ROU_1/ROU3
Jean-Antoine Roucher
Les Mois
1779
LES MOIS DU PRINTEMS
AVRIL
CHANT DEUXIÈME
         DES cavernes du nord l’hyver s’est échappé. 12
         Il revient, de frimats encor enveloppé, 12
         À la faveur des nuits secouer la froidure, 12
         Glacer la tendre aurore, effrayer la verdure, 12
5 Et des tyrans de l’air à grand bruit escorté, 12
         Flétrir dans les jardins le printems attristé. 12
         IMPRUDENS arbrisseaux, qui trop pressés d’éclore 12
         Cachiez vos fruits naissans sous les habits de Flore, 12
         Que vous êtes changés ! Comme une seule nuit 12
10 En vous décolorant a brûlé votre fruit ! 12
         Plus lente à prodiguer sa première largesse, 12
         La vigne auprès de vous montre plus de sagesse ; 12
         Pour renaître, elle attend qu’un fougueux ennemi 12
         Laisse au trône des airs le printems affermi. 12
15 CET hyver cependant qui ramène la glace, 12
         Cet aquilon jaloux du zéphyr qu’il remplace, 12
         Sont des frêles boutons les utiles vengeurs : 12
         Ils apportent la mort aux insectes rongeurs, 12
         Nés en foule aux rayons d’un soleil trop propice. 12
20 Le feuillage à ce peuple eût offert un hospice ; 12
         Et par eux dépouillé de son beau vêtement, 12
         L’arbre au jour de sa force eût langui tristement. 12
         NOUVEAU bienfait encor : ce souffle de Borée 12
         Repousse les vapeurs que l’humide Nérée 12
25 En nuages épais déployoit dans l’éther, 12
         Et dont l’amas vers nous envoyé par l’auster, 12
         D’une pluie à longs flots sur nos bords déchaînée, 12
         Eût peut-être englouti tout l’espoir de l’année. 12
         MAIS l’air moins rigoureux par degrés se détend. 12
30 Le dieu du jour, armé d’un feu plus éclatant, 12
         Triomphant de la nuit en resserre l’empire : 12
         L’hyver fuit sans retour, et la terre respire. 12
         Une seconde fois le printems lui sourit ; 12
         Son amour la féconde : elle enfante et fleurit. 12
35 Je vois au front des bois la verdure renaître. 12
         L’ombre jeune commence à descendre du hêtre ; 12
         Et les pasteurs couchés sur de rians tapis 12
         Réveillent par leurs chants les échos assoupis. 12
         VOUS, qui pour mieux jouir des charmes de l’étude 12
40 Avez de mon Tibur cherché la solitude, 12
         Chantre du beau Pâris, et toi, jeune inspiré, 12
         De vénérable Homère interprête sacré, 12
         Laissez quelques instans reposer votre lyre, 12
         Ô mes amis ! Sortons ; et qu’un nouveau délire, 12
45 Puisé sur la hauteur des rochers d’alentour, 12
         À de plus grands travaux nous enflamme au retour. 12
         DIEUX ! Comme le printems repeuple ces vallées 12
         De mugissans troupeaux, de légions aîlées ! 12
         À leur tête paroît cet oiseau passager, 12
50 Qui pour nous des beaux jours est l’heureux messager. 12
         Auprès de son amant éclot la tourterelle ; 12
         Elle éclot et pour vivre et pour mourir fidèle. 12
         De canetons rameurs ces étangs sont couverts. 12
         La compagne du cocq, les yeux sans cesse ouverts, 12
55 De ses nombreux poussins marche et glousse entourée. 12
         Déployant au soleil son aîle diaprée, 12
         La colombe renaît pour le char de Vénus. 12
         Au souffle caressant des zéphyrs revenus, 12
         L’abeille, à qui son sexe a mérité le trône, 12
60 D’un nouveau peuple accroît l’honneur de sa couronne ; 12
         Et du sein des taillis les folâtres pinsons, 12
         Répondant aux bouvreuils cachés sous les buissons, 12
         De chants harmonieux emplissent les campagnes, 12
         Et r’enflamment l’amour dans leurs froides compagnes. 12
65 IL méritoit donc bien, le deuxième des mois, 12
         Que Vénus à son cours présidât autrefois ; 12
         Que sous des noms divers, le peuple issu d’Énée, 12
         L’invoquant au réveil de la nouvelle année, 12
         Pour elle, éternisât le culte, les autels, 12
