter ma terreur. 12
         NUIT sombre : mais quel jour plus sombre lui succède ! 12
         Qu’il est foible, incertain ! Quelle vapeur l’obsède ! 12
         Froide et contagieuse, elle monte en flottant, 12
         Et comme un fleuve impur s’épaissit et s’étend. 12
175 Je ne vois plus des monts l’inégale surface ; 12
         Plaines, fleuves, cités, tout s’éteint, tout s’efface. 12
         Je ressemble au mortel, qui loin du jour languit 12
         Dans ces cachots, voisins de l’éternelle nuit. 12
         Mon front est sans couleur, ma tête est affaissée ; 12
180 Et la mélancolie attristant ma pensée, 12
         Je ne sens dans mon cœur vide de tous desirs 12
         Ni l’amour des beaux arts, ni le goût des plaisirs : 12
         Ma triste voix s’exhale en regrets inutiles. 12
         Où sont-ils ces côteaux, que j’ai vus si fertiles ? 12
185 Où sont-ils ces vallons, si rians à mes yeux ? 12
         Printems, quand viendras-tu rasséréner les cieux ? 12
         JE l’attendrai long-tems. L’hyver règne ; et la nège, 12
         Suspendue en rochers dans les airs qu’elle assiège, 12
         Oppose aux feux du jour sa grisâtre épaisseur : 12
190 De sa chûte prochaine un calme précurseur 12
         S’est emparé des airs ; ils dorment en silence. 12
         La nuit vient : l’aquilon d’un vol bruyant s’élance, 12
         Et déchirant la nue, où pesoit enfermé 12
         Cet océan nouveau goutte à goutte formé ; 12
195 La nège, au gré des vents, comme une épaisse laine 12
         Voltige à gros flocons, tombe, couvre la plaine, 12
         Déguise la hauteur des chênes, des ormeaux, 12
         Et confond les vallons, les chemins, les hameaux ; 12
         Les monts ont disparu : leur vaste amphithéâtre 12
200 S’abbaisse ; tout a pris un vêtement d’albâtre. 12
         AH ! Plaignons le mortel, qui, dans ce triste jour, 12
         Contraint de s’avancer vers un lointain séjour, 12
         Ne reconnoissant plus ni côteau, ni prairie, 12
         Traîne un pas égaré sur la nège qui crie. 12
205 Ses piés en vains efforts consument leur vigueur. 12
         Haletant, il s’arrête ; et vaincu de langueur, 12
         Maudit une contrée, où le regard n’embrasse 12
         Qu’un informe désert sans hospice et sans trace. 12
         Bientôt le jour plus foible ajoute à ses ennuis : 12
210 L’ombre fond sur la terre, et la reine des nuits 12
         A voilé son croissant de nuages funèbres. 12
         Que fera-t-il alors perdu dans les ténèbres, 12
         Craignant à chaque pas et les marais trompeurs 12
         Et les étangs couverts d’un amas de vapeurs ? 12
215 Le cœur serré d’angoisse, il s’étend sur la plaine ; 12
         Là, sans couleur, sans force et presque sans haleine, 12
         Il murmure tout bas, dans un long désespoir, 12
         Le tendre nom d’un fils qu’il ne doit plus revoir. 12
         Mais c’en est fait. Déjà ses esprits s’engourdissent ; 12
220 Son sang ne coule plus ; ses membres se roidissent ; 12
         Ses yeux las de s’ouvrir se ferment ; il s’endort : 12
         Invincible sommeil qui s’unit à la mort. 12
         VOUS les soupçonnez peu ces rigueurs de l’année, 12
         Vous, riches citadins ; vous troupe fortunée, 12
225 Qui, vous environnant de plaisirs et de jeux, 12
         Insultez de l’hyver le génie orageux ; 12
         Une douce chaleur de vos foyers l’exile, 12
         Quand sous ces mêmes toits Flore trouve un asyle : 12
         Là, vous réalisez la fable de ces tems, 12
230 Où l’homme jouissoit d’un éternel printems. 12
         EH ! Qui sous des lambris ornés par la peinture 12
         De sîtes, où se plaît la riante nature ; 12
         De côteaux verdoyans, de ruisseaux argentés, 12
         D’aurores, de beaux soirs dans les eaux répétés, 12
235 Et du jour que la nuit emprunte à chaque étoile, 12
         Jour charmant, par Vernet embelli sur la toile ; 12
         Répondez ; qui de vous dans ces sallons dorés, 12
