ROU_1/ROU5
Jean-Antoine Roucher
Les Mois
1779
LES MOIS D'ÉTÉ
JUIN
CHANT QUATRIÈME
         OH ! Qui m’aplanira ces formidables roches, 12
         Qui de l’Etna fumant hérissent les approches, 12
         Ces gouffres, soupiraux des gouffres de Pluton, 12
         Où mourut Empédocle et que franchit Platon ! 12
5 DEBOUT sur ces hauteurs, où l’homme en paix méprise 12
         La foudre, qui sous lui roule, gronde et se brise ; 12
         D’où la Sicile, au loin sur trois fronts s’étendant, 12
         Oppose un triple écueil à l’abyme grondant : 12
         D’où l’œil embrasse enfin les sables de Carthage, 12
10 La Grèce et ses deux mers, Rome et son héritage, 12
         Je veux voir le soleil de sa couche sortir, 12
         De sa brillante armure en héros se vêtir, 12
         Et traînant les gémeaux à son char de victoire, 12
         Monter sous le cancer au faîte de sa gloire. 12
15 UN dieu m’exauce ; un dieu m’emporte vers Enna : 12
         Je vole, je parviens au sommet de l’Etna. 12
         La nuit, en ce moment, dans les plis de ses voiles 12
         Se cache, et sur ses pas entraînant les étoiles, 12
         Elle fuit devant l’aube au visage d’argent, 12
20 Que ramène en ce mois un char plus diligent. 12
         Tout-à-coup les forêts, n’aguère abyme informe, 12
         Qu’enveloppoit la nuit de sa robe uniforme, 12
         Semblent, ainsi qu’au jour où naquit l’univers, 12
         Éclore, et s’ombrager de leurs panaches verds. 12
25 La scène s’agrandit ; la mer s’étend, s’allonge ; 12
         Dans son immensité l’horizon se prolonge ; 12
         L’orient va r’ouvrir son palais de vermeil, 12
         Il l’ouvre ; et tout armé s’élance le soleil. 12
         Te voilà donc, guerrier, dont la valeur terrasse 12
30 Les monstres, qu’en son tour le zodiaque embrasse, 12
         Infatigable Hercule, enfant du roi des dieux, 12
         Qui par douze travaux règnes au haut des cieux ! 12
         TE voilà !… qu’en ce jour, ô prince de l’année, 12
         La terre, de ton œil par-tout environnée, 12
35 Adore de ton char le cours triomphateur, 12
         Et pleine de tes dons chante son bienfaiteur ! 12
         Oh ! Tu méritois bien ce pur tribut d’hommages, 12
         Que te paya long-tems la sagesse des mages, 12
         Eux, qui près de l’Hydaspe, en longs habits de lin, 12
40 Attendoient ton réveil, l’encensoir à la main, 12
         Et saluant en chœur ta clarté paternelle, 12
         Chantoient : gloire au très-haut ! Sa course est éternelle. 12
         QU’IL est beau ton destin ! Présent à tous les lieux, 12
         Soleil ! Tu remplis seul l’immensité des cieux ; 12
45 De l’aurore au midi, du couchant jusqu’à l’ourse, 12
         Tu pousses tes exploits : rien ne borne ta course. 12
         Que dis-je ? Eh ! Ton pouvoir est bien plus grand encor, 12
         Dieu des airs ! Tu régis l’harmonieux accord 12
         De la céleste armée au sein du vide errante ; 12
50 C’est toi qui l’y suspends : ta force pénétrante 12
         L’écarte, et tour-à-tour la ramenant vers toi, 12
         En contraint tous les corps à t’escorter en roi. 12
         Tu les enrichis tous, mais la terre jalouse 12
         Étale tes bienfaits en orgueilleuse épouse. 12
55 Jardins parés de fleurs et prodigues d’encens, 12
         Humides prés, vêtus de gazons verdissans, 12
         Vastes forêts, vergers où Pomone respire, 12
         Plaines, qui de Cérès forment le riche empire, 12
         Côteaux chers à Bacchus, tout germe à ta chaleur ; 12
60 Ta flamme leur départ la vie et la couleur, 12
         Tandis que de leurs flancs, une mort éternelle 12
         Glaceroit, sans tes feux, la vigueur maternelle. 12
         POUR toi, rien ne ternit ton antique splendeur ; 12
         Tu ne vieillis jamais : non, soleil, ton ardeur, 12
65 Du tems qui détruit tout, n’a point senti l’atteinte. 12
         Cent trônes renversés pleurent leur gloire éteinte. 12
         Là, tu vis dans la flamme Ilion s’engloutir ; 12
         Ici, gît au tombeau le cadavre de Tyr ; 12
         Là Rome des césars a passé comme une ombre ; 12
70 Les peuples et les jours s’écouleront sans nombre : 12