70 À sa gloire érigés par les premiers mortels ! 12
         Vénus représentoit l’invisible puissance, 12
         Par qui dans l’univers tout reçoit la naissance. 12
         Vénus pare les champs de grace et de beauté ; 12
         Vénus remplit les mers de sa fécondité. 12
75 Elle est au haut des cieux l’immortelle Uranie, 12
         Qui des astres errans entretient l’harmonie. 12
         Les bois à son aspect verdissent leurs rameaux : 12
         Son souffle y reproduit mille essaims d’animaux. 12
         Dans l’humide fraicheur des gazons qu’elle foule, 12
80 Avec leurs doux parfums les fleurs croissent en foule ; 12
         L’océan lui sourit, et l’olympe azuré 12
         Verse en paix sur la terre un jour plus épuré. 12
         AH ! Puisque ton pouvoir gouverne la nature, 12
         Que l’homme, de tes mains, attend sa nourriture, 12
85 Bienfaisante Vénus ! épargne à nos guérets 12
         La rouille si funeste aux présens de Cérès ; 12
         Abreuve-les plutôt de la douce rosée. 12
         Que les sucs, les esprits de la sève épuisée 12
         Dans ses canaux enflés coulent plus abondans ; 12
90 Qu’ils bravent du soleil les rayons trop ardens ; 12
         Et que le jeune épi sur un tuyau plus ferme 12
         S’élève, et brise enfin le rézeau qui l’enferme. 12
         NOS vœux sont exaucés. Le sceptre de la nuit 12
         À peine autour de nous a fait taire le bruit. 12
95 Une moite vapeur dans les airs répandue 12
         S’abbaisse, et sur les champs comme un voile étendue 12
         Distille la fraicheur dans leurs flancs altérés. 12
         Cet humide tribut a rajeuni les prés ; 12
         Et le roi des sillons qu’un verd plus frais colore 12
100 L’épi germe, et s’élance impatient d’éclore. 12
         MAIS hélas ! Et les maux et les biens rassemblés 12
         Naissent chez les humains l’un à l’autre mêlés. 12
         La vapeur de la nuit aux fromens si propice 12
         Féconde le chardon ; il croît sous leur auspice : 12
105 L’avoine les domine, et l’ivraie à son tour 12
         Les couvre de son ombre épandue à l’entour. 12
         C’EST à vous d’extirper ce fléau des campagnes, 12
         Vous de l’agriculteur les actives compagnes : 12
         Rassemblez vos enfans ; et tous, le fer en main 12
110 Prudemment dans les blés vous ouvrant un chemin, 12
         Allez porter la guerre à l’herbe usurpatrice : 12
         Qu’un chariot l’emporte et le bœuf s’en nourrisse. 12
         L’insecte, qui nous file un riche vêtement, 12
         Vous rappelle et demande un nouvel aliment. 12
115 Votre aveugle fierté plonge dans la langueur 12
         Le bras, qui de vos champs ranimoit la vigueur ? 12
         De ce ver printanier la nombreuse famille, 12
         Éclose après huit jours, et murmure et fourmille. 12
         La feuille de Thisbé germe, s’ouvre, mûrit ; 12
120 Le ver croît avec elle : il croît, il s’en nourrit. 12
         À ce ver cependant la moitié de la vie, 12
         Par un triste sommeil, comme à nous, est ravie. 12
         De langueur accablé quatre fois il s’endort ; 12
         Mais sorti quatre fois des ombres de la mort, 12
125 Il reparoît, vêtu d’une robe nouvelle : 12
         Telle à chaque printems Myrthé renaît plus belle. 12
         LAS de ramper sans gloire, il gravit un roseau, 12
         Où déployant d’abord un informe rézeau, 12
         Bientôt de sa filière il tire, il développe 12
130 Un tissu, qui plus riche en globe l’enveloppe : 12
         Sous des sables profonds par lui-même entassés, 12
         Ainsi bornant le cours de ses flots dispersés, 12
         Le Rhin cache au soleil son onde languissante. 12
         L’INSECTE scelle enfin sa tombe jaunissante, 12
135 S’assoupit ; et son corps en nymphe transformé 12
         Sous un habit de deuil languit inanimé. 12
         Mais, ô brillant prodige ! ô riante merveille ! 12
         Dans la nuit du tombeau par degrés il s’éveille ; 12
         Changée en papillon la nymphe disparoîtdisparaîtdisparoît. 15
