ROU_1/ROU7
Jean-Antoine Roucher
Les Mois
1779
LES MOIS D'ÉTÉ
AOÛT
CHANT SIXIÈME
         IL renaît triomphant le mois, où nos guérets 12
         Perdent les blonds épis, dont les orna Cérès ; 12
         Il fait reluire aux yeux de la terre étonnée 12
         Les plus belles des nuits, que dispense l’année. 12
5 Que leur empire est frais ! Qu’il est doux ! Qu’il est pur ! 12
         Qui jamais vit au ciel un plus riant azur ? 12
         Pour inviter ma muse à prolonger sa veille, 12
         Il étale à mes yeux merveille sur merveille. 12
         À PEINE est rallumé le flambeau de Vénus, 12
10 Qu’en foule, à ce signal, les astres revenus 12
         Apportent à la nuit leur tribut de lumière : 12
         L’amoureuse Phébé s’avance la première, 12
         Et le front rayonnant d’une douce clarté, 12
         Dévoile avec lenteur son croissant argenté. 12
15 Ah ! Sans les pâles feux, que son disque nous lance, 12
         L’homme, errant dans la nuit, en fuiroit le silence ; 12
         Et tel qu’un jeune enfant, que poursuit la terreur, 12
         Foible, il croiroit marcher environné d’horreur. 12
         Viens donc d’un jour à l’autre embrasser l’intervalle, 12
20 Ô lune ! ô du soleil la sœur et la rivale ! 12
         Et que tes rais d’argent, par l’onde réfléchis, 12
         Se prolongent en paix sur les côteaux blanchis. 12
         JE veux à ta clarté, je veux franchir l’espace, 12
         Où se durcit la grêle, où la nège s’entasse ; 12
25 Où le rapide éclair serpente en longs sillons ; 12
         Où les noirs ouragans, poussés en tourbillons, 12
         Font siffler et mugir leurs voix tempêtueuses, 12
         D’où s’échappe la foudre en flèches tortueuses : 12
         J’oserai plus. Je veux par-delà tous les cieux, 12
30 Je veux encor pousser mon vol ambitieux ; 12
         Traverser les déserts, où pâle et taciturne, 12
         Se roule pesamment l’astre du vieux Saturne ; 12
         Voir même au loin sous moi dans le vague nager 12
         De la comète en feu le globe passager ; 12
35 Ne m’arrêter qu’aux bords de cet abyme immense, 12
         Où finit la nature, où le néant commence ; 12
         Et de cette hauteur dominant l’univers, 12
         Poursuivre dans leurs cours tous ces orbes divers, 12
         Ces mondes, ces soleils, flambeaux de l’empirée, 12
40 Dont la reine des nuits se promène entourée. 12
         J’ARRIVE. De clartés quel amas fastueux ! 12
         Quels fleuves, quels torrens, quels océans de feux ! 12
         Mon ame, à leur aspect muette et confondue, 12
         Se plongeant dans l’extase, y demeure perdue. 12
45 Et voilà le succès qu’attendoit mon orgueil, 12
         Insensé ! Je croyois embrasser d’un coup-d’œil 12
         Ces déserts, où Newton, sur l’aîle du génie, 12
         Planoit, tenant en main le compas d’Uranie ; 12
         Je voulois révéler quels sublimes accords 12
50 Promènent dans l’éther tous les célestes corps, 12
         Et devant eux s’abyme et s’éteint ma pensée ! 12
         TOI, l’orgueil d’Albion, toi, par qui fut tracée 12
         L’éternelle carrière, où de feu couronnés 12
         Roulent ces rois des airs, l’un par l’autre entraînés, 12
55 Newton, placé si loin de la foiblesse humaine, 12
         Toi seul as pu des cieux sonder tout le domaine ! 12
         Par de folles erreurs, les mortels avant toi 12
         Avoient de l’univers défiguré la loi. 12
         Tu paroîs ; et soudain tous les cieux t’appartiennent : 12
60 Les mondes à ta voix s’éloignent et reviennent, 12
         Vers un centre commun sans relâche emportés, 12
         De ce centre commun sans relâche écartés. 12
         QUE ton systême est vaste et simple tout ensemble ! 12
         Ta haute intelligence y combine, y rassemble 12
65 Tout ce que l’empirée étale de grandeurs ; 12
         Lui, qui n’étoit jadis qu’un cahos de splendeurs, 12
         Est maintenant semblable à ces sages royaumes, 12
         Où suffit une loi pour régir tous les hommes ; 12
         L’attraction : voilà la loi de l’univers. 12
70 Ces globes voyageurs, dans leurs détours divers, 12