         Toi seul, au haut des airs, victorieux du tems, 12
         Tu contemples en paix ses débris éclatans. 12
         Tes temples sont tombés, et le dieu vit encore. 12
         Ce colosse n’est plus, qui du fils de l’aurore, 12
75 Ou plutôt de toi-même emblême ingénieux, 12
         Rendoit à ton aspect des sons harmonieux : 12
         Mais tu brilles toujours sur cette isse ébranlée, 12
         Sur Rhode, où se brisa ta statue écroulée. 12
         ME trompé-je, de Rhode, au fond de ce lointain, 12
80 Ne vois-je point d’ici le boulevard hautain ? 12
         Oui ; c’est lui-même : un jour, il deviendra ma proie, 12
         Quand ma muse, enfantant une seconde Troye, 12
         Y conduira vainqueur ce peuple hospitalier, 12
         Qui monta dans Solyme au rang de chevalier, 12
85 Que tes rayons alors, soleil, dieu de la lyre, 12
         Jusqu’aux transports d’Homère échauffent mon délire. 12
         Grand astre, tu le sais ; j’ai besoin de tes feux : 12
         Avec eux je m’éteins, je renais avec eux. 12
         Ah ! Tant que roulera le fuseau de ma vie, 12
90 Que ta douce clarté ne me soit point ravie ! 12
         Puisse tourné vers toi mon œil, près du tombeau, 12
         Par un dernier regard saluer ton flambeau ! 12
         MALHEUREUX, en effet, qui sent mourir sa vue, 12
         Et qui doit vivre encor après l’avoir perdue ! 12
95 Il gémit, il s’écrie : « Une immuable loi 12
         » Ramène le soleil, et ce n’est plus pour moi ! 12
         » Je ne goûterai plus cette volupté pure, 12
         » Que donnoit à mes sens l’aspect de la nature… 12
         » Adieu riante aurore, adieu riantes fleurs, 12
100 » Où la riche lumière épanche ses couleurs ! 12
         » Adieu bois et ruisseaux, adieu verte prairie, 12
         » Dont l’agneau bondissant paissoit l’herbe fleurie ! 12
         » Les dieux m’ont envié le bonheur de vous voir. 12
         » Et vous, de qui mon cœur adoroit le pouvoir, 12
105 » Belles, je n’irai plus m’égarer sur vos traces ; 12
         » Pour la dernière fois, j’ai contemplé vos grâces, 12
         » Votre souris d’amour, ce front brillant d’attraits, 12
         » Où de sa douce image un dieu grava les traits. 12
         » Peut être suis je loin de ces instans funèbres, 12
110 » Qui doivent m’entraîner au séjour des ténèbres, 12
         » Et l’éternelle nuit a commencé pour moi. » 12
         SOLEIL ! Ainsi pleuroit, les bras tendus vers toi, 12
         L’aveugle d’Albion, dont la muse sublime 12
         A peint l’homme naissant et l’infernal abyme. 12
115 Pour moi, favorisé d’un destin plus heureux, 12
         Je n’ai qu’à rendre grâce à l’éclat de tes feux. 12
         C’est par toi, que je puis du sommet des montagnes 12
         Embrasser du regard les beautés des campagnes, 12
         Contempler la falaise, et la sainte splendeur 12
120 Des fêtes, où Tourny couronne la pudeur. 12
         QUE ce jour est touchant ! Qu’il a d’augustes charmes ! 12
         Comme l’œil attendri s’ouvre à de douces larmes ! 12
         Qu’on ne me parle plus de ces solemnités, 12
         Du retour de ces jeux que Pindare a chantés : 12
125 Ce cirque d’Olympie, où le dieu de la guerre 12
         Formoit ses nourrissons à ravager la terre, 12
         D’un chimérique honneur fascinoit les humains. 12
         Qu’on ne me parle plus de ces fameux romains, 12
         Qui, parés d’une pompe et cruelle et frivole, 12
130 Triomphateurs sanglans montoient au capitole : 12
         La triste humanité se voiloit devant eux, 12
         Et fuyoit, en pleurant des crimes trop heureux : 12
         Ici, de la vertu c’est la pompe paisible. 12
         DU fond de la vallée, où, tantôt invisible, 12
135 Tantôt se déployant sous un ciel découvert, 12
         La Maudre, dans la Seine, à flots tardifs se perd, 12
         Le visage enflammé, l’œil de larmes humide, 12
         Voyez-la s’avancer cette vierge timide, 12
         Gilbert, qui la première appellée aux honneurs, 12
140 Ouvrira de son nom les annales des mœurs : 12
         Nom, qui jusqu’à ce jour n’avois eu rien d’illustre, 12
