ROU_1/ROU4
Jean-Antoine Roucher
Les Mois
1779
LES MOIS DU PRINTEMS
MAI
CHANT TROISIÈME
         DU mois, cher à Vénus, la course est terminée. 6+6
         Son frère, nouveau Roi des beaux jours de l’année, 6+6
         Descendu de l’Ether sur un nuage d’or, 6+6
         Aux graces du Printems vient ajouter encor. 6+6
5 Propice aux doctes Sœurs, il attend leur hommage : 6+6
         Il vient le réclamer. Ah ! puisse son image 6+6
         Respirer aussi fraîche, aussi belle en mes vers 6+6
         Que les fleurs, dont lui-même embellit l’Univers ! 6+6
         Mais l’art a-t-il jamais égalé la Nature ? 6+6
10 Du plus savant pinceau la magique imposture 6+6
         Peut-elle, en déployant le charme des couleurs, 6+6
         Saisir dans tous ses traits la plus humble des fleurs ? 6+6
         Non, non : tous nos tableaux sont bien loin du modèle, 6+6
         Et nous n’offrons jamais qu’une esquisse infidèle. 6+6
15 Eh bien ! Dussé je voir mes informes essais 6+6
         Avorter en naissant et languir sans succès, 6+6
         J’aurai goûté du moins cette ivresse touchante, 6+6
         Que donne la nature au mortel qui la chante : 6+6
         Ses jours coulent en paix sous un heureux destin. 6+6
20 QU’IL est doux en effet, au retour du matin, 6+6
         Qu’il est doux d’égarer sa vue et sa pensée 6+6
         Sur cette plaine, au loin d’un beau verd tapissée ! 6+6
         Que j’aime à contempler ces vallons, enrichis 6+6
         De superbes moissons et de pommiers blanchis ; 6+6
25 Ces limpides étangs, la paix de leur rivage, 6+6
         Ces jardins, ces forêts, cette chaîne sauvage 6+6
         De rocs, qui l’un sur l’autre au hazard suspendus ; 6+6
         Couronnent vingt hameaux à leurs piés étendus ? 6+6
         Ici, dans sa beauté le printems se déploie ; 6+6
30 Ici, sur le gazon, je renaîs à la joie ; 6+6
         Je suis heureux : un calme, aussi pur que les cieux ; 6+6
         M’enlève dans l’extase, et m’approche des dieux. 6+6
         À moi-même rendu, je vais jouir encore, 6+6
         Le long de ce ruisseau, que l’églantier décore, 6+6
35 Je promène mes pas de détour en détour ; 6+6
         Je le vois se cacher, se montrer tour à tour : 6+6
         Je descends avec lui dans la vallée ombreuse, 6+6
         Agreste labyrinthe, où ma voix amoureuse 6+6
         A soupiré jadis mes plaisirs, mes tourmens. 6+6
40 Ce lieu réveille en moi de trop chers sentimens, 6+6
         Et par dégrés, au sein de la mélancolie, 6+6
         Mon ame doucement tombe, rêve et s’oublie. 6+6
         QUAND frappé tout-à-coup d’une éclatante voix 6+6
         J’écoute, et reconnois l’Orphée ami des bois, 6+6
45 Le tendre oiseau, caché sous un taillis sauvage, 6+6
         De ses tons variés animant le rivage, 6+6
         Traîne tantôt sa voix en soupirs languissans, 6+6
         Tantôt la précipite en rapides accens, 6+6
         La coupe quelquefois d’un gracieux silence, 6+6
50 Et plus brillant encor, la roule et la balance. 6+6
         Vingt fois renaît le jour dans l’orient vermeil, 6+6
         Tandis que cet oiseau refusant le sommeil, 6+6
         S’obstine à célébrer son amoureuse histoire : 6+6
         Hélas ! Il ne fait pas que ses chants de victoire 6+6
55 Avancent à la fois et présagent sa mort. 6+6
         MAIS tout un peuple aîlé me sourit sur ce bord. 6+6
         Peuple artisan du miel, tes jeunes colonies, 6+6
         Que la nécessité de la ruche a bannies, 6+6
         Murmurent, et sans ordre, en grouppes éplorés, 6+6
60 S’attroupant à l’entour de tes murs trop serrés, 6+6
         Semblent se demander quelle injuste puissance 6+6
         Ose ainsi les bannir du lieu de leur naissance : 6+6
         Et comme parmi nous, quand la sédition 6+6
