ROU_1/ROU13
Jean-Antoine Roucher
Les Mois
1779
LES MOIS D'HYVER
FÉVRIER
CHANT DOUZIÈME
         ONZE fois, d’une mer couverte de naufrages, 12
         Ma nef à pleine voile à trompé les orages : 12
         L’avoûrai-je pourtant ? Interdit et troublé, 12
         Souvent près des écueils mon courage a tremblé. 12
5 Je sens même, en dépit de l’espoir que j’embrasse, 12
         Qu’aujourd’hui mon vaisseau reviendroit sur sa trace, 12
         Si le port, d’où long-temps m’ont écarté les dieux, 12
         Au bout de l’horizon ne s’offroit à mes yeux. 12
         Là, je crois voir la gloire assise sur la rive, 12
10 Oui, c’est elle : ô triomphe ! Elle attend que j’arrive. 12
         Taisez-vous, aquilons ; heureux zéphyrs, soufflez, 12
         Et conduisez au port mes pavillons enflés. 12
         LE sceptre de l’hyver pèse encor sur la terre : 12
         Et l’enfant des hameaux frileux et solitaire, 12
15 Près d’un feu pétillant dans sa cabane assis, 12
         Voit les fleuves, les lacs et les étangs durcis, 12
         La nège en tapis blancs sur les monts étendue, 12
         Et la glace en cristal aux arbres suspendue. 12
         D’un œil impatient interrogeant les cieux, 12
20 IL appelle du sud le retour pluvieux : 12
         Vent propice, dit-il, viens, et que ton haleine 12
         Pénètre les glaçons entassés sur la plaine : 12
         Qu’ils s’écoulent : le bœuf, pressé de l’éguillon, 12
         Ouvrira dans les champs un facile sillon. " 12
25 Il dit : l’autan s’éveille, et d’abord en silence, 12
         Du rivage africain vers l’Europe s’élance ; 12
         Bientôt, tempêtueux, il gronde : et devant lui, 12
         Dans les antres du nord l’aquilon s’est enfui. 12
         Son rival triomphant règne seul en sa place ; 12
30 Il détend par dégrés les chaînes de la glace. 12
         La nège, sur les rocs élevée en monceaux, 12
         Distille goutte à goutte, et fuit à longs ruisseaux, 12
         Ils courent à travers les terres éboulées, 12
         Et creusant des ravins, inondant les vallées, 12
35 Retracent à nos yeux un globe submergé, 12
         Qui de profondes mers sort enfin dégagé, 12
         Et dont les monts naissans, élancés dans les nues, 12
         Sèchent l’humidité de leurs têtes chenues ; 12
         Cependant qu’à leurs piés les flots encor errans 12
40 S’étendent en marais, ou roulent en torrens. 12
         MAIS déjà ce tribut qu’ont payé les montagnes, 12
         Après avoir franchi les immenses campagnes, 12
         Se répand sur la rive, où les fleuves plaintifs 12
         Mugissent sourdement sous la glace captifs, 12
45 Et crevassant leurs bords pour s’ouvrir une route, 12
         Par cent détours secrets se glisse sous leur voûte. 12
         Le fleuve, accru soudain par ce nouveau secours, 12
         Frémit, impatient de reprendre son cours ; 12
         Dans son lit, en grondant, il s’agite, il se dresse ; 12
50 Il bat de tous ses flots la voûte qui l’oppresse ; 12
         Elle résiste encor. Sur son dos triomphant 12
         Le fleuve la soulève ; elle éclate et se fend. 12
         Un effroyable bruit court le long du rivage ; 12
         L’air en gémit ; et l’homme, averti du ravage, 12
55 Sort des hameaux voisins, et muet de terreur, 12
         Va repaître ses yeux d’une scène d’horreur. 12
         Il voit en mille éclats les barques fracassées, 12
         Leurs richesses au loin sans ordre dispersées ; 12
         Les bords en sont couverts. Le vainqueur cependant 12
60 Poursuit, enflé d’orgueil, son cours indépendant ; 12
         Et pareil au héros, qui, promenant sa gloire, 12
         Traînoit les rois vaincus à son char de victoire, 12
         Lent et majestueux il s’avance, escorté 12
         Des glaçons, qui n’a guère enchaînoient sa fierté. 12
65 Quand un pont tout-à-coup le traverse et l’arrête. 12
         Par l’obstacle irrité, l’humide roi s’apprête 12
         À livrer un assaut qui venge son affront. 12