         Tu t’ennoblis : mes vers te devront quelque lustre. 12
         AU front de la colline une rose l’attend ; 12
         Elle y monte. Un drapeau, devant elle flottant, 12
145 Sur deux files conduit six pasteurs, six bergères. 12
         Des rubans, façonnés en guirlandes légères, 12
         À ses habits de lin, mêlent leur incarnat, 12
         Auprès d’elle, le chef de l’agreste sénat, 12
         Et le sage vieillard, qui lui donna la vie, 12
150 Marchent : d’un chœur pieux elle arrive suivie. 12
         Et cependant, remise au bienfaisant seigneur, 12
         Dont la main la conduit au chapeau de l’honneur, 12
         Confuse de sa gloire, elle a franchi l’enceinte, 12
         Où Dieu voile l’éclat de sa majesté sainte. 12
155 Aux marches de l’autel, son front avec respect 12
         S’incline ; et tous les cœurs, émus à son aspect, 12
         Attendent la prière auguste et solemnelle, 12
         Qui réclame d’un dieu la bonté paternelle. 12
         LE pontife s’avance, et dit : « ô tout-puissant, 12
160 » Dont l’amour se complaît dans un cœur innocent ! 12
         » S’il est vrai qu’ici bas, la vertu la plus pure 12
         » Soit du sexe à tes yeux la première parure ; 12
         » Quand de fleurs, à regret tu vois dans les cités 12
         » Le vice couronner de coupables beautés, 12
165 » Tu dois sur tes autels voir avec complaisance 12
         » La rose, destinée à parer l’innocence. 12
         » Bénis la par nos mains ; et quand de cette fleur 12
         » Le tems aura terni la fragile couleur, 12
         » Que la vierge du moins, devant toi prosternée, 12
170 » De ses vertus encor vieillisse couronnée ». 12
         Il dit ; et le chapeau, que ses mains ont béni, 12
         Brille au front de Gilbert attaché par Tourny. 12
         JEUNE Vierge, sortez. Aux portes de ce temple 12
         Montrez-vous. Tout un peuple attend ; qu’il vous contemple : 12
175 Qu’il aime dans vos traits les traits de la vertu. 12
         En revoyant ce front, de gloire revêtu, 12
         Il sentira des mœurs le charme, la puissance ; 12
         Il saura que les mœurs honorent l’indigence. 12
         Eh ! Que de cœurs déjà sont noblement jaloux ! 12
180 Que d’autres vont briguer le nom de votre époux ! 12
         Un jour, ô douce image ! Un jour, d’un air aimable, 12
         À vos enfans assis autour de votre table, 12
         Vous direz vos honneurs ; vous ferez voir ce prix : 12
         Et votre jeune fille, avec un doux souris, 12
185 Interrogeant par fois sa mère qu’elle écoute, 12
         Vous l’envîra ce prix, et l’obtiendra sans doute. 12
         MAIS la chaleur s’irrite, et les près sans fraicheur 12
         Appellent au travail le robuste faucheur. 12
         Il marche par essaim vers l’aimable contrée, 12
190 Qui vit le grand Henri soupirer pour D’Estrée ; 12
         Champs féconds en herbage, où deux fois tous les ans 12
         La faulx vient moissonner les plus riches présens. 12
         Là, de côteaux fleuris règne une double chaîne, 12
         Qu’ombragent des forêts et de hêtre et de chêne ; 12
195 À leur pié, que jamais n’a battu l’aquilon, 12
         S’élargit et s’allonge un immense vallon. 12
         Errante en vingt canaux, l’Oise majestueuse 12
         Y promène à longs plis son onde tortueuse. 12
         Fleuve antique, ornement de ces prés toujours verds, 12
200 Où robustes vainqueurs des vents et des hyvers, 12
         Trois ormeaux, abreuvés de ton onde éternelle, 12
         M’ont prêté quelquefois leur ombre fraternelle, 12
         Je vais près de tes eaux, spectateur en desir, 12
         D’une scène champêtre égayer mon loisir ! 12
205 QUEL grand peuple, assemblé dans cette vaste plaine, 12
         Y brave du midi la dévorante haleine ? 12
         Sous le rapide fil d’une tranchante faulx, 12
         Qui va, revient sans cesse et frappe à coups égaux, 12
         Il fait tomber sans choix sur le sein de Cybèle 12
210 Et l’herbe la plus vile et la fleur la plus belle. 12
         Ainsi tombent, ô mort ! Sous ton fer meurtrier, 12
         Le héros magnanime et le lâche guerrier, 12