         Cherche à briser le frein de la soumission, 6+6
65 On voit languir les bras, dont l’active industrie 6+6
         À l’ombre de la paix nourissoit la patrie ; 6+6
         Ainsi le peuple-abeille interrompt ses travaux : 6+6
         Le miel ne coule plus en des rayons nouveaux. 6+6
         L’aurore brille en vain ; la rose ranimée 6+6
70 Pour lui ne r’ouvre point sa feuille parfumée. 6+6
         ENFIN la jeune reine à son peuple attristé 6+6
         Fait ouïr du départ le signal redouté ; 6+6
         Au faîte de la ruche elle agite ses aîles : 6+6
         On l’entoure, on la suit ; et désormais fidèles, 6+6
75 Ses sujets bourdonnans respecteront ses loix. 6+6
         DES bords du Ximoïs, tel Francus autrefois, 6+6
         Conducteur adoré d’une flotte troyenne, 6+6
         Le premier aborda les rives de la Seine, 6+6
         Et bravant les gaulois jaloux de ses succès ; 6+6
80 Jetta les fondemens de l’empire français. 6+6
         L’essaim, tremblant au bruit dont le tambour le frappe, 6+6
         Sur un rameau voisin fond, et retombe en grappe. 6+6
         HÂTEZ-VOUS, accourez vers ces enfans du ciel, 6+6
         Ô vous, qui prétendez au trésor de leur miel, 6+6
85 Galathée, Amarille, érixane, Iphilisse ! 6+6
         Dans les flancs d’un panier parfumé de mélisse, 6+6
         Agitez le rameau qu’ils tiennent embrassé ; 6+6
         Que cet essaim conquis, au bord des eaux placé, 6+6
         De nouveaux citoyens peuple votre héritage. 6+6
90 Déjà la colonie au-dehors se partage ; 6+6
         Sans cesse elle voltige, ardente à dépouiller 6+6
         Les lieux, qu’Opis et Flore ont pris soin d’émailler. 6+6
         MAIS que fais-je imprudent ? Moi chanter les merveilles 6+6
         D’un peuple, à qui Virgile a consacré ses veilles ! 6+6
95 Mânes de ce grand-homme, instruit par les neuf sœurs 6+6
         À célébrer des champs les utiles douceurs, 6+6
         Pardonnez à l’essor qu’a tenté ma foiblesse ; 6+6
         Ou plutôt, donnez-moi la grace et la molesse, 6+6
         Qui prêtent à ces vers je ne sais quel attrait, 6+6
100 Où le cœur le plus froid puise un tendre intérêt. 6+6
         Eh ! Qui sait mieux que lui faire aimer ce qu’il chante ! 6+6
         Qu’ils sont vrais ses tableaux ! Que sa voix est touchante, 6+6
         Soit qu’il dise l’amour, les combats des bergers, 6+6
         Et les soins des guérets, des troupeaux, des vergers ; 6+6
105 Soit que de son bonheur faisant sa seule étude, 6+6
         Il cherche des forêts l’obscure solitude ; 6+6
         Ou que sur le Taigête, égarée en desirs, 6+6
         Sa muse s’abandonne à d’innocens loisirs ! 6+6
         Est il un seul mortel, dont l’ame ne se plaise 6+6
110 À suivre le vieillard des rives du Galèse ? 6+6
         Comme alors chaque vers, par un charme vainqueur, 6+6
         Pénètre doucement jusques au fond du cœur ! 6+6
         Que d’un simple jardin la riante culture 6+6
         Dit bien que le bonheur est près de la nature ! 6+6
115 SOIS mon guide, ô Virgile ! Et si je puis jamais, 6+6
         Poëte voyageur, franchir ces hauts sommets, 6+6
         Ces Alpes, vieux remparts de la belle Ausonie, 6+6
         Si je puis voir les champs qu’illustra ton génie, 6+6
         J’irai, j’en fais le vœu, j’irai vers ce tombeau, 6+6
120 Où sa muse, en pleurant, éteignit son flambeau. 6+6
         Dans ce temple sacré tu me verras descendre ; 6+6
         En redisant tes vers, je baiserai ta cendre ; 6+6
         Et ton ombre, peut-être offerte à mon regard, 6+6
         Instruira ma jeunesse aux secrets de ton art. 6+6
125 PLEIN de ce doux espoir, qui soutient mon courage, 6+6
         Loin de toi cependant je poursuis mon ouvrage. 6+6
         J’entends de nos bergers le cri tumultueux : 6+6