         Où de fleurs, de rubis, de perles décorés, 12
         Au doux bruit des concerts dont s’anime la danse, 12
240 La jeunesse et l’amour folâtrent en cadence, 12
         Qui de vous oseroit, sybarite orgueilleux, 12
         Des rigueurs de l’hyver faire un reproche aux dieux ? 12
         Dans le sein du bonheur le murmure est un crime. 12
         QU’IL se plaigne celui que l’indigence opprime ; 12
245 C’est pour lui que l’hyver est âpre et sans pitié. 12
         Sous un toît ruineux qui les couvre à moitié, 12
         Voyez transir de froid, languir sans nourriture 12
         Ceux, qui dans vos sillons fécondoient la nature. 12
         Et, quoi donc ! Leurs sueurs, les efforts de leurs bras 12
250 N’auroient-ils fait de vous que de riches ingrats ? 12
         Non, non : par des bienfaits montrez-vous équitables, 12
         Que l’or prenne en vos mains des aîles charitables, 12
         Qu’il cherche l’indigent, et que dans vos hameaux, 12
         L’appellant au travail, il soulage ses maux. 12
255 N’AGUÈRES je voyois près des champs, ou l’aronde 12
         Et l’Aisne au sein de l’Oise engloutissent leur onde, 12
         Je voyois un mortel, qui, sage autant qu’humain, 12
         Voulant qu’à ses labeurs le pauvre dût son pain, 12
         Tous les ans, quand le nord déchaîne sa furie, 12
260 D’un peuple de vassaux soudoyoit l’industrie. 12
         Femmes, vieillards, enfans, vous tous, qui lui devez 12
         Et vos champs agrandis et vos toîts relevés, 12
         Dites-nous quels travaux remplissoient vos journées. 12
         En des plaines, jadis par Cérès couronnées, 12
265 Alliez-vous, pour loger ce maître fastueux, 12
         Creuser les fondemens d’un château somptueux ? 12
         Avez-vous enfermé dans un parc inutile 12
         Un beau sol, que Bacchus pouvoit rendre fertile ? 12
         Ah ! Chez lui rien n’insulte à votre pauvreté. 12
270 AMI dans tous ses goûts de la simplicité, 12
         Il ennoblit son or par d’utiles ouvrages. 12
         Les chemins applanis et riches en ombrages 12
         Des remparts de Compiègne ont rapproché vos fruits. 12
         Vos portiques sacrés que l’âge avoient détruits, 12
275 Doux asyle, où cent fois votre ame désolée 12
         Sous les regards d’un dieu respira consolée ; 12
         Eh bien ! à vos soupirs ils sont encor ouverts. 12
         Cette onde, qui jadis par cent détours divers 12
         Sur un terrein fangeux se traînoit incertaine, 12
280 Ruisseau pur maintenant et limpide fontaine, 12
         Là, pour vous d’une grotte habite le repos ; 12
         Ici, dans un canal roule pour vos troupeaux. 12
         Sans lui ce marécage, autrefois le repaire, 12
         Où se gonfloit l’insecte, où siffloit la vipère, 12
285 Autour de vous encor infecteroit les airs. 12
         Sans lui ne croîtroit point sur vos côteaux déserts 12
         L’arbre, qui transplanté du neustrien rivage, 12
         De ses fruits, sous la meule, épanche un doux breuvage. 12
         ET toi, de qui César hérissa la hauteur 12
290 D’un camp, où reposoit son aigle observateur ; 12
         Toi, qui né dans la mer, à l’homme qui te fouille 12
         Étales des requins la tranchante dépouille, 12
         Mont qui me fus si cher, retraite, où les neuf sœurs 12
         Me firent savourer leurs premières douceurs, 12
295 Dis-nous comment enfin dompté par la culture, 12
         Aux troupeaux étonnés tu donnes leur pâture ; 12
         Cependant qu’en berceau des ormes arrondis 12
         Repoussent le soleil, qui te brûloit jadis ! 12
         Que tous ces monumens, respectés d’âge en âge, 12
300 Rendent à leur auteur un sacré témoignage ; 12
         Et qu’en les contemplant, le vieillard attendri 12
         Ajoute : ils m’ont donné le pain qui m’a nourri ? 12
         MAIS tandis que la nège au fond d’une chaumière 12
         Relegue l’indigent ; le char de la lumière 12
305 Roule, touche au solstice, et la plus longue nuit 12