         Le mortel bienfaisant et l’ingrat qui l’outrage. 12
         UN soin plus doux succède à ce pénible ouvrage, 12
215 Mille essaims de faneurs s’agitent dispersés. 12
         L’un étale au soleil les gazons renversés ; 12
         L’autre armé d’un bâton roule sur la prairie 12
         L’herbe, que de ses feux le soleil a mûrie. 12
         Le visage bruni par l’excès des chaleurs, 12
220 Les belles du hameau, sous un chapeau de fleurs, 12
         Un trident à la main, la gorge demi-nue, 12
         De la plaine avec eux parcourent l’étendue ; 12
         Des enfans sur leurs pas traînent de longs râteaux ; 12
         Enfin lorsque Vesper tombe sur les côteaux, 12
225 La richesse des près, en meules ramassée, 12
         Sur les chars de Cérès monte en ordre entassée. 12
         On la traîne au hameau : la foule au même instant, 12
         Au son du flageolet, l’accompagne en chantant. 12
         LA nuit vient ; et si-tôt que la grange étonnée 12
230 Cache les premiers dons que dispense l’année, 12
         Vers un espace libre où s’élève un bucher 12
         Le flageolet encor les pressant de marcher, 12
         À ce joyeux signal ils y volent ensemble. 12
         Près du bucher, la troupe en cercle se rassemble, 12
235 Et pour en dévouer la flamme aux immortels, 12
         Attend l’homme sacré qui préside aux autels. 12
         IL paroît dans l’éclat de sa parure sainte, 12
         De ce temple sans murs parcourt trois fois l’enceinte ; 12
         Et tandis que les voix d’un cortège pieux 12
240 Font retentir les airs de chants religieux, 12
         Seul, des flancs du bucher il s’approche en silence, 12
         D’une torche le frappe ; et la flamme s’élance. 12
         Il s’éloigne : les ris, qu’effrayoit son aspect, 12
         Prennent sur tous les fronts la place du respect. 12
245 Sa retraite a donné le signal de la danse : 12
         Un aimable délire en trouble la cadence. 12
         On se prend, on se quitte, on se reprend encor. 12
         Là, l’amour ne blessant qu’avec des flèches d’or 12
         Inspire à ses sujets une audace charmante. 12
250 L’un soulève en ses bras la svelte Sélimante ; 12
         L’autre vole en passant un rapide baiser, 12
         Que la boudeuse Iris feignoit de refuser. 12
         Des nestors du canton, plus loin, s’assied un grouppe, 12
         Qui de joie et de vin s’enivre à pleine coupe. 12
255 Le feu baisse ; et l’enfant, qui n’osoit approcher, 12
         D’un pié hardi s’enlève et franchit le bucher. 12
         MUSE, dis maintenant quelle sage contrée, 12
         La première, ordonna cette pompe sacrée ! 12
         Le peuple ingénieux, qui sut dans l’orient 12
260 Cacher la vérité sous un voile riant, 12
         Tous les ans, par les feux d’un bucher symbolique ; 12
         Rendoit grâce au soleil, quand son char moins oblique, 12
         Du cercle de leurs mois prêt à finir le tour, 12
         Sur l’Euphrate et l’Indus versoit le plus long jour. 12
265 EH ! Qui pouvoit mieux peindre à la race première 12
         Cet astre, prodiguant la flamme et la lumière ? 12
         Qui mieux eût figuré son trône radieux 12
         Qu’un bucher, dont la cîme alloit chercher les cieux ? 12
         Brûlant, il ramenoit le jour, quand les étoiles, 12
270 Cortège de la nuit, illuminent ses voiles. 12
         Ô Gange ! Envain ce culte est né dans tes climats ; 12
         Il ne t’en souvient plus : mais parmi les frimats, 12
         Il vit encor, il vit sur les rocs du rivage, 12
         Qui forment de Thulé la ceinture sauvage. 12
275 C’est-là que le soleil plus visible aux mortels, 12
         Par de longs jours sans nuit, demande des autels. 12
         SUR ces bords, où son char, demi-plongé dans l’onde, 12
         Sembloit fuir à regret aux limites du monde ; 12
         Où quatre heures en deuil, seules formant sa cour, 12
280 En obliques rayons donnoient un triste jour, 12
         Le roi du feu s’élève, agrandit sa carrière, 12
         Et du couchant à peine a touché la barrière, 12
         Que r’ouvrant au cancer la brûlante saison, 12
         Visible, il se promène autour de l’horizon. 12