         Il m’appelle au détour d’un sentier tortueux, 6+6
         Qui de saules couvert, et tapissé de mousse, 6+6
130 Descend dans un bassin par une pente douce. 6+6
         Là, pressés par les chiens, les troupeaux fugitifs 6+6
         Se plongent, en poussant des bêlemens plaintifs ; 6+6
         Ils nagent en tumulte et le crytal humide 6+6
         Épure les habits de la race timide. 6+6
135 Elle attend pour sortir le signal du pasteur. 6+6
         LA trompe sonne. Alors, traînant avec lenteur 6+6
         Le fardeau plus pesant de sa laine imbibée, 6+6
         Elle gagne le bord, haletante, courbée, 6+6
         Se dresse, et secouant les flots de sa toison, 6+6
140 D’une onde jaillissante arrose le gazon. 6+6
         ELLE s’avance enfin vers le lieu de la plaine, 6+6
         Où l’acier rigoureux doit lui ravir sa laine, 6+6
         Ici, Dolon poursuit le robuste bélier, 6+6
         Et Lycas de vingt nœuds s’apprête à le lier. 6+6
145 Là, de bruyans ciseaux Nice et Phylis armées 6+6
         Pressent de leurs genoux les brebis allarmées. 6+6
         Votre frayeur est vaine, innocens animaux ; 6+6
         Rassurez-vous : cédez aux enfans des hameaux 6+6
         Cette toison, pour vous incommode parure ; 6+6
150 Et vous irez encor, errans sur la verdure, 6+6
         Faire entendre aux vallons votre bêlante voix. 6+6
         JALOUX de présider au plus riant des mois, 6+6
         Les Gémeaux dans les airs ont déjà pris leur route. 6+6
         Ils poursuivent la nuit sous la céleste voûte, 6+6
155 Et portés sur deux chars de lumière éclatans, 6+6
         De l’empire du jour prolongent les instans. 6+6
         MAIS la terre en reçoit un don plus cher encore. 6+6
         Quand de leurs feux amis l’Olympe se décore, 6+6
         L’homme, que la douleur traînoit vers le tombeau, 6+6
160 Voit de ses jours mourans ranimer le flambeau : 6+6
         Son sang se renouvelle ; et son ame ravie 6+6
         Bénit le mois des fleurs qui le rend à la vie. 6+6
         JE l’ai goûté jadis le bonheur d’échapper 6+6
         Aux horreurs de la mort : sa faulx m’alloit frapper ; 6+6
165 C’étoit, il m’en souvient, aux jours de mon bel âge. 6+6
         Impatient de voir renaître le feuillage, 6+6
         Et six mois à regret d’aiguevive exilé, 6+6
         J’y volois, par l’amour et zéphyr rappellé. 6+6
         La fièvre tout-à-coup dans mes veines s’allume ; 6+6
170 De ses feux inégaux la fièvre me consume. 6+6
         Aux enfans de Chiron mes larmes ont recours ; 6+6
         Ils ne m’offroient, hélas ! Qu’un stérile secours. 6+6
         Je vis la tombe ouverte, et d’horreur l’ame atteinte, 6+6
         Je m’écriai, poussant une voix presqu’éteinte : 6+6
175 « Ô mort, suspends tes coups ! ô mort, éloigne-toi ! 6+6
         » Je suis encor si jeune : en est-ce fait de moi ? 6+6
         » Ne reverrai-je plus mon père, mon amante ! 6+6
         » Si tu fermois du moins ma paupière mourante, 6+6
         » Ô toi, jeune beauté, pour qui j’aimai le jour !… 6+6
180 » Ah ! Mon dernier soupir est un soupir d’amour. » 6+6
         À ces mots, détournant mes yeux de la lumière, 6+6
         Je sens un lourd sommeil tomber sur ma paupière ; 6+6
         Je m’endors : et mes sœurs et mon père éperdus 6+6
         Se disoient : il s’endort pour ne s’éveiller plus. 6+6
185 CE même jour pourtant adoucit leurs allarmes. 6+6
         Le mal, loin de mon lit qu’avoient trempé leurs larmes, 6+6
         Fuit avec le sommeil : dans mon corps épuisé, 6+6
         Mon sang plus calme enfin coule moins embrâsé ; 6+6
         Et la troisième nuit d’un doux repos suivie, 6+6
190 Des portes du tombeau je remonte à la vie. 6+6
         COMBIEN je fus heureux ! Ciel ! Avec quel transport, 6+6