         Il rassemble ses flots, les entasse ; et plus prompt 12
         Que le feu de l’éclair allumé par l’orage, 12
70 Pousse leur vaste amas vers le pont qui l’outrage, 12
         S’arme d’épais glaçons tranchans, amoncelés, 12
         Et frappant sans relâche à grands coups redoublés, 12
         Dans ses larges appuis ébranle l’édifice, 12
         Qu’a voûté sur les flots un magique artifice. 12
75 FUIS, pars, éloigne-toi ; fuis, mortel imprudent, 12
         De ce toît ruineux sur les ondes pendant ; 12
         Laisse-là tes trésors, vain poids qui t’embarrasse ; 12
         Sauve-toi, sauve un fils, seul espoir de ta race ; 12
         Eh ? Ne sens-tu donc pas tes lambris chanceler ? 12
80 Fuis, dis-je, éloigne-toi ; le pont va s’écrouler. 12
         Il s’écroule ; et les cris des femmes écrasées, 12
         Et le long craquement des arcades brisées, 12
         Et le bruyant fracas des glaçons en fureur 12
         À la foule égarée impriment la terreur. 12
85 AH ! Détournons les yeux de ces tableaux sinistres. 12
         Mais hélas ! De la mort contagieux ministres, 12
         Les autans, enfermés dans un nuage obscur, 12
         Sur la terre aujourd’hui soufflent un air impur ; 12
         Et nous avons encor des larmes à répandre. 12
90 Ce long froid, qui du moins tous les ans vient suspendre 12
         Les douleurs des mortels menacés du tombeau, 12
         Ce froid, qui de leurs jours ranimoit le flambeau, 12
         Ne prêtant plus sa force à leur santé mourante, 12
         Ils tombent engloutis dans la nuit dévorante, 12
95 Dans la nuit qui confond les pâtres et les rois : 12
         C’est le règne du deuil ; et par-tout à la fois, 12
         Sous les yeux du soleil, dans le sein des ténèbres, 12
         La voix de la douleur s’exhale en cris funèbres. 12
         AU douzième des mois, ainsi se lamentoit 12
100 Le peuple, qu’en son sein Rome antique portoit. 12
         Des sépulchres muets perçant la noire enceinte, 12
         Et d’un ami, d’un père évoquant l’ombre sainte, 12
         Ce peuple, enveloppé de sombres vêtemens, 12
         Trois fois se promenoit au fond des monumens, 12
105 Y brûloit de Saba les parfums salutaires, 12
         Et couronnoit enfin ces lugubres mistères 12
         Par des libations d’un vin religieux 12
         Sur l’urne, où reposoient les restes précieux. 12
         CE respect pour les morts, fruits d’une erreur grossière, 12
110 Touchoit peu, je le sais, une froide poussière, 12
         Qui tôt ou tard s’envole éparse au gré des vents, 12
         Et qui n’a plus enfin de nom chez les vivans : 12
         Mais ces tristes honneurs, ces funèbres hommages 12
         Ramenoient les regards sur de chères images ; 12
115 Le cœur près des tombeaux tressailloit ranimé, 12
         Et l’on aimoit encor ce qu’on avoit aimé. 12
         Je l’éprouve moi-même : oui, cent fois, à la vue 12
         Des voiles de la mort, d’une tombe imprévue, 12
         L’image de ma mère enlevée en sa fleur, 12
120 M’a frappé, m’a rempli d’une sainte douleur : 12
         J’ai cru voir sa vertu, sa jeunesse, ses charmes, 12
         Et ce doux souvenir a fait couler mes larmes. 12
         ASTRE des nuits ! Je veux à ton pâle flambeau, 12
         Oui, je veux m’avancer vers ce sacré tombeau : 12
125 Guide moi… vain espoir que mon cœur se propose ! 12
         Hélas ! Trop loin de moi cette cendre repose. 12
         Ma mère ! Oh ! Si mon œil revoit le bord chéri, 12
         Où ton sein me conçut, où ton lait m’a nourri, 12
         Où tes soins aux vertus formèrent mon jeune âge, 12
130 Je voue à ton sépulchre un saint pélerinage ; 12
         J’irai te faire ouïr le cri de mes douleurs, 12
         Et courbé sur ta tombe, y répandre des pleurs. 12
         VOUS cependant, mortels, vous que j’ai fait descendre 12
         Aux lieux, où la mort règne assise sur la cendre, 12
135 Pardonnez, si mes vers obscurcis trop long-tems 12