285 L’été n’est plus qu’un jour. Loin du bruit des orages, 12
         Le ciel laisse dormir l’océan sans naufrages ; 12
         La terre se réveille, et prodigue en deux mois 12
         Les fleurs, les grains, les fruits, tous les dons à la fois. 12
         TEL que le nautonnier, qu’une trop longue absence 12
290 Ravît à des enfans plongés dans l’indigence, 12
         À des enfans que l’onde entendoit chaque jour, 12
         De leur père, aux zéphyrs demander le retour ; 12
         Dès qu’à leurs yeux en pleurs brille son doux visage, 12
         Il leur rend l’allégresse, il étale au rivage 12
295 Les biens, dont la fortune a payé ses travaux ; 12
         Et tous, dans l’abondance, ont oublié leurs maux : 12
         Ainsi quand le soleil y reprend son empire, 12
         Dans les champs de l’hécla tout renaît, tout respire. 12
         L’ÉTÉ voit cependant un climat plus heureux, 12
300 Sur qui le jour s’épanche en rayons amoureux ; 12
         Où la nuit lumineuse et fraiche de rosée 12
         Donne aux amans rêveurs la paix de l’élisée. 12
         France, voilà les lieux où fleurissent tes lys ! 12
         Nos champs, par la nature et par l’art embellis, 12
305 Forment un beau théâtre, où variant leur scène, 12
         La Garonne et la Loire et le Rhône et la Seine 12
         S’épandent, et d’un cours tardif ou diligent, 12
         Sous des forêts d’épis roulent à flots d’argent. 12
         Ici, sur nos côteaux, la vigne triomphante 12
310 Se pare avec orgueil des raisins qu’elle enfante ; 12
         Là, du riche olivier le fruit pend en bouquets ; 12
         Là, de pommes couverts, nos champs sont des bosquets. 12
         Sous les mains du travail, par-tout je vois éclore 12
         Les présens réunis de Vertumne et de Flore : 12
315 Le français a changé sa patrie en jardin. 12
         QUE l’Inde à nos climats insulte avec dédain ; 12
         Qu’elle vante l’or pur qui coule dans ses veines, 12
         Le faste étincellant de ces parures vaines, 12
         Qui d’un sérail esclave enflent la vanité : 12
320 Eh ! Que sert l’opulence, où gémit la beauté ? 12
         Notre sort est plus doux. En de libres campagnes, 12
         L’amour voit folâtrer nos riantes compagnes. 12
         Nos marais desséchés, nos fleuves contenus, 12
         Nos vaisseaux enrichis aux bords les moins connus, 12
325 Mille fruits transplantés sur nos rives fécondes, 12
         Tout nous donne à la fois les trésors des deux mondes. 12
         EH ! Qu’envîroit la France aux climats étrangers ? 12
         Elle en a tous les biens et non pas les dangers. 12
         L’homme errant n’y craint point ces races écumantes 12
330 Des dragons, croupissans au sein des eaux dormantes ; 12
         L’impitoyable tigre, aigri d’un fiel rongeur, 12
         Ne s’enyvre jamais du sang du voyageur : 12
         Mais le cerf innocent, la chèvre pétulante, 12
         Et le coursier docile et la brebis bêlante, 12
335 Sous les bois, sur les près, dans les plaines épars, 12
         Pour charmer son ennui s’offrent de toutes parts. 12
         Il voit du bord des eaux, au sommet des collines, 12
         Des châteaux, dominans les campagnes voisines ; 12
         Des murs, d’où tonne au loin le bronze protecteur ; 12
340 Des temples, qui des cieux atteignent la hauteur ; 12
         Par des routes d’ombrage à grands frais couronnées, 12
         Les Alpes s’unissant au front des Pyrénées, 12
         Et contraint par Riquet à partager ses flots, 12
         Un seul fleuve aux deux mers porter nos matelots. 12
345 TRIOMPHE, heureux français ! C’est pour toi qu’Uranie 12
         Agite sur les arts les flambeaux du génie. 12
         Peuples du nord, et vous nos superbes rivaux, 12
         Anglois, venez en foule admirer nos travaux ! 12
         Nos marbres animés à la race future 12
350 Redonnent nos héros, la noble architecture 12
         Élève des palais pour les enfans des dieux : 12
         La fière poésie, en vers mélodieux, 12
         Chante des élémens l’existence éternelle, 12
         Et du vaste univers la marche solemnelle. 12