         Du naufrage échappé je rentrai dans le port ! 6+6
         Quel charme de sentir ranimer tout son être ! 6+6
         Je crus qu’avec mes sens mon cœur venoit de naître. 6+6
195 Tout me parut nouveau : le soleil à mes yeux 6+6
         N’avoit jamais brillé si pur, si radieux. 6+6
         Mon père ; il me sembloit plus sensible et plus tendre. 6+6
         Mon ami ; j’aimois plus à le voir, à l’entendre : 6+6
         Et l’asyle champêtre, où m’accueillit l’amour, 6+6
200 Pour moi, d’un long printems, ne fit qu’un heureux jour. 6+6
         C’EST alors que j’appris à mieux voir la campagne. 6+6
         C’est alors qu’appuyé sur ma belle compagne, 6+6
         Je connus, je goûtai tout ce que les oiseaux, 6+6
         Les bois touffus, coupés par de limpides eaux, 6+6
205 Les grottes, les gazons, le parfum des prairies 6+6
         Inspirent aux amans de douces rêveries. 6+6
         Je dois à ces plaisirs si purs et si touchans 6+6
         Mon génie, amoureux du théâtre des champs ; 6+6
         La sensibilité, que nourrit la retraite : 6+6
210 En me faisant plus tendre, ils m’ont créé poëte. 6+6
         GOÛTS chers à ma jeunesse, ah ! Renaissez en moi, 6+6
         Renaissez ; je me livre à votre douce loi : 6+6
         Présidez à mes vers, que la grâce y respire. 6+6
         Flore m’appelle encor dans son riant empire. 6+6
215 J’y rentre ; et ce bosquet, à mon œil enchanté, 6+6
         Sourit dans tout l’éclat de sa jeune beauté. 6+6
         Il n’étale à mes yeux ni marbre, ni dorure : 6+6
         La seule négligence ajoute à sa parure. 6+6
         SOUS les murs d’un palais, sans doute j’aime à voir 6+6
220 Un faste, qui des rois atteste le pouvoir ; 6+6
         Des héros figurés, de pompeuses arcades, 6+6
         Des tritons, dont la bouche enfante des cascades ; 6+6
         Neptune aux aquilons parlant en souverain, 6+6
         Et menaçant les flots de son trident d’airain ; 6+6
225 Des rivages du Nil le cheval amphibie ; 6+6
         Les monstres rugissans de Barca, de Nubie, 6+6
         L’un sur l’autre acharnés : près d’eux, Psyché, Vénus 6+6
         Déployant au soleil leurs attraits demi-nuds ; 6+6
         Enfin ce long amas, cette foule immortelle 6+6
230 De chef-d’œuvres, éclos de l’art de Praxitèle. 6+6
         Digne ornement du trône, ils peuvent décorer 6+6
         Ce Versaille, où mon œil ne veut rien qu’admirer. 6+6
         Mais ici, dans ce temple ouvert à la nature, 6+6
         Frais dédale, où mes yeux doivent à l’aventure 6+6
235 Errer pour mieux jouir ; où la simplicité 6+6
         Me doit faire oublier l’orgueil de la cité. 6+6
         Verrai-je sans ennui la froide symétrie 6+6
         Prolonger une route, où rien ne se varie ; 6+6
         Borner le libre essor de ces jeunes ormeaux ; 6+6
240 Qui cherchent à s’épandre en immenses rameaux ; 6+6
         L’if épaissir en mur sa funèbre verdure, 6+6
         Le buis parmi les fleurs serpenter en bordure ; 6+6
         Le verre sur leur tige en prison s’arrondir, 6+6
         Et le sable au gazon défendre de verdir ? 6+6
245 NON, non ; de ce jardin sévèrement bannie, 6+6
         La régularité n’en fait point l’harmonie. 6+6
         Tout naît comme au hazard en ce fertile enclos : 6+6
         Une source en fuyant l’abreuve de ses flots, 6+6
         Creuse un riant vivier, s’échappe, et plus rapide 6+6
250 Embrasse un tertre verd de sa zone limpide. 6+6
         Du milieu de cette isle un berceau toujours frais 6+6
         Monte, se courbe en voûte, et s’embellit sans frais 6+6
         De touffes d’aubépine et de lilas sauvage, 6+6
         Qui, courant en festons, pendent sur le rivage. 6+6
255 Plus loin, ce même enclos se transforme en verger, 6+6
         Où l’art négligemment a pris soin de ranger 6+6