         Sans jamais se heurter, se traversent sans cesse ; 12
         À tes savans calculs tu soumis leur vitesse : 12
         L’âge a scellé ta gloire, et les siècles nouveaux 12
         Attesteront encor l’honneur de tes travaux. 12
75 Triomphe de génie et de paix ! Il efface 12
         Tous ceux qui de la terre ont désolé la face. 12
         EH ! Que sont près de toi les plus fiers conquérans ? 12
         Si leur course imita le fracas des torrens, 12
         Ils s’écoulent de même ; et morts, il ne leur reste 12
80 Qu’un vain tombeau, chargé d’un nom que l’on déteste ? 12
         Qu’ont-ils fait d’étonnant, ces ravageurs fameux ? 12
         Ce que d’autres encor peuvent faire comme eux. 12
         Le premier roi brigand, dont l’inquiète rage 12
         Voudra se décorer du beau nom de courage, 12
85 Va marcher en héros, par cent exploits divers, 12
         Sur ce globe, perdu dans le vaste univers : 12
         Mais Newton règne seul sur des globes sans nombre. 12
         Oui : ces feux, que la nuit voit briller dans son ombre, 12
         Sont autant de témoins, qui parlent à nos yeux 12
90 Du sage, devant qui s’ouvrirent tous les cieux. 12
         Astres, qui si souvent éclairâtes ses veilles ! 12
         Si je n’ai pu le suivre et sonder vos merveilles, 12
         Mon œil ravi dumoins vous contemple, et je sais 12
         Bénir les douces nuits, que vous embellissez. 12
95 HEUREUX, qui peut alors errer dans les campagnes ! 12
         Heureux, qui peut gravir au sommet des montagnes, 12
         Et là, nonchalamment sur la verdure assis, 12
         Dans un calme profond endormir ses soucis, 12
         Respirer des jardins le baume salutaire, 12
100 De l’œil suivre un ruisseau qui roule solitaire, 12
         S’enyvrer de fraicheur ; et sans prévoir le jour, 12
         Abandonner son ame à des pensers d’amour ! 12
         MAIS quelle voix lugubre, affreuse, épouventable, 12
         Interrompt mes concerts d’un long cri lamentable ! 12
105 Aux rayons que Phébé lance à travers ce bois, 12
         D’un regard inquiet j’observe… ô dieux ! Je vois, 12
         Se traînant dans la nuit, une ombre gémissante. 12
         Ses cheveux sont épars ; de sa main défaillante, 12
         Un sceptre d’or brisé tombe souillé de sang : 12
110 Les poignards sont encor enfoncés dans son flanc. 12
         D’une profonde horreur je frémis, je m’écrie : 12
         « Quels monstres ont sur vous épuisé leur furie ? 12
         Confiez à mon cœur vos destins désastreux. » 12
         » À ces mots, elle pousse un soupir douloureux, 12
115 » Et l’œil sur moi fixé, de plus près elle avance ! 12
         » Puis s’arrêtant : « Eh bien ! Reconnois-tu la France, 12
         » Mon fils ? Voici la nuit, où d’un glaive assassin, 12
         » Le bras du fanatisme a déchiré mon sein. 12
         » De cette nuit de sang dis l’horrible aventure ; 12
120 » Dénonces-en le crime à la race future. 12
         » Que des temples sacrés le sonore métal 12
         » Du meurtre dans Paris répande le signal. 12
         » Peins le vieux Coligni, qui ferme, inaltérable 12
         » Laisse sous le couteau sa tête vénérable ; 12
125 » Couvre encor les chemins de ses membres épars ; 12
         » De longs ruisseaux de sang inonde les remparts ; 12
         » Que l’on entende encor les clameurs fanatiques 12
         » De meurtriers, courans dans les places publiques, 12
         » Qu’ils attestent leur roi ; que le nom de leur dieu, 12
130 » Comme un arrêt de mort, retentisse en tout lieu. 12
         » Montre, en foule égorgés dans cette nuit infame, 12
         » Le père par son fils, le mari par sa femme, 12
         » Les enfans, assassins des enfans au berceau, 12
         » Les passages fermés par les corps en monceau ; 12
135 » Enfin le roi lui-même, au printems de son âge, 12
         » Comme un vil scélérat se mêlant au carnage, 12
         » Et du haut de son louvre écrasant les proscrits, 12
         » Qui lui tendant les mains l’imploroient à grands cris. » 12
         L’OMBRE auguste à