         Ont fatigué vos yeux de tableaux attristans. 12
         Malgré moi j’ai suivi ce sombre moraliste, 12
         Ce chantre de la nuit, qui, grossissant la liste 12
         Des poisons, quelquefois mêlés parmi les fleurs, 12
140 Se refuse aux plaisirs, et n’a de goût qu’aux pleurs, 12
         Tais-toi, farouche Young ; ta sublime folie 12
         Remplit d’un fiel amer la coupe de la vie. 12
         Eh ! Qu’apprend aux humains ta lamentable voix ? 12
         Que de la mort un jour il faut subir les loix ? 12
145 Mais cette vérité, sans toi, tout me l’enseigne : 12
         Tout me dit que la mort rallie à son enseigne 12
         La foule des humains, à la vie arrachés. 12
         N’ai-je pas vu les rois dans la poudre couchés ? 12
         Qui ne fait pas leur gloire au tombeau descendue, 12
150 Et de mille cités la splendeur confondue ! 12
         Babylone, Ecbatane, Ilion est détruit ; 12
         Et l’orient désert n’en garde que le bruit. 12
         MAIS ce qu’on cèle à l’homme et ce qu’il doit connoître, 12
         C’est qu’il faut se résoudre à voir finir son être, 12
155 Sans chercher, dans la nuit d’un douteux avenir, 12
         Un glaive impitoyable affamé de punir ; 12
         Sans refuser son cœur à la douce allégresse, 12
         Sans craindre des plaisirs la consolante ivresse ; 12
         Comme on attend la fin d’un jour pur et vermeil, 12
160 Pour tomber doucement dans les bras du sommeil. 12
         Quoi ! Parce que la nuit finira la journée, 12
         J’irai, traînant par-tout une ame consternée, 12
         Détourner mes regards de la clarté des cieux, 12
         Je croirai les plaisirs défendus par les dieux, 12
165 Et follement épris des vertus d’un faux sage, 12
         Je n’oserai cueillir des fleurs sur mon passage ! 12
         Non, non : tels ne sont point les conseils, les leçons, 12
         Que donne la sagesse à ses vrais nourrissons : 12
         Sa voix, sa douce voix aux plaisirs les convie. 12
170 Entendez-la crier : « Mortels, goûtez la vie : 12
         » Hâtez-vous, saisissez le jour qui vous a lui ; 12
         » Et demain au tombeau, jouissez aujourd’hui. » 12
         MAIS, dieux ! Autour de moi, quelle clameur sauvage 12
         M’accuse de flatter le honteux esclavage 12
175 Des viles passions, des criminels desirs ? 12
         Vous me calomniez, ennemis des plaisirs. 12
         Qu’ai-je fait ? M’a-t-on vu, brisant toute barrière, 12
         Du crime devant l’homme élargir la carrière ? 12
         Ai-je rompu la digue et des mœurs et des loix ? 12
180 Mon luth, fidèle écho du plus sage des rois, 12
         Condamne tout excès ; tout excès est folie. 12
         Par la main des plaisirs aux vertus je vous lie ; 12
         J’endors vos noirs chagrins, je charme vos douleurs, 12
         Et vous mène au tombeau par un sentier de fleurs. 12
185 Osez donc aujourd’hui, moins sombres, moins sauvages, 12
         Me suivre ; et de la mort oubliant les ravages, 12
         Promenez vos regards sur de rians tableaux. 12
         VOYEZ sortir Vénus de l’empire des flots ; 12
         Voyez-la qui s’assied sur sa conque azurée : 12
190 Des citoyens de l’onde elle vogue entourée, 12
         Les pénètre d’amour et sourit à leurs jeux. 12
         Déjà sont repeuplés les gouffres orageux ; 12
         Et Vénus, sur un char dans les airs emportée, 12
         Pour essuyer les pleurs de la terre attristée, 12
195 Va par-tout de l’hyver égayer les loisirs, 12
         Et donne en souriant le signal des plaisirs. 12
         Elle vole : un jour pur se répand autour d’elle. 12
         Des filles du printems avant-coureur fidèle, 12
         Le diligent Crocus lève son front doré ; 12
200 Tandis qu’au fond des bois, sur un pin retiré, 12
         Le coq de la bruyère, étalant son plumage, 12
         Offre à Vénus les cris de son rauque ramage. 12
         LE char céleste arrive aux portes des cités. 12
         Vénus parle, à sa voix les jeux ressuscités, 12
205 Se ralliant en foule autour de l’immortelle : 12
         « Soutiens de mon empire, écoutez-moi, dit-elle ; 12
         » La gloire de Vénus repose entre vos mains. 12
         » Allez du triste hyver consoler les humains, 12
         » Et leur fait oublier les torts de la nature. 12
210 » Emportez avec vous ma riante ceinture ; 12
         » De ce tissu divin, faites sortir pour eux 12
         » Les soins, le doux parler, les desirs amoureux, 12
         » Les refus agaçans et le tendre mystère, 12
         » Qui me livre en secret le cœur le plus austère. » 12
215 ELLE dit : et les jeux, ministres empressés, 12
         Loin d’elle au même instant voltigent dispersés. 12
         Ils ouvrent en tous lieux la scène des orgies. 12
         À l’éclat des cristaux, au jour de cent bougies, 12
         La muse des concerts, variant ses accords, 12
220 Fait soupirer la flûtte et retentir les cors. 12
         Son magique pouvoir tour-à-tour me promène 12
         Dans les gouffres brûlans du ténébreux domaine, 12
         Aux bosquets d’Idalie et dans la paix des cieux. 12
         Je la suis sur les mers : les vents séditieux, 12
225 Par elle déchaînés, mugissent sur ma tête. 12
         Le tonnerre a grondé ; je pâlis : la tempête 12
         Retombe, l’air s’épure ; et la plaine des flots 12
         Répond de toutes parts aux chants des matelots. 12
         LA nuit à nos plaisirs vient ajouter encore. 12
230 Au sortir des festins, l’agile Therpsicore 12
         Jusqu’au réveil du jour assemble ses amans : 12
         Les uns, rayonnans d’or, chargés de diamans, 12
         Dans le palais des rois ennoblissent la danse, 12
         Que promène à pas lents une grave cadence. 12
235 Les autres, invités à des plaisirs plus vrais, 12
         Déguisant et leur taille et leurs voix et leurs traits ; 12
         Courent sous les drapeaux du dieu de la folie, 12
         Et sèment autour d’eux la piquante saillie. 12
         Le folâtre enjoûment, fils de la liberté, 12
240 Y circule sans cesse autour de la beauté ; 12
         Par des récits malins la poursuit, l’embarrasse, 12
         Lui peint de ses amans la secrète disgrace, 12
         Lui vante son adresse à tromper un jaloux, 12
         Et Lycidas heureux du malheur d’un époux : 12
245 Scène tumultueuse, où, libre enfin de crainte, 12
         L’amour, ailleurs captif, soupire sans contrainte ; 12
         Mais où ce même amour, trop de fois outragé, 12
         Se plaint amérement de noirs soucis rongé. 12
         Là, j’ai vu ma Sylvie, à moi seul étrangère, 12
250 Autour d’elle assembler la foule passagère, 12
         S’enyvrer de l’encens d’un peuple adorateur, 12
         Complaisamment sourire à leur discours flatteur, 12
         D’un silence cruel insulter à ma flamme, 12
         Et se faire un bonheur des tourmens de mon ame. 12
255 OH ! Qu’il vaut mieux aux champs consumer son loisir ! 12
         C’est-là que nul souci n’attriste le plaisir ; 12
         Pur comme les bergers, il anime la danse, 12
         Néglige la mesure, et confond la cadence : 12
         Il est dans tous les cœurs, il vit dans tous les yeux. 12
260 L’écho s’éveille au bruit de mille cris joyeux, 12
         Des trompes, des tambours, des chalumeaux rustiques. 12
         Polémon De Bacchus entonne les cantiques, 12
         Tandis qu’à ses côtés les bergères en chœur 12
         Chantent le jeune dieu qui commande à leur cœur. 12
265 Destin que j’aimerois ! Destin digne d’envie ! 12
         Il n’est point au hameau de coquette Sylvie ; 12
         On n’y sait point cacher un tendre sentiment : 12
         Zénis aime, et Zénis l’avoue ingénûment. 12
         Elle exige, il est vrai, que le dieu d’Hymenée, 12
270 Au destin de Myras liant sa destinée, 12
         Permette à sa vertu les amoureux desirs. 12
         Eh bien, couple sacré ! De tes chastes plaisirs 12
         L’aurore naît enfin ; ton bonheur se prépare. 12
         Par-tout de myrthes verds le dieu d’Hymen se pare ; 12
275 Par-tout brillent déjà ses flambeaux allumés ; 12
         Ses temples sont ouverts, ses autels parfumés, 12
         Et pour toi dans les cieux un beau jour se déploie. 12
         AGITÉE à la fois et de crainte et de joie, 12
         Zénis prend des hameaux les atours innocens, 12
280 Inutile parure à ses appas naissans ; 12
         Et quittant, l’œil en pleurs, la maison paternelle, 12
         S’avance vers le temple en pompe solemnelle. 12
         Le myrthe orne son front, ce front plein de candeur, 12
         Qui n’a point à rougir aux yeux de la pudeur. 12
285 Sa mère à ses côtés pleure et sourit ensemble ; 12
         Et les jeunes bergers, que la fête rassemble, 12
         Doucement attendris à ce tableau touchant, 12
         Soupirent à leur tour et suspendent leur chant. 12
         Sous les portes du temple, où la foule se presse, 12
290 Où l’amant a déjà devancé sa maîtresse, 12
         Paroît Zénis ; son cœur, plein d’un trouble secret, 12
         À la virginité donne un dernier regret : 12
         Alors de nouveaux pleurs ajoutent à ses charmes, 12
         Et ses tendres parens se plaisent à ces larmes. 12
295 CEPENDANT à l’autel, de flambeaux éclairé, 12
         Monte, en habit de lin, le ministre sacré ; 12
         À la foule nombreuse il impose silence : 12
         On se tait. Les amans, conduits en sa présence, 12
         Debout, et tous les deux se tenant par la main, 12
300 Prononcent un serment qui ne sera pas vain, 12
         Le prêtre le reçoit, et les cieux le bénissent. 12
         Tandis que leurs destins dans l’Olympe s’unissent, 12
         Le pontife, élevant sa main sur les époux : 12
         « Ô toi, qui par l’amour te fais sentir à nous, 12
305 » Qui rapproches par lui les cœurs les plus sauvages, 12
         » Et de l’avide mort répares les ravages, 12
         » Grand dieu ! Sur cet hymen jette un œil de bonté : 12
         » Fais-le participant de ta fécondité. 12
         » Que semblable au palmier, qui d’enfans s’environne, 12
310 » De nombreux rejettons ce couple se couronne, 12
         » Que dans ses petits-fils il réfleurisse en paix, 12
         » Et meure, plein de jours, sous leur ombrage épais ! » 12
         Il dit ; la foule sort : et les chants d’Hyménée, 12
         Les danses, les festins égayant la journée ; 12
315 La timide Zénis, seule au milieu du bruit, 12
         Retarde par ses vœux le retour de la nuit. 12
         Hélas ! La nuit arrive ; et la chaste Diane 12
         D’un jour mystérieux éclaire la cabane, 12
         Où la couche sacrée attend les deux époux : 12
320 Ils se lèvent. Gardez de les suivre, ô vous tous, 12
         Qui d’une voix coupable attristez l’innocence ! 12
         Le vénérable Hymen commande la décence. 12
         La cabane est un temple ; et la couche, un autel 12
         Interdit aux regards du profane mortel. 12
325 Vous seule de la foule indiscrète et légère, 12
         Vous, mère de Zénis, conduisez la bergère. 12
         Elles marchent ensemble au séjour de Myras, 12
         Qui leur prête, en tremblant, le secours de son bras. 12
         Arrivée à ce toît, la bergère attendrie 12
330 S’arrête sur le seuil, s’y prosterne, et s’écrie : 12
         "Ma mère, donne-moi ta bénédiction. " 12
         L’œil humide, et le cœur serré d’émotion, 12
         La mère étend sur eux sa main foible et tremblante ; 12
         Veut parler, et ne peut d’une voix défaillante 12
335 Prononcer que ces mots : "adieu, vivez unis. " 12
         Elle fuit ; et Myras, sur la main de Zénis 12
         Imprimant un baiser, versant de douces larmes : 12
         "Enfin nous sommes seuls ! "il dit ; et les allarmes ; 12
         Qui de Zénis encor troubloient le jeune cœur, 12
340 Se taisent par dégrés ; l’amour en est vainqueur. 12
         L’AMOUR ! Pourquoi faut-il qu’aux cités moins propice, 12
         Ce dieu n’y prenne point l’Hymen sous son auspice ; 12
         Que le seul intérêt y confonde les rangs ; 12
         Que l’or des publicains y marchande les grands, 12
345 Et sans orner un nom, en avilisse un autre ? 12
         Si l’Hymen est coupable, ah ! Son crime est le nôtre. 12
         Nos mépris chaque jour flétrissent les époux, 12
         Qui, lassés de leur chaîne, abreuvés de dégoûts, 12
         Amusent des cités les oreilles oiseuses, 12
350 Et fatiguent Thémis de clameurs scandaleuses ; 12
         Et lorsque nos enfans, qu’unit déjà l’amour, 12
         Demandent que l’Hymen les unisse à son tour, 12
         Nous repoussons leurs vœux ! L’avarice d’un père 12
         Mettra sur un autel leurs destins à l’enchère ! 12
355 Barbares ! Si nos mains les vendent au malheur, 12
         Ah ! Permettons du moins la plainte à la douleur. 12
         Ou plutôt, si la loi, sagement paternelle, 12
         N’opprimoit pas l’Hymen d’une chaîne éternelle, 12
         Plus de fiel, plus d’aigreur ; son front pur et serein 12
360 Ne se noirciroit plus des ombres du chagrin : 12
         On oseroit punir le furtif adultère. 12
         Ô vous donc, qui devez le bonheur à la terre, 12
         Rois et législateurs ! Ouvrez enfin les yeux : 12
         Assez l’homme a gémi sous un joug odieux ; 12
365 Que ce joug soit brisé ; qu’une loi plus féconde 12
         Invite les mortels à réparer le monde ; 12
         Et que la liberté soit le lien des cœurs : 12
         L’amour même à l’Hymen envîra ses douceurs. 12
         À la Maudre, d’épis et de bois couronnée, 12
370 Ainsi mes vers chantoient la marche de l’année, 12
         Tandis qu’en son palais, sur le trône des czars, 12
         La Minerve du nord inauguroit les arts, 12
         Envoyoit son tonnerre aux rives ottamanes, 12
         Vengeoit l’antique Grèce et consoloit ses manes : 12
375 Qu’un neveu de Gustave impatient du frein, 12
         Dont la Suède enchaîna le pouvoir souverain, 12
         Le brisoit ; mais, soigneux de gouverner en père, 12
         Faisoit tout oublier par un règne prospère : 12
         Que trois ambitieux, profanant la valeur 12
380 Par les dieux consacrée à l’appui du malheur, 12
         Sans pressentir qu’un jour leur exemple peut-être, 12
         Contre eux, chez leurs voisins, souleveroit un maître, 12
         Se liguoient, et tenant tout le nord en effroi, 12
         Déchiroient la Pologne et dépouilloient un roi : 12
385 Que Frédéric, contraint de reprendre l’épée, 12
         Disputoit à Joseph la Bavière usurpée : 12
         Que Boston, pour ses droits justement révolté, 12
         Les armes à la main, cherchoit la liberté, 12
         Et consternoit ces rois, de qui le sceptre inique 12
390 Ne croiroit point regner, s’il n’étoit tyrannique : 12
         Que Franklin, des lauriers par Washington cueillis, 12
         Associoit la gloire à la gloire des lys : 12
         Qu’à la voix de Bourbon, des Hautes Pyrénées, 12
         Les forêts descendoient sur les mers étonnées, 12
395 Menaçoient la Tamise, et lui montroient l’écueil, 12
         Où de Londres un jour peut se briser l’orgueil : 12
         Que de l’Ibère enfin la pieuse furie 12
         Flétrissoit un vieillard, l’honneur de sa patrie ; 12
         Et solemnellement replaçoit aux autels 12
400 L’Hydre, avide de l’or et du sang des mortels. 12
         ET moi, durant ces jours d’injustice et de guerre, 12
         Oubliant tous ces rois, qui désoloient la terre, 12
         Heureux, je célébrois l’heureuse paix des champs : 12
         Elle avoit tout mon cœur. Les vœux les plus touchans 12
405 Attendrissoient pour elle et ma voix et ma lyre ; 12
         Écho les entendit, écho peut le redire. 12
         Ah ! Jusques à la mort puissé-je conserver 12
         Cet amour d’un bonheur si facile à trouver ! 12
logo de l'université   logo de l'université  
CRISCO - Université de Caen Normandie