355 Les émules d’Hypparque, aigles audacieux, 12
         D’un vol infatigable ont mesuré les cieux : 12
         Les mondes sont comptés… je te salue, ô terre ; 12
         Féconde dans la paix, féconde pour la guerre ! 12
         Ah ! Puisses-tu goûter, en écoutant mes chants, 12
360 Les plaisirs que j’éprouve à célébrer tes champs, 12
         LE tranquille Vesper maintenant y ramène 12
         Ces heures de fraicheur, où ma muse promène 12
         À travers la prairie et les sillons dorés 12
         Ses pensers, et ses pas doucement égarés. 12
365 Combien plaît à mes sens ce zéphyr qui voltige, 12
         Les suaves parfums qu’exhale chaque tige, 12
         Et ce soleil mourant, dont les obliques feux 12
         Glissent sous la verdure en rézeau lumineux ! 12
         Que j’aime à respirer l’air pur de ces fontaines, 12
370 Où s’agitent sur moi des ombres incertaines ! 12
         MAIS que dis-je ? En perçant dans ce bois retiré, 12
         D’un cruel souvenir mon cœur est déchiré. 12
         Je chantois au printems, sous ce même feuillage, 12
         Myrthé fidèle alors, et maintenant volage. 12
375 Témoins de mon bonheur, solitaires ormeaux, 12
         Que votre douce paix fasse trève à mes maux : 12
         Si vous embellissiez les jours de mon ivresse, 12
         Vous devez aujourd’hui consoler ma tristesse. 12
         Assiégé d’importuns, leur dérobant mes pleurs, 12
380 J’ai besoin d’un ami qui plaigne mes douleurs ; 12
         Soyez les confidens de mon inquiétude : 12
         L’amour infortuné cherche la solitude. 12
         Oui, trop plein de mes maux et lassé d’y rêver, 12
         Beau vallon ! Dans ton sein je voudrois retrouver 12
385 Ce goût des vrais plaisirs que la nature donne, 12
         Et qui fuit un amant que l’espoir abandonne. 12
         MAIS hélas ! J’aime encor, je le sens ; et mes yeux, 12
         Chargés de nouveaux pleurs, en baigneroient ces lieux ; 12
         Ici, tout me ramène à mon lâche esclavage. 12
390 Il est trop dangereux de revoir ce rivage ; 12
         Ah ! Mes plaintes encor y prouvent mon amour ; 12
         Perdons-en la mémoire, et fuyons ce séjour. 12
         JE vais suivre vos pas, enfans, jeunes bergères, 12
         Qui cueillez en chantant les fraises bocagères. 12
395 Je pénètre avec vous ces fertiles réduits, 12
         Où pendent aux rameaux les prémices des fruits, 12
         En globes transparens la cerise vermeille, 12
         La framboise odorante et la fraiche groseille, 12
         L’abricot, dont l’Euphrate enrichit nos climats, 12
400 Et la prune conquise aux plaines de Damas, 12
         Et le melon pesant dont la feuille serpente ; 12
         Doux fruit, qui dégagé de sa feuille rampante, 12
         Sur sa couche exhaussée aux rayons du midi, 12
         Étale la grosseur de son ventre arrondi. 12
405 Tels sont les premiers fruits que la nature enfante, 12
         Alors que poursuivant sa marche triomphante, 12
         Le soleil de ses feux a rougi le cancer. 12
         Que ses feux sont puissans ! L’onde, la terre et l’air, 12
         Par eux tout se ranime, et par eux tout s’enflamme. 12
410 L’OISEAU de Jupiter, aux prunelles de flamme, 12
         Sur l’aride sommet d’un rocher sourcilleux 12
         S’arrête, et tout-à-coup d’un vol plus orgueilleux, 12
         Chargé de ses aiglons et perdu dans les nues, 12
         Traverse de l’éther les routes inconnues ; 12
415 Il s’approche du trône, où la flamme à la main, 12
         Des saisons et des mois s’assied le souverain. 12
         Là, tandis que sous lui roule et gronde l’orage, 12
         De sa jeune famille éprouvant le courage, 12
         Il veut que l’œil fixé sur le front du soleil, 12
420 Ils bravent du midi le brûlant appareil. 12
         Malheur au nourrisson, dont la foible paupière 12
         Dément son origine et refuit la lumière ! 12
         Par sa mère en fureur jetté du haut des airs 12
         Il retombe, écrasé sur les rochers déserts. 12
425 DANS les sables mouvans de l’ardente Lybie, 12
         Au fond des antres sourds, creusés dans l’Arabie, 12
         La terrible lionne a placé le berceau, 12
         Où le jour va briller à l’œil du lionceau. 12
         Il respire ; et déjà furieuse, alarmée, 12
430 Les yeux étincelans, et la gueule enflammée, 12
         Autour de sa caverne elle rode à grands pas. 12
         Pour son fils, menacé des fers ou du trépas, 12
         Tendre mère, elle craint le courage et l’adresse 12
         Du chasseur, qui l’attend aux pièges qu’il lui dresse. 12
435 AUX bords du Sénégal, quel monstrueux serpent 12
         Étale de son corps le volume rampant ? 12
         Allongé sur la terre, il la couvre. Sa tête 12
         S’ombrage des replis d’une sanglante crête ; 12
         Et d’écume après lui laissant un long sillon, 12
440 Sa langue à coups pressés darde un triple aiguillon. 12
         Sous les traits de ce monstre informe, horrible,immense, 12
         Qu’irritoit du midi la fougueuse inclémence, 12
         Vélose, né Pasteur dans les champs lusitains, 12
         Et son fils Almandès finirent leurs destins. 12
445 À l’appât des trésors, qu’un espoir chimérique 12
         Promettoit à leurs vœux sous le ciel de l’Afrique, 12
         Ils avoient abordé, conduits par les zéphyrs, 12
         Le rivage lointain si cher à leurs desirs. 12
         Un jour, en un désert, tous deux à l’aventure 12
450 Erroient : mais le midi tourmentoit la nature, 12
         Et sur le front noirci du couple voyageur, 12
         Dardoit ses javelots armés d’un feu vengeur. 12
         Hors d’haleine, vaincus de sa brûlante rage, 12
         Ils s’arrêtent enfin, et sous un vaste ombrage, 12
455 Attendent que des cieux le globe moins ardent 12
         Précipite son cours vers l’humide occident. 12
         Couchés sur le gazon, Almandès et son père 12
         Se livroient à l’espoir d’un voyage prospère ; 12
         L’un et l’autre buvoient l’oubli de leurs travaux, 12
460 Et sur eux, le sommeil distiloit ses pavots. 12
         BIEN-TÔT de la forêt perçant le long silence, 12
         Un horrible dragon glisse, siffle, s’élance ; 12
         Il se dresse : et déjà le rampant ennemi 12
         Serre de vingt liens le jeune homme endormi. 12
465 Almandès, juste ciel ! Almandès sent à peine 12
         Les cercles redoublés dont le dragon l’enchaîne, 12
         Que d’affreux hurlemens sa voix remplit les airs, 12
         Et fait au loin mugir l’écho de ces déserts. 12
         Le père, quel objet pour les regards d’un père ! 12
470 S’éveille, et dans les nœuds d’une immense vipère 12
         Voit le corps de son fils de mille coups ouvert, 12
         Tout dégouttant d’écume, et de sang tout couvert. 12
         D’un glaive étincelant il arme sa tendresse ; 12
         Et tandis que le fer sur le monstre se dresse, 12
475 Le monstre, plus agile et plus impétueux, 12
         Dénouant de son corps le rézeau tortueux, 12
         Abandonne le fils, vole au père, et l’enferme 12
         Dans les nombreux anneaux d’une chaîne plus ferme. 12
         Envain du malheureux les bras emprisonnés 12
480 S’efforcent de briser leurs nœuds empoisonnés ; 12
         Le monstre, redoublant sa rage et ses morsures, 12
         Le trempe de venin, le couvre de blessures, 12
         Le déchire, l’étouffe, et de sang énivré, 12
         Le renverse mourant sur le fils expiré. 12
485 MALHEUREUX ! Voilà donc le riche et beau partage, 12
         Que vous alliez chercher loin des hameaux du Tage ! 12
         Ah ! Pour de faux trésors, cachés sous d’autres cieux, 12
         Falloit il déserter le toît de vos aïeux, 12
         Cette heureuse cabanne, où vous prites naissance, 12
490 Et ces vallons rians, où la paix, l’innocence 12
         Filent pour le berger un tissu d’heureux jours, 12
         Où les seuls vrais plaisirs l’accompagnent toujours ? 12
         À PEINE sur le front de son humble chaumière, 12
         Il voit briller du jour la naissante lumière, 12
495 Qu’aux sons réjouissans d’un rustique pipeau, 12
         Sur les monts escarpés il conduit son troupeau. 12
         La chèvre et la brebis, à ses côtés errantes, 12
         Y paissent l’herbe tendre et les fleurs odorantes ; 12
         Et lorsque suspendue aux rameaux des buissons, 12
500 La cigale emplit l’air de ses aigres chansons, 12
         Quand tout brûle des feux que le midi nous lance, 12
         Rêvant à ses amours, le pasteur en silence 12
         Des bocages voisins cherche l’asyle épais, 12
         Et caché sous leur ombre, y respire la paix. 12
505 Il attend que du soir la douce et pure haleine 12
         Ait rafraichi les airs et parfumé la plaine. 12
         Alors près d’un canal, le pasteur vigilant 12
         Amène le troupeau qui s’abreuve en bêlant. 12
         MAIS déjà de Vénus la lumière incertaine 12
510 L’invite à déserter les bords de la fontaine. 12
         Il se lève, il fait signe à l’aboyant Niton, 12
         Et chassés devant lui, bélier, agneau, mouton, 12
         L’un sur l’autre entassés, abandonnent la rive. 12
         La troupe marche en foule, elle avance, elle arrive 12
515 Et s’étend sur un sol, dont les nouveaux guérets 12
         Attendent, pour germer, les sels d’un riche engraîs ; 12
         En claie entrelassés, l’osier et la charmille 12
         Y ceignent d’un rempart la bêlante famille. 12
         Niton rode sans cesse autour de la cloison ; 12
520 Et le pasteur, ouvrant sa roulante maison, 12
         S’assied et voit enfin, d’une course légère, 12
         Un panier sur la tête, arriver sa bergère : 12
         Elle apporte un repas de ses mains préparé, 12
         Repas que l’appétit a bientôt dévoré. 12
525 Ils s’endorment contens, et l’aurore vermeille 12
         Ramène encor l’amour au couple qui sommeille. 12
         AINSI vivent heureux les bergers dans nos champs. 12
         Sans doute ils ont perdu de ces plaisirs touchans, 12
         Qui des premiers pasteurs embellissoient la vie. 12
530 Ils ne sont plus les jours de l’aimable Arcadie ; 12
         Ces jours, qui sous des cieux fermés aux aquilons, 12
         De la fraiche Aréthuse enchantoient les vallons ; 12
         Qui voyoient l’Eurotas, égaré dans sa course, 12
         De lui-même amoureux, fuir à regret sa source : 12
535 L’âge a changé des bords autrefois si charmans. 12
         Là, d’innocens bergers, de fidèles amans 12
         En vers mélodieux soupiroient leur tendresse, 12
         Se disputoient le cœur d’une jeune maîtresse, 12
         La choisissoient pour juge, et par des chants nouveaux, 12
540 Savoient la conquérir sur d’aimables rivaux. 12
         Alors les fils des rois, parés d’une houlette, 12
         Des riantes forêts habitoient la retraite. 12
         Le beau pâris enfla les chalumeaux légers ; 12
         Les dieux même, les dieux se mêloient aux bergers. 12
545 Apollon vers l’Amphrise, et Pan sur le Ménale, 12
         Comme eux, firent parler la flûtte pastorale : 12
         Les fleuves arrêtés écoutoient ; et l’Hémus 12
         Balançoit les rameaux de ses chênes émus. 12
         Le bras, qui de vos champs ranimoit la vigueur ? 12
550 Il est pourtant des lieux, dont les fêtes agrestes 12
         De ces jours fortunés offrent encor les restes. 12
         Inspirés par un ciel, où couronné d’azur, 12
         Souvent, durant six mois, rayonne un soleil pur, 12
         Les bergers de Sicile et de l’Occitanie, 12
555 Sans étude, sans art formés à l’harmonie, 12
         Cadancent quelques vers, fruits de leurs doux loisirs, 12
         Et jouissent encor en chantant leurs plaisirs. 12
         J’AI VU, dans mon printems ces fêtes bocagères ; 12
         J’associois ma voix à la voix des bergères. 12
560 Au bruit du tambourin, nous dansions sous l’ormeau ; 12
         Vieux témoin des amours et des jeux du hameau : 12
         Et quoiqu’aux plus doux feux mon ame encor fermée 12
         Ignorât le bonheur d’aimer et d’être aimée, 12
         Souvent d’un trouble vague, en écoutant ces airs, 12
565 Je me sentois ému ; j’allois aux bois déserts : 12
         Je rêvois aux bergers, à leurs tendres compagnes, 12
         Et redisois leurs vers à l’écho des montagnes. 12
         Hélas ! Que n’ai-je pu, plaisirs de mes beaux jours, 12
         Ou ne vous point connoître, ou vous goûter toujours ! 12
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