         Les arbustes nombreux, que Pomone rassemble : 6+6
         Autour d’eux, je vois naître et s’élever ensemble 6+6
         Et des plantes sans gloire et de brillantes fleurs. 6+6
260 UN amoureux zéphyr en nourrit les couleurs. 6+6
         L’iris de la Tamise échappe au sein de l’herbe, 6+6
         Et brille sans orgueil aux piés du lys superbe ; 6+6
         Mais, par l’impériale à son tour dominé, 6+6
         Devant elle, en sujet, le lys tremble incliné. 6+6
265 L’œillet au large front, la pleine renoncule, 6+6
         Le bleuet, qui bravant l’ardente canicule, 6+6
         Émaillera les champs de la blonde Cérès, 6+6
         Le chèvre-feuille, ami de l’ombre des forêts, 6+6
         Le sureau, le lilas, l’épaisse giroflée, 6+6
270 L’églantier, orgueilleux de sa fleur étoilée, 6+6
         De ce beau labyrinthe émaillent les détours. 6+6
         Ici, le frais muguet se marie aux pastours. 6+6
         Là, du jasmin doré la précoce famille 6+6
         Brille avec le rosier à travers la charmille. 6+6
275 PLUS loin, quelle autre fleur ai-je vu s’embellir ? 6+6
         Sa modeste beauté m’invite à la cueillir : 6+6
         J’approche ; elle me fuit. Dieux ! Quel est ce prestige ? 6+6
         Je cherchois une fleur ; je ne vois qu’une tige. 6+6
         Interdit et confus, je m’éloigne à regret ; 6+6
280 Et la fleur rassurée à l’instant reparoîtreparaît. 6+6
         Ah ! Je te reconnois, ô tendre sensitive ! 6+6
         Seule, parmi les fleurs, devant l’homme craintive, 6+6
         Sans doute il te souvient que mortelle autrefois, 6+6
         De ta jeune pudeur on méconnut la voix. 6+6
285 ELLE adoroit Iphis ; Iphis brûloit pour elle. 6+6
         Cependant, vertueuse autant qu’elle étoit belle, 6+6
         La nymphe demandoit que l’hyménée un jour, 6+6
         Aux piés de son autel, consacrât leur amour. 6+6
         Quatre soleils encor, ce jour alloit paroîtreparaître. 6+6
290 L’innocente beauté, dans un réduit champêtre, 6+6
         Soupiroit, solitaire, à l’heure où le jour fuit. 6+6
         L’impatient Iphis l’apperçoit et la suit ; 6+6
         Il approche avec crainte ; et versant quelques larmes, 6+6
         Il veut hâter l’instant, où maître de ses charmes, 6+6
295 L’hymen doit la porter dans les bras d’un époux. 6+6
         Elle résiste : Iphis embrasse ses genoux, 6+6
         Et bientôt du respect passant jusqu’à l’audace, 6+6
         Insulte à la pudeur qui lui demande grâce ; 6+6
         Il oppose la force aux refus redoublés. 6+6
300 La nymphe vers le ciel levant ses yeux troublés : 6+6
         « Dieux d’hymen et d’amour, prenez soin de ma gloire ; 6+6
         » À mon perfide amant arrachez la victoire ; 6+6
         » Hâtez-vous, détruisez mes funestes appas, 6+6
         » Dieux vengeurs ! Contre lui j’invoque le trépas. » 6+6
305 ELLE dit : et soudain ses appas se flétrissent ; 6+6
         Et son front et ses doigts de feuilles se hérissent. 6+6
         Au lieu des vêtemens, dont son corps est couvert, 6+6
         Sur son sein, qui décroît, s’étend un rézeau verd, 6+6
         Et ses piés, du zéphyr quinze ans rivaux agiles, 6+6
310 En racine allongés, demeurent immobiles. 6+6
         Enfin, c’est une fleur ; mais conservant toujours 6+6
         Le profond souvenir de ses tristes amours, 6+6
         Elle craint d’éprouver une insulte nouvelle, 6+6
         Et de tout homme encor fuit la main criminelle. 6+6
315 NE dois-je toutefois célébrer que l’essaim 6+6
         Des fleurs, dont cet enclos a diapré son sein ? 6+6
         Prés, bocages, forêts, vallons, roches sauvages, 6+6
         Fontaines et ruisseaux sur leurs moites rivages, 6+6
         Tous les lieux, visités des zéphyrs inconstans, 6+6