         Pour douze mois entiers sous la terre s’enfuit. 12
         Une pâle lueur a blanchi l’empyrée. 12
         Enfant du ciel, rens-nous ta présence sacrée ; 12
         Dévoile à nos regards ton front resplendissant, 12
310 Parois, et fois le dieu du monde renaissant ! 12
         IL a paru : déjà, les mains vers lui levées, 12
         Par mille cris joyeux, les nations sauvées, 12
         Du pié de leurs autels le saluant en chœur, 12
         De la jalouse nuit le proclament vainqueur. 12
315 TRIOMPHE du soleil, triomphe mémorable, 12
         Qui, dans tous les climats embelli par la fable, 12
         Et sous des noms divers d’âge en âge porté, 12
         Par l’Europe et l’Asie est encore chanté ! 12
         Le Nil du roi des ans attestoit la puissance, 12
320 Alorsque d’Harpocrate il fêtoit la naissance. 12
         Oromaze, ce dieu des antiques persans, 12
         Ce dieu, père du bien, lui, dont les traits perçans, 12
         De la nuit et du mal vainquirent le génie, 12
         Et qui dans l’univers rétablit l’harmonie, 12
325 Ne figuroit-il point le monarque du jour, 12
         Réparateur des maux du terrestre séjour ? 12
         Et ce maître des dieu, dont le bruyant tonnerre 12
         Châtia la fureur des enfans de la terre, 12
         Quand ces Titans, au jour de leur rébellion, 12
330 Sur l’Olympe entassoient l’Ossa, le Pélion, 12
         N’est-il pas du soleil l’histoire symbolique ? 12
         Et nous-même, aujourd’hui que de sa route oblique 12
         Cet astre atteint la borne et revient sur ses pas, 12
         Dans les remparts de Dreux ne célébrons-nous pas 12
335 L’époque solemnelle, où de l’humaine race 12
         Le soleil qui renaît console la disgrâce ? 12
         QUE nous dit en effet ce long cri répété, 12
         Dont tous les Drusiens remplissent leur cité ? 12
         Qu’enseignent les brandons, qui, dans cette nuit sainte, 12
340 De la place publique ont éclairé l’enceinte, 12
         Et qui brûlent enfin dressés sur les tombeaux ? 12
         Ainsi qu’aux premiers tems, tous ces mille flambeaux 12
         Des rayons du soleil sont le mystique emblême. 12
         Ces cris proclament l’heure, où l’Hercule suprême, 12
345 De son courage éteint ressuscitant l’ardeur, 12
         Va rendre aux jours plus longs leur première splendeur. 12
         C’est par des feux encor, où se peint son image, 12
         Qu’il reçoit du Cathay le solemnel hommage. 12
         Dès qu’arrive l’année à sa dernière nuit, 12
350 De lampes, de flambeaux tout l’empire reluit ; 12
         Et de chaque maison la porte illuminée 12
         Se pare de ces mots : au vrai roi de l’année. 12
         CE roi n’ose pourtant, jeune et trop foible encor, 12
         Environner son front de tous ses rayons d’or : 12
355 De quelques traits de flamme à peine il se couronne. 12
         Vingt rivaux en fureur lui disputent son trône ; 12
         L’enfant du nord l’assiège, et le démon des eaux 12
         Menace d’abymer la terre sous les flots. 12
         Il s’avance ; il descend chargé d’une urne immense : 12
360 Sa main l’ouvre à grand bruit ; et sur l’an, qui commence, 12
         Renversant tout entier ce dépôt des hyvers, 12
         L’ouragan pluvieux en couvre l’univers. 12
         Le ciel fond en torrent, qui du haut des montagnes 12
         Écumant et grondant s’étend sur les campagnes : 12
365 Tout est mer. Dans son sein les arbres entassés 12
         Et les hameaux détruits et les ponts fracassés 12
         Roulent, et des humains emportés par l’orage, 12
         Brisant les corps meurtris, avancent leur naufrage. 12
         DIEUX ! Nous ramenez-vous à ces tems désastreux, 12
370 Où, jaloux l’un de l’autre et se heurtant entr’eux, 12
         Les élémens, conduits par un fougueux génie, 12
         De la terre et des cieux rompirent l’harmonie, 12
         Firent craindre au soleil une éternelle nuit, 12
         Et déchaînant les eaux sur le globe détruit, 12