140 Déja du globe d’or qu’il habite à regret, 12
         Il frappe à coups pressés la jalouse clôture ; 12
         Il la brise, il en sort. Docile à la nature, 12
         Qui l’appelle à sa fin par l’attrait des desirs, 12
         Il s’avance au trépas en cherchant les plaisirs, 12
145 Il voit, bientôt il joint son amante immobile, 12
         L’échauffe en la frappant de son aîle débile, 12
         L’ombrage, la remplit de sa fécondité, 12
         En flots d’amour s’épuise, et meurt de volupté. 12
         L’AMANTE après deux jours à périr condamnée 12
150 Verse ses tendres œufs, l’espoir d’une autre année ; 12
         Œufs où repose en germe un peuple industrieux, 12
         Qui fidèle héritier de l’art de ses ayeux 12
         Doit à sa race encor léguer son industrie, 12
         Et toujours reproduit enrichir ma patrie. 12
155 MA Patrie !… à ce nom si doux et si chéri 12
         Jusqu’au fond de mon cœur je me sens attendri. 12
         Un penser douloureux, qui pourtant a des charmes 12
         Et me trouble et m’oppresse, et fait naître mes larmes. 12
         Ô murs de Montpellier ! ô mon premier séjour ! 12
160 Le mortel vertueux qui me donna le jour 12
         Habite votre enceinte, et le sort m’en exile. 12
         Quand pourrai-je rentrer dans ce modeste azile, 12
         Où sans cesse attentif à mes besoins nouveaux, 12
         Il prodiguoit pour moi le prix de ses travaux ; 12
165 Où sa sévérité me cachant sa tendresse, 12
         De ma raison trop lente il hâtoit la paresse, 12
         Me formoit aux vertus, et portoit dans mon cœur 12
         La noble soif d’un nom des ténèbres vainqueur ! 12
         Dieux ! Couronnez mes jours d’un destin plus prospère, 12
170 Et je vole à l’instant dans les bras de mon père ; 12
         Je lui rendrai son fils si long-temps attendu, 12
         Ce fils, que pour la gloire il crut trop-tôt perdu. 12
         De mes foibles talens il recevra l’hommage ; 12
         Il entendra ces vers pleins de sa douce image ; 12
175 Et des larmes de joie échappant de ses yeux, 12
         Peut-être en m’embrassant il bénira les cieux. 12
         ET toi, cité fameuse, ô moderne épidaure, 12
         Conserve-moi long-tems ce père que j’adore ! 12
         Conserve son épouse, en qui dès le berceau 12
180 J’ai retrouvé le cœur de ma mère au tombeau ; 12
         Veille sur tous les miens : et ma reconnoissance 12
         Publîra qu’en ton sein j’ai reçu la naissance. 12
         Je dirai qu’en tes murs règne un sexe enchanteur ; 12
         Je peindrai son œil vif, son parler séducteur, 12
185 Son front, où la gaîté s’allie à la noblesse, 12
         Ses graces, son esprit et sa svelte souplesse : 12
         Né pour sentir l’amour et par l’amour formé, 12
         Tendre et constant, il aime ainsi qu’il est aimé. 12
         DOIS-JE de ton printems vanter le long empire, 12
190 Ton sol toujours fécond, l’air pur qu’on y respire, 12
         Le parfum de tes vins mûris dans le gravier, 12
         Le front de tes côteaux qu’ombrage l’olivier, 12
         Des plus riches moissons tes champs dépositaires, 12
         Tes eaux, tes fruits, tes bains, tes plantes salutaires ; 12
195 Ce célèbre conseil de mortels bienfaisans, 12
         Instruits à prolonger la trame de nos ans ; 12
         Tes savans, de qui l’œil armé d’un regard ferme 12
         Surprend la vérité dans la nuit qui l’enferme ; 12
         Tes comices enfin, où du peuple et des rois 12
200 La sage liberté pèse et fixe les droits ? 12
         JE chanterai sur-tout ce grand, ce rare ouvrage, 12
         Qui de l’antique Rome eut lassé le courage ; 12
         Ces trois ponts, qui de loin vers tes murs dirigés 12
         Arrivent dans ton sein, l’un de l’autre chargés, 12
205 Et par mille canaux épanchent en fontaine 12
         Le liquide tribut d’une source lointaine. 12
         Mais dans ton souvenir égarés trop long-tems 12
         Mes vers, ô ma patrie ! Oublioient le printems ; 12