320 Nourrissent aujourd’hui les filles du printems. 6+6
         Ce dieu n’a plus enfin de beautés à répandre ; 6+6
         Tout brille : oui, c’en est fait, amour ! Tu peux descendre. 6+6
         C’EST pour te recevoir que la terre a repris 6+6
         Sa robe verdoyante et ses atours fleuris ; 6+6
325 Que sans vagues, sans bruit, la mer dort applanie ; 6+6
         Que le chantre des airs redouble d’harmonie ; 6+6
         Que l’homme est plus agile, et qu’un frais incarnat ; 6+6
         Du teint de chaque belle a ranimé l’éclat. 6+6
         L’AMOUR vole ; il a pris son essor vers la terre. 6+6
330 Depuis l’oiseau, qui plane au foyer du tonnerre, 6+6
         Jusqu’aux monstres errans sous les flots orageux, 6+6
         Tout reconnoît l’amour ; tout brûle de ses feux. 6+6
         DANS un gras pâturage, il dessèche, il consume 6+6
         Le coursier inondé d’une bouillante écume, 6+6
335 Le livre tout entier aux fureurs des desirs. 6+6
         De ses larges nazeaux qu’il présente aux zéphyrs, 6+6
         L’animal, arrêté sur les monts de la Thrace, 6+6
         De son épouse errante interroge la trace. 6+6
         Ses esprits vagabonds l’ont à peine frappé, 6+6
340 Il part ; il franchit tout, fleuve, mont escarpé, 6+6
         Précipice, torrent, désert ; rien ne l’arrête : 6+6
         Il arrive, il triomphe, et fier de sa conquête, 6+6
         Les yeux étincelans, repose à ses côtés. 6+6
         RIVAUX meuglans d’amour, les taureaux indomptés 6+6
345 S’appellent au combat ; cependant qu’une Hélène, 6+6
         Prix d’une lutte horrible, erre en paix sur la plaine. 6+6
         Leur queue à coups pressés aiguillonne leur flanc. 6+6
         Ils s’atteignent ; leurs fronts se heurtent, et le sang 6+6
         De leurs corps déchirés coule à longs flots sur l’herbe. 6+6
350 L’un d’eux enfin l’emporte, et conquérant superbe, 6+6
         Voit son rival, brûlé d’inutiles desirs, 6+6
         Lui laisser en fuyant un champ libre aux plaisirs. 6+6
         TELS le chêne robuste et le hêtre fragile, 6+6
         Quand l’auster sur les bois tombe d’un vole agile, 6+6
355 Mêlent avec fracas leurs rameaux ébranlés. 6+6
         L’air retentit au loin de leurs chocs redoublés ; 6+6
         Le hêtre cède enfin ; sa feuille est arrachée : 6+6
         De ses tronçons épars la forêt est jonchée ; 6+6
         Tandis qu’avec orgueil, le chêne fastueux 6+6
360 Se relève, et déploie un front majestueux. 6+6
         L’AMOUR pénètre encor de sa féconde haleine 6+6
         Le peuple, que des eaux nourrit l’immense plaine. 6+6
         Le poisson, qui pendant autour du lit des mers, 6+6
         S’ouvre, et deux fois le jour reçoit les flots amers, 6+6
365 Qui sur un roc mousseux, sa demeure chérie, 6+6
         Tel que les végétaux vivant sans industrie, 6+6
         Réunit toutefois le double sentiment 6+6
         Et d’épouse et d’époux, et d’amante et d’amant, 6+6
         Entrouvant aujourd’hui l’écaille qui l’enferme, 6+6
370 De sa postérité laisse échapper le germe. 6+6
         Ce germe, au gré des vents promené sur les flots, 6+6
         Ou s’arrache aux rochers dispersés sous les eaux, 6+6
         Ou, porté quelquefois vers l’indien rivage, 6+6
         Monte jusqu’aux rameaux du manglier sauvage. 6+6
375 Là, dès que la nuit sombre et le père du jour, 6+6
         Une fois dans les airs ont regné tour-à-tour, 6+6
         L’écaille, autour de lui, naît et se développe, 6+6
         Se double, s’arrondit, et déjà l’enveloppe ; 6+6
         Là, jusques au recour de la verte saison, 6+6
380 Le stupide animal croît avec sa prison. 6+6
         Oh ! Combien le nocher admire cette plage ! 6+6
         Comme il reste surpris, lorsqu’au riant feuillage 6+6
         D’un arbre, où mille oiseaux gazouillent des chansons, 6+6
         Son œil voit suspendus des fruits et des poissons ! 6+6
385 EN VAIN mille rochers d’une éternelle glace, 6+6
         Des ondes du Spitzberg hérissent la surface, 6+6
         L’affreux Léviathan, de son antre profond 6+6
         S’élance ; et les brisant de son énorme front, 6+6
         Il se replonge au sein de l’humide campagne. 6+6
390 Sa mugissante voix appelle sa compagne : 6+6
         Elle accourt. À travers les glaçons écartés, 6+6
         Ils montent, sur leur croupe agilement portés ; 6+6
         Et le corps dégouttant de flots d’écume noire, 6+6
         Ils s’unissent, pressés de leur vaste nageoire. 6+6
395 CEPENDANT, asservis à de plus douces loix, 6+6
         Les oiseaux réveillés se cherchent dans les bois. 6+6
         Les innocens desirs, la volupté tranquille 6+6
         Rend leur voix plus touchante et leur vol plus agile. 6+6
         Peu sensible, ou s’armant d’une feinte rigueur, 6+6
400 Si d’un air froid, l’amante accueille sa langueur, 6+6
         L’amant plus empressé voltige à côté d’elle. 6+6
         Il se plaint, s’attendrit, la frappe d’un coup d’aîle, 6+6
         L’enflamme par degrés au feu de ses desirs, 6+6
         La caresse en vainqueur, et chante ses plaisirs. 6+6
405 L’HOMME, l’homme sur-tout à l’amour est sensible. 6+6
         Eh ! Quel sage aujourd’hui peut se croire invincible, 6+6
         Lorsque par tous les sens le dieu parle à nos cœurs ? 6+6
         Un air pur, un beau ciel, de suaves odeurs, 6+6
         La voix du rossignol, l’éclat de la campagne, 6+6
410 Tout dit qu’il faut à l’homme une tendre compagne. 6+6
         Contemplez ce Nestor qui touche à son tombeau : 6+6
         Sur lui, l’amour encor agite son flambeau, 6+6
         Ranime un peu sa force, et charmant sa vieillesse, 6+6
         Lui rappelle les jours de sa verte jeunesse. 6+6
415 AINSI, quand le démon qui préside aux hyvers, 6+6
         Ordonne aux noirs frimats d’attrister l’univers ; 6+6
         Lorsque d’un voile épais la terre est ombragée, 6+6
         Jaloux de consoler la nature affligée, 6+6
         Le soleil, quelquefois triomphant des brouillards, 6+6
420 De tous ses feux armé, rayonne à nos regards, 6+6
         Et pour nous arracher à nos froides demeures, 6+6
         Du printems, qui n’est plus, nous rappelle les heures. 6+6
         L’HYMEN, quoique souvent offensé par l’amour, 6+6
         De son frère aujourd’hui bénissant le retour, 6+6
425 Réveille des époux la tendresse première. 6+6
         Que fait Alcidamon le soir dans sa chaumière ? 6+6
         Des tableaux, par le jour à son œil présentés, 6+6
         Il parle à sa Rosine assise à ses côtés. 6+6
         Il a vu des oiseaux la poursuite amoureuse, 6+6
430 La perdrix caressée et la colombe heureuse ; 6+6
         Sur sa brillante épouse avec lui navigeant, 6+6
         Le cygne, déployer son plumage d’argent ; 6+6
         Le folâtre pinçon, la timide fauvette, 6+6
         Brûler des mêmes feux dont brûloit l’alouette : 6+6
435 Ce récit dans leur cœur rajeunit les desirs ; 6+6
         Et l’hymen déridé les ramène aux plaisirs. 6+6
         CE bel adolescent, qui n’aime point encore, 6+6
         Vaguement inquiet, se lève avec l’aurore : 6+6
         Il jette sur lui-même un regard curieux. 6+6
440 « Est-ce un songe, dit-il, qui fascine mes yeux ; 6+6
         » De quel voile nouveau m’ombrage la nature ? » 6+6
         » Entre mille pensers il flotte à l’aventure ; 6+6
         Il ne soupçonne point que l’âge créateur, 6+6
         Dans son corps, a mûri l’esprit générateur, 6+6
445 Qui doit le reproduire en un autre lui même, 6+6
         Et qu’il est tems enfin qu’il s’enflamme et qu’il aime. 6+6
         D’un bonheur inconnu le besoin le poursuit. 6+6
         Il sort, marche au hazard ; et quand le jour s’enfuit, 6+6
         Quand sous de verds bosquets, le soir retrouve ensemble 6+6
450 Les nymphes, les beautés que la cité rassemble, 6+6
         Là, comme par instinct, entre l’adolescent. 6+6
         Il dévore des yeux cet essaim florissant, 6+6
         Ces magiques appas que le jardin recèle : 6+6
         Il frissonne, il rougit ; son regard étincelle. 6+6
455 Son cœur, pour s’affermir, tente de vains efforts. 6+6
         Veut-il parler ? Sa voix s’exhale en sons plus forts. 6+6
         DANS le ravissement où son ame est perdue, 6+6
         Il part, lorsque la nuit, sur nos toîts descendue, 6+6
         Vient avec le sommeil assoupir les travaux. 6+6
460 Mais à peine son œil en boit les doux pavots, 6+6
         Un songe bienfaisant, sur un lit de feuillage, 6+6
         Lui présente une nymphe au matin du bel âge. 6+6
         L’innocente pudeur de ses feux l’embellit. 6+6
         L’adolescent plus tendre et se trouble et pâlit ; 6+6
465 Il s’éloigne par crainte ; et l’amour le ramène, 6+6
         L’amour, qui l’enflammant d’une audace soudaine, 6+6
         Le précipite au sein de la jeune beauté, 6+6
         Et l’éveille bientôt ivre de volupté. 6+6
         QUEL changement, ô dieux, suit l’ivresse, où se plonge 6+6
470 Ce jeune-homme, à l’enfance enlevé par un songe ! 6+6
         C’est un être nouveau, dont le cœur affamé 6+6
         Sent l’inquiet besoin d’aimer et d’être aimé, 6+6
         Qui se livre en aveugle au penchant qui l’entraîne, 6+6
         Et sans choix, court s’offrir à la première chaîne. 6+6
475 C’EST un esclave enfin, mais un esclave heureux, 6+6
         Qui jure par le ciel de mourir dans ses nœuds, 6+6
         Qui, de douces erreurs repaissant son ivresse, 6+6
         En idole, en Vénus transforme sa maîtresse, 6+6
         Qui ne voit, qui ne sent que l’objet adoré, 6+6
480 Qui tout entier se voue à son culte sacré, 6+6
         Ne reconnoît pour loi, pour volonté suprême, 6+6
         Qu’un souhait, un regard, un mot de ce qu’il aime, 6+6
         Et par excès d’amour quelquefois sans desir, 6+6
         Sent humecter ses yeux de larmes de plaisir. 6+6
485 SOUFFRE-T-IL les tourmens attachés à l’absence ? 6+6
         Dans son cœur plus épris, l’image qu’il encense 6+6
         Respire, le poursuit, assiège son sommeil, 6+6
         L’attend, et le saisit à l’instant du réveil. 6+6
         Il prononce cent fois, cent fois il croit entendre 6+6
490 De sa divinité le nom si doux, si tendre. 6+6
         La foule l’importune ; à ses plaisirs bruyans 6+6
         Il s’arrache, il s’enfonce aux bosquets verdoyans. 6+6
         Là, couché sur les fleurs, près d’une eau fugitive, 6+6
         Exhalant en soupirs sa voix demi-plaintive, 6+6
495 Il éveille en pleurant l’écho qu’il attendrit. 6+6
         Heureux de sa blessure, il l’aime ; il la nourrit. 6+6
         Impatient enfin de languir loin des charmes, 6+6
         Que rappellent toujours ses sanglots et ses larmes, 6+6
         Il se lève ; et s’il faut, la nuit, pour tant d’appas, 6+6
500 Sur les mers, à la nage affronter le trépas, 6+6
         Déjà, nouveau Léandre, il s’élance dans l’onde. 6+6
         Sur lui, d’un pôle à l’autre, en vain la foudre gronde, 6+6
         En vain contre les rocs mugit le flot brisé ; 6+6
         Il défie à la fois et ce ciel embrasé, 6+6
505 Et ces bruyans écueils, et la vague écumante. 6+6
         Il aborde ; il s’élance aux piés de son amante, 6+6
         Et pressé dans ses bras jusqu’au réveil du jour, 6+6
         Les yeux demi-fermés, il boit un long amour. 6+6
mètre profil métrique : 6+6
logo de l'université   logo de l'université  
CRISCO - Université de Caen Normandie