375 De l’homme en cent climats engloutirent la race ? 12
         Hélas ! Au seul penser de ces jours de disgrâce, 12
         Mon sang glacé s’arrête ; et ma lyre sans voix, 12
         De larmes arrosée, échappe de mes doigts. 12
         MUSE ! Reprens ta lyre ; et sans vouloir connoître 12
380 De quel pouvoir secret ce désordre a pu naître, 12
         Graves-en dans tes vers la ténébreuse horreur : 12
         Dis comment de son lit l’océan en fureur 12
         S’élança sur la terre, et la couvrit d’abymes. 12
         Des monts voisins du ciel il inonde les cîmes, 12
385 Les fracasse ; et s’ouvrant un passage en leur sein, 12
         Pour de nouvelles mers creuse un nouveau bassin. 12
         BIENTÔT à l’océan, qui roule sans rivages ; 12
         Tous les torrens des airs unissent leurs ravages, 12
         La terre tonne, tremble ; et ses flancs caverneux 12
390 Sans cesse vomissant des flots bitumineux, 12
         L’homme égaré, perdu dans le brouillard de soufre 12
         Que ces fleuves de lave exhaloient de leur gouffre, 12
         L’homme, de mille morts à la fois investi, 12
         Dans les feux, dans les eaux périssoit englouti. 12
395 PAR dégrés cependant l’onde moins courroucée 12
         Décroit, et dans son lit rentre enfin repoussée. 12
         La flamme des volcans s’assoupit et s’endort. 12
         Mais hélas ! Des humains échappés à la mort 12
         Quel fut le désespoir, quand, du haut des montagnes, 12
400 Jettant un regard sombre au loin sur les campagnes, 12
         Ils virent leur séjour, autrefois si riant, 12
         Désert, et dans le deuil d’un silence effrayant, 12
         N’offrant de toutes parts qu’un long marais immonde, 12
         Où sembloit expirer l’astre pâle du monde ? 12
405 Nous peindrons-nous jamais leur état douloureux, 12
         Nous, qui chéris du ciel coulons des jours heureux, 12
         Nous, qui formons à peine un desir inutile, 12
         Qui moissonnons en paix une terre fertile, 12
         Et pour qui le soleil, de la nature ami, 12
410 Marche d’un pas égal dans sa route affermi ? 12
         C’est en vain que sur nous l’hyver fond en orages ; 12
         Ses bienfaits ont bientôt réparé les naufrages. 12
         Oui, mortel : quand ce dieu, signalant son pouvoir, 12
         Des trésors de la pluie ouvre le réservoir, 12
415 Cette chûte des eaux est encor salutaire : 12
         Le fleuve s’en nourrit pour féconder la terre. 12
         AU tems de ma jeunesse, avant qu’à ma raison 12
         L’étude eût découvert un plus vaste horison, 12
         Tandis que du soleil la lumière voilée 12
420 Laissoit regner la nuit sous la voûte étoilée, 12
         Et tandis que la pluie enfloit de ses torrens 12
         Les fleuves écumeux et sur la plaine errants, 12
         Librement prisonnier d’un réduit taciturne, 12
         Je veillois aux lueurs d’une lampe nocturne ; 12
425 J’interrogeois l’auteur de tous ces mouvemens, 12
         Je demandois raison du choc des élémens ; 12
         Pourquoi l’année expire, et l’éther nous assiège 12
         De frimats, de brouillards et de pluie et de nège ; 12
         Pourquoi ces aquilons, cortège des hyvers, 12
430 Et ces monts, dans la chaîne embrasse l’univers. 12
         LASSÉ de ces pensers où mon esprit se plonge, 12
         Je m’endors : tout-à-coup enfanté par un songe, 12
         Un colosse imposant apparut à mes yeux : 12
         Couronné de soleils, son front touchoit aux cieux ; 12
435 Les saisons l’entouroient : par des routes certaines, 12
         Serpentoient dans son corps les lacs et les fontaines ; 12
         Sept couleurs à la fois nuançoient ses habits ; 12
         Son sceptre brilloit d’or, de saphirs, de rubis ; 12
         Un long voile azuré lui servoit de ceinture : 12
440 Mon œil, à tous ces traits, reconnut la nature. 12
         « TON esprit, me dit-elle, ami des vérités, 12
         » Demande à quel dessein, loin des mers emportés, 12