         Et cependant ce Dieu, dans sa route première, 12
210 Ramène le taureau couronné de lumière : 12
         L’attele au char du jour, et le voit plus hardi 12
         À pas précipités s’enfuit vers le midi. 12
         À SON aspect les fleurs, ces astres de la terre, 12
         Dans leur nouvel éclat repeuplent mon parterre. 12
215 Quel riche coloris ! Quelle aimable fraicheur ! 12
         Le narcisse, amoureux de sa douce blancheur, 12
         La marie à l’azur du fidèle Hyacinte. 12
         Le cyclamen, sorti des forêts de zacynthe, 12
         A couronné son front à demi-languissant 12
220 D’un panâche, où reluit un rouge éblouissant 12
         J’avance ; et j’apperçois près de la frétilaire 12
         L’anémone à Vénus toujours sûre de plaire ; 12
         Et l’élégante iris qui retrace à mes yeux 12
         Dans sa variété l’arc humide des cieux ; 12
225 Et l’humble marguerite à des lits de verdure 12
         Prêtant le feu pourpré d’une riche bordure. 12
         ME serai-je trompé ? Non ; la jonquille encor 12
         Offre à mon œil ravi la pâleur de son or. 12
         Je te salue, ô fleur ! Si chère à ma maîtresse, 12
230 Toi, qui remplis ses sens d’une amoureuse ivresse ; 12
         Ah ! Ne t’afflige point de tes foibles couleurs : 12
         Le choix de ma Myrthé te fait reine des fleurs. 12
         POUR couronner enfin les richesses qu’étale 12
         Des jardins renaissans la pompe végétale, 12
235 La tulipe s’élève. Un port majestueux, 12
         Un éclat qui du jour reproduit tous les feux, 12
         Dans les murs byzantins méritent qu’on l’adore, 12
         Et lui font pardonner son calice inodore. 12
         JE ne m’étonne point qu’à l’école des fleurs 12
240 La peinture ait appris le secret des couleurs. 12
         Cet art, qui maintenant sous sa touche savante, 12
         Par des sucs nuancés rend la toile vivante, 12
         N’eut d’abord, pour former quelques traits indécis, 12
         Que la craie, et les bois dans la flamme noircis. 12
245 L’amoureux Pauzias, rival de la nature, 12
         Créa du coloris la magique imposture. 12
         UN jour que de Glycère accusant les mépris, 12
         Il exhaloit sa plainte au temple de Cypris, 12
         On dit qu’à ses regards l’indulgente immortelle 12
250 Apparut, lui sourit : « contemple, lui dit-elle, 12
         » Autour de mon autel ce frais tissu de fleurs. 12
         » Que ta main sur la toile en fixe les couleurs ; 12
         » Reviens m’en faire hommage : et le cœur de Glycère 12
         » De ton art aggrandi sera le doux salaire ». 12
255 Dans l’œil de Pauzias, la déesse à l’instant 12
         Imprima du génie un rayon éclatant. 12
         Plein d’un feu créateur il sort, trace, colore 12
         D’un rapide pinceau les dons rians de Flore, 12
         Et les porte aux autels, où Glycère à son tour 12
260 Doit offrir des bouquets à la mère d’amour. 12
         GLYCÈRE arrive, approche : ô surprise inouïe ! 12
         Elle voit près du lys la rose épanouie. 12
         « Eh ! Quelle main, dit-elle, a d’un art délicat, 12
         » En imitant ces fleurs, reproduit leur éclat ? » 12
265 Le jeune artiste alors brûlant d’espoir s’élance, 12
         Tombe aux pieds de Glycère, et rompant le silence : 12
         « C’est moi, moi qui jaloux d’obtenir un regard, 12
         » Pour vous ai reculé les bornes de mon art. 12
         » Vos bouquets, des couleurs m’ont appris l’harmonie ; 12
270 » J’aimois : à mon amour je dois tout mon génie. » 12
         Ces mots, qui de Glycère ont chatouillé l’orgueil, 12
         Changent en doux regards la fierté de son œil ; 12
         Un souris la trahit : et sa bouche elle-même 12
         Presque sans son aveu prononce : je vous aime. 12
275 Vous donc, qui décorez ce théâtre inconstant, 12
         Où l’homme ainsi que vous ne brille qu’un instant, 12
         Belles fleurs, égayez nos fêtes bocagères. 12
         VOUS êtes l’ornement des modestes bergères, 12
         Celle, qui de l’hymen va prononcer les vœux, 12
280 D’une fleur veut au moins embellir ses cheveux. 12
         La compagne des rois vous mêle à sa couronne. 12
         Therpsicore, Comus de festons s’environne : 12
         Et la religion assise à ces autels, 12
         D’OÙ sa terrible voix tonne sur les mortels, 12
285 Au retour du printems, de guirlandes parée, 12
         Adoucit de ses traits l’austérité sacrée. 12
         D’où naissent cependant ces reflets variés, 12
         Pour colorer ce globe, avec art mariés ? 12
         Ces teintes dans les fleurs dorment-elles cachées ? 12
290 Faut-il que du soleil les flammes épanchées 12
         Éveillent leur paresse, ou bien l’astre du jour 12
         Les feroit-il pleuvoir de son brillant séjour ? 12
         LA nature, long tems sans voix et sans oracle, 12
         Dans une nuit profonde enferma ce miracle : 12
295 Mais si-tôt que Newton, cet aigle audacieux, 12
         En face eût regardé le roi brûlant des cieux, 12
         L’homme brisa les fers de l’ignorance antique : 12
         L’homme fut possesseur des secrets de l’optique. 12
         Dans les angles d’un verre en prisme façonné, 12
300 Il vit que du soleil un rayon émané 12
         Déployoit sept couleurs de nature première : 12
         Il reconnut enfin que ces traits de lumière, 12
         Ou seuls, ou combinés en différens accords, 12
         D’une teinte céleste empreignoient tous les corps. 12
305 COMBIEN de tant d’éclat la vue est enchantée ! 12
         Je vois l’aube étaler son écharpe argentée ; 12
         Et l’aurore sa sœur, qui d’un pourpre riant 12
         Entremêle l’or pur dont se peint l’orient ; 12
         Et le fleuve en son lit paisiblement s’étendre 12
310 Sous des rets transparens, colorés d’un verd tendre. 12
         Là, des profondes mers l’habitant écaillé 12
         Lève un dos épineux richement émaillé. 12
         Dispersé sur la rive, ici, le coquillage 12
         Des plus belles couleurs réfléchit l’assemblage. 12
315 Le corail dont Thétis a bordé ses déserts, 12
         L’hôte rampant des bois, l’enfant aîlé des airs, 12
         L’inconstant papillon, la bourdonnante abeille, 12
         La bergère, et les fleurs qui parent sa corbeille, 12
         Tout forme autour de nous un cercle radieux, 12
320 Un dédale magique où s’égarent nos yeux. 12
         MAIS c’est Iris sur-tout, glorieuse courrière, 12
         Qui des feux les plus vifs a semé sa carrière : 12
         C’est aujourd’hui qu’aux champs par la pluie humectés, 12
         Je vais revoir son front resplendir de clartés. 12
325 UN nuage, chargé de cette eau salutaire 12
         Que le taureau prodigue à la soif de la terre, 12
         S’élève, s’épaissit ; et du soleil naissant 12
         Tandis qu’il fait pâlir le disque éblouissant, 12
         Le zéphyr, qui des bois agitoit la ramure, 12
330 Tout-à coup de son vol assoupit le murmure ; 12
         Il se tait : avec lui les airs semblent dormir. 12
         Le feuillage du tremble a cessé de frémir. 12
         Les flots sont déridés. D’un meuglement sauvage, 12
         Le bœuf n’attriste point les échos du rivage, 12
335 Et l’arbre n’entend plus de sons mélodieux. 12
         L’homme au milieu des champs lève un front radieux : 12
         L’ame ouverte à l’espoir, il jouit en idée 12
         Des plaisirs et des biens que versera l’ondée. 12
         Elle a percé la nue ; elle coule : un doux bruit 12
340 À peine dans les bois de sa chûte m’instruit : 12
         À peine goutte-à-goutte humectant le feuillage, 12
         Laisse-t-elle à mes yeux soupçonner son passage. 12
         L’URNE des airs s’épuise : un frais délicieux 12
         Ranime la verdure ; et cependant aux cieux 12
345 Le soleil, que voiloit la vapeur printanière, 12
         Commence à dégager sa flamme prisonnière : 12
         Elle brille. Le Dieu transforme en vagues d’or 12
         Les nuages, flottans dans l’air humide encor, 12
         Jette un rézeau de pourpre au sommet des montagnes, 12
350 Enflamme les forêts, les fleuves, les campagnes, 12
         Et sur l’émail des prés étincelle en rubis. 12
         Jusqu’au règne du soir, les tranquilles brebis 12
         De leurs doux bêlemens remplissent la colline ; 12
         L’ormeau plus amoureux vers le tilleul s’incline ; 12
355 Zéphyre se réveille, et le chant des oiseaux 12
         Se marie en concert au murmure des eaux. 12
         Enfin dans un nuage, où l’œil du jour se plonge, 12
         La ceinture d’Iris se voûte en arc, s’allonge, 12
         Et du flambeau du ciel décomposant les feux, 12
360 Du pourpre au double jaune, et du verd aux deux bleus, 12
         Jusques au violet qui par dégrés s’efface, 12
         Promène nos regards dans les airs qu’elle embrasse. 12
         SALUT, gage riant de la sérénité ! 12
         Les sources, d’où jaillit l’éclat de ta beauté, 12
365 Pour nos grossiers ayeux ne furent point ouvertes. 12
         Tel est l’arrêt du sort. Les nobles découvertes 12
         Chez les foibles humains n’arrivent qu’à pas lents. 12
         Le tems seul peut prêter des aîles aux talents ; 12
         Ce Dieu, qui détruit tout, donne à tout l’existence. 12
370 Ses mains, en nous armant d’audace et de constance, 12
         Ses mains ont façonné le verre scrutateur, 12
         Qui du ciel sous nos yeux abbaisse la hauteur. 12
         C’est lui qui de l’aiman a trahi le mystère : 12
         Soudain l’homme a couvert l’océan solitaire ; 12
375 Et bravant les rochers, les trombes, les typhons, 12
         Tranquille, il s’est assis sur des gouffres sans fonds. 12
         VOYEZ-vous, aujourd’hui que les vents plus propices 12
         De la mort, sous ses pas, ferment les précipices, 12
         Comme il ose, ombragé d’une forêt de mâts, 12
380 Chercher, nouveau Jason, de plus riches climats ? 12
         Il part… ah ! S’il est vrai que le sceau du génie 12
         Atteste sa grandeur, c’est depuis qu’Uranie 12
         Le guide sur les flots où règnent ses projets ; 12
         C’est depuis que les vents, devenus ses sujets, 12
385 Dans les replis enflés du lin qui les embrasse, 12
         Suivent en dépit d’eux la route qu’il leur trace. 12
         Oui, modernes Typhis ; oui, c’est par vos travaux, 12
         Que peut-être les dieux ont trouvé des rivaux. 12
         ENFANTÉ loin des mers et n’aguère sauvage, 12
390 L’homme encor n’avoit point approché leur rivage : 12
         Il erroit sur les monts. Tout-à-coup à ses yeux 12
         L’océan déploya jusqu’aux bornes des cieux 12
         Sa surface mobile, immense, solitaire. 12
         Saisi d’étonnement, l’homme y cherche la terre ; 12
395 La terre a disparu : monotone désert, 12
         L’empire seul des eaux brille à l’œil qui s’y perd. 12
         Long-tems il contempla, dans un profond silence, 12
         Cette plaine d’azur qu’un vent léger balance, 12
         Et qui dans tous ses flots, mollement onduleux, 12
400 Répète le soleil, et s’argente à ses feux. 12
         TANDIS qu’il promenoit au loin ses yeux timides, 12
         Un géant, du milieu de ces plaines humides, 12
         S’élève sur le dos d’un tourbillon grondant : 12
         Sa formidable main porte un large trident ; 12
405 Et malgré la vieillesse en tous ses traits sensible, 12
         Son corps nerveux décele une force invincible. 12
         » Tout pâle à cet aspect l’homme frémit d’effroi ; 12
         » Il fuit. Le Dieu lui crie : « Arrête ; écoute-moi. 12
         » Par de là cet espace où s’étend mon empire, 12
410 » Sous ce même soleil, plus d’un peuple respire : 12
         » Il y vit étranger à tes arts, à tes biens, 12
         » Comme toi-même ici tu l’es encor aux siens. 12
         » Descends de tes rochers ; viens, franchis la barrière, 12
         » Qui de ces bords lointains te ferme la carrière. 12
415 » Unis, il en est tems, par des liens sacrés 12
         » Ces peuples, que les dieux ont en vain séparés ; 12
         » Échange les trésors fruits de ton industrie, 12
         » Et fais du monde entier une seule patrie. 12
         » Les plus affreux périls vont assaillir tes jours ; 12
420 » Je ne te cele pas qu’ils renaîtront toujours. 12
         » Veux-tu que devant toi je les appelle ensemble ? 12
         » Regarde : sous tes yeux mon pouvoir les rassemble. » 12
         IL dit. Soudain les flots de son trident frappés 12
         Par les vents orageux roulent enveloppés, 12
425 Se heurtent à grand bruit, retombent, se soulèvent, 12
         Se creusent en abyme, en montagne s’élèvent. 12
         La face du soleil pâlit ; et les éclairs 12
         En longs serpens de feu se croisans dans les airs, 12
         Redoublent en fuyant ces ténèbres profondes, 12
430 Restes du vieux cahos ramené sur les ondes. 12
         LE calme reparoît ; mais ce calme est trompeur. 12
         Des flots qu’il a pompés en subtile vapeur, 12
         Le soleil de retour charge un nuage humide, 12
         Tournoyante colonne, immense pyramide, 12
435 Qui va cacher sa base au séjour lumineux, 12
         Et pesant sur les flots, monte et baisse avec eux. 12
         Enfin cédant au poids des eaux qu’elle ramasse, 12
         La trombe, comme un roc, épouvantable masse 12
         Tombe, ébranlant la mer jusqu’en sa profondeur. 12
440 LÀ, contre des écueils d’une énorme grandeur, 12
         La vague en bondissant heurte, et brisant ses lames, 12
         Du fluide électrique en fait jaillir les flammes : 12
         Ici, le flot coupé de rapides courans 12
         Tourbillonne, et s’entrouvre en gouffres dévorans. 12
445 D’un effroyable amas de rocs, de monts de glace, 12
         Plus loin, la vaste mer hérisse sa surface. 12
         Ces rochers voyageurs jusqu’au ciel entassés, 12
         Et par les vents fougueux en tumulte poussés 12
         Se croisent, et rompus de leurs piés à leur cime, 12
450 De leur choc ruineux font retentir l’abyme. 12
         À LEUR bruit, à l’aspect de ces flots menaçans, 12
         L’homme, par la terreur lié dans tous ses sens, 12
         Et trop peu fait encor à dompter sa foiblesse, 12
         L’homme alloit refuser sa future noblesse ; 12
455 Quand le Dieu bienfaisant qui lisoit dans son cœur : 12
         « Espère la victoire, et tu seras vainqueur ; 12
         » Dit-il : si tu reçus le génie en partage, 12
         » Par de hardis travaux accroîs cet héritage. 12
         » Ne sais-tu point que l’homme est né pour tout oser ? 12
460 » La mer a des périls ! Ose les mépriser ; 12
         » Viens sur un frêle bois leur disputer ta vie ; 12
         » Viens : d’immortels succès ton audace est suivie. 12
         » J’aime à te les prédire ; oui, je vois tes enfans, 12
         » Dans mes vastes déserts, s’avancer triomphans. 12
465 » Aux climats qu’elle habite, ils ont surpris l’aurore ; 12
         » L’occident les appelle, ils y volent encore ; 12
         » L’océan du midi reconnoît leur pouvoir, 12
         » Et le pôle glacé s’accoutume à les voir. » 12
         Il dit et disparoît. Une flamme rapide 12
470 S’allume au cœur de l’homme ; et d’un œil intrépide 12
         Mesurant ce théâtre, où la gloire l’attend : 12
         « J’y regnerai, dit-il. » Il le jure. À l’instant 12
         Les sapins abbattus se creusent en nacelles : 12
         La rame les emporte, et leur prête des aîles : 12
475 Bientôt la voile ajoute à ces premiers essais ; 12
         Et courant chaque jour de succès en succès, 12
         Les navires, guidés par l’éguille polaire, 12
         Cherchent enfin des bords qu’un autre ciel éclaire : 12
         L’univers étonné s’est aggrandi par eux. 12
480 MAIS que nous abusons des biens les plus heureux ! 12
         La voix de l’intérêt nous façonnant au crime, 12
         Nous irons marchander l’homme foible, qu’opprime 12
         La verge d’un tyran corrompu par notre or ; 12
         Et nous l’acheterons, pour le revendre encor. 12
485 Ah ! Pourquoi falloit-il qu’affamés de fortune, 12
         Nous fissions abhorrer l’art qui soumet Neptune ; 12
         Cet art, qui rapprochant tous les peuples entre eux, 12
         Devroit n’en faire, hélas ! Qu’un seul peuple d’heureux ? 12
         MAIS parlez : de quel droit plonger dans l’esclavage 12
490 L’homme innocent et doux, que vous nommez sauvage ? 12
         Jamais dans vos foyers, barbare conquérant, 12
         A-t-il porté le glaive et le feu dévorant ; 12
         Et repassant les flots sur des nerfs fugitives, 12
         A-t-il jamais traîné vos épouses captives ? 12
495 Content des simples fruits que la palme enfantoit, 12
         Au fond de ses déserts, paisible, il habitoit : 12
         Il y seroit encor sans vous, sans la furie, 12
         Qui tourmente ses jours, l’arrache à sa patrie, 12
         Et l’emporte, à travers l’océan écumeux, 12
500 Vers des bords, que le crime a rendus trop fameux. 12
         EH bien ! Qu’un Dieu vengeur des enfans de l’Afrique, 12
         Et du sang, dont le glaive inonda l’Amérique ; 12
         Qu’un dieu dans ces climats vous poursuive ; et sur vous, 12
         Des vents, des feux, des eaux déchaîne le courroux ; 12
505 Que sous vos pas, la terre ébranlée, entr’ouverte 12
         S’abyme dans la mer de vos débris couverte ; 12
         Et que votre supplice épouvante à jamais 12
         L’avare imitateur de vos lâches forfaits ! 12
         UN dieu m’entend. Je vois, sous le brûlant tropique, 12
510 L’ouragan ménacer le Pérou, le Mexique ; 12
         La mer s’agite, gronde : et ses flots épaissis, 12
         L’air de soufre infecté, les astres obscurcis, 12
         Le flambeau de l’éclair et la voix du tonnerre 12
         Aux tyrans du Potose ont déclaré la guerre. 12
515 Tous les vents à la fois déchaînés et sifflans 12
         Luttent contre la terre, et déchirent ses flancs. 12
         Des nouvelles cités les fondemens s’écroulent. 12
         Les fleuves dans leur lit en écumant se roulent ; 12
         Et surmontant ses bords de roches hérissés, 12
520 La mer couvre les toîts de ses flots élancés. 12
         Aux lieux, où s’étendoit une riche campagne, 12
         Nouvel Etna, s’élève une ardente montagne. 12
         De ce gouffre brûlant, s’élancent confondus 12
         Et des globes de flamme, et des rochers fondus ; 12
525 La flotte, loin du port par les vents dispersée, 12
         Périt en tournoyant, sous l’abyme enfoncée. 12
         L’HOMME en vain fuit la mort : la mort vole et l’atteint. 12
         L’un pâle, échevelé, demi-nud, l’œil éteint, 12
         Sur les corps foudroyés d’un fils et d’une mère, 12
530 Charge son dos tremblant de son malheureux père ; 12
         La terre sous ses pas s’ouvre, et l’ensevelit. 12
         Éveillé par les feux qui dévorent son lit, 12
         L’autre près de sa femme à demi-consumée, 12
         Expire dans les flots d’une épaisse fumée. 12
535 SOUS les loix de l’hymen, l’avare Sélimour 12
         À la riche Mirinde engageoit son amour. 12
         La lampe d’or brûloit dans la demeure sainte, 12
         Et l’encens le plus doux en parfumoit l’enceinte. 12
         On voyoit dans les mains du ministre sacré, 12
540 Pour les jeunes époux, le voile préparé : 12
         Le silence regnoit. Dans les flancs de la terre, 12
         Par trois fois roule et gronde un sourd et long tonnerre. 12
         Tous les fronts ont pâli. Le pontife tremblant 12
         Embrasse en vain l’autel sous ses piés chancelant. 12
545 L’orage enfin éclate ; et la voûte écroulée 12
         Ensevelit l’autel, le prêtre et l’assemblée. 12
         Ah ! Fuyons ; renonçons à l’or de ces climats. 12
         En vain cet or perfide y germe sous nos pas ; 12
         Vainement, il jaillit des veines des montagnes, 12
550 Se mêle aux eaux du fleuve, et parcourt les campagnes : 12
         Vous fait-il oublier, barbares habitans, 12
         Ce courroux annuel, ces combats des autans, 12
         Par qui furent cent fois les plaines ébranlées, 12
         Et du vieux océan les bornes reculées ? 12
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