         » S’étendent ces frimats, ces brouillards et ces nues. 12
         » Suis-moi ; je vais t’ouvrir des routes inconnues : 12
445 » Mes secrets aujourd’hui te seront dévoilés. » 12
         Elle dit ; et soudain aux lambris étoilés, 12
         Sur les aîles des vents la déesse m’enlève. 12
         C’ÉTOIT l’heure propice, où le soleil se lève. 12
         Alors la déité, par un charme puissant, 12
450 Arma mes foibles yeux d’un regard plus perçant ; 12
         Et dans tous ses climats me présentant la terre : 12
         « Contemple tous les monts que ta planète enserre, 12
         » Dit-elle ; vois ces rocs qu’Annibal a franchis, 12
         » Les sommets riphéens de longs frimats blanchis ; 12
455 » Le Taurus, au Tartare opposant des barrières ; 12
         » Le Caucase berceau de cent hordes guerrières ; 12
         » L’Olympe, d’où la fable a fait tonner ses dieux ; 12
         » L’Atlas, qu’elle chargeoit de tout le poids des cieux ; 12
         » L’Ararat, où cent fois, d’une antique disgrâce, 12
460 » Le crédule vulgaire alla chercher la trace ; 12
         » Les rochers de Goyame et les monts de luna ; 12
         » Les Andes, que l’Europe à son sceptre enchaîna ; 12
         » Enfin du globe entier les hauteurs primitives : 12
         » Eh bien ! Sans ces hauteurs, les ondes fugitives, 12
465 » Qui, par mille détours, de climats en climats, 12
         » Portent aux nations le tribut des frimats, 12
         » Jamais dans un canal, en fleuve rassemblées, 12
         » N’auroient donné la vie aux stériles vallées. 12
         » Ce globe n’eut offert que marais croupissans : 12
470 » Mais j’élevai les monts, je fis souffler les vents, 12
         » Et les vents, au sommet des montagnes chenues, 12
         » Précipitent l’amas des vapeurs et des nues. 12
         » Là, leurs flots, chaque jour goutte-à-goutte filtrés, 12
         » De tuyaux en tuyaux distillent épurés. 12
475 » VOUDROIS-tu contempler dans le flanc des collines 12
         » Le pénible travail de ces eaux crystallines ? 12
         » Tourne les yeux : ces monts t’ouvrent leur vaste sein. 12
         » Vois ici le rocher s’élargir en bassin ; 12
         » Là, prendre d’un syphon la forme recourbée ; 12
480 » Plus bas, céder la place à la craie imbibée, 12
         » À des couches d’argile, aux sables, aux cailloux : 12
         » L’onde y coule, y serpente en filets purs et doux, 12
         » Bientôt au pié du mont, sur le gravier reçue, 12
         » Vers la clarté du jour elle cherche une issue. 12
485 » Ses liens sont brisés ; mais, humble à son berceau, 12
         » Le fleuve encor timide est à peine un ruisseau ; 12
         » Cependant roi futur, il roule ; et sa puissance 12
         » Déjà fait oublier son obscure naissance. 12
         » ADMIRE-LES, ces rois de l’humide élément ; 12
490 » Le Gange, où l’Indien plongé stupidement 12
         » En l’honneur de Brama voudroit finir sa course ; 12
         » L’Yrtis impatient de voir les feux de l’Ourse ; 12
         » Le Volga, vaste mer tributaire des czars ; 12
         » La Seine, dont les bords embellis par les arts 12
495 » Font envier leur gloire à la fière Tamise ; 12
         » La Saône, tendre amante à son époux soumise ; 12
         » Le Rhône cet époux, qui l’entraîne en grondant, 12
         » Et brise sur des rocs son orgueil imprudent ; 12
         » La Loire, dont les eaux, captives sans contrainte, 12
500 » Se creusent chaque année un nouveau labyrinthe ; 12
         » Le Tibre, qui, déchu de ses antiques droits, 12
         » Veut quelquefois encor intimider les rois ; 12
         » Le Nil, le Sénégal et l’immense Amazone, 12
         » Trompant l’aridité de la brûlante zone ; 12
505 » Tous, fleuves bienfaiteurs, que doit cet univers 12
         » Aux nuages, aux vents, sombres fils des hyvers. » 12
         ELLE dit ; je m’éveille ; et ma raison plus sage, 12
         De l’hyver, tous les ans, a béni le passage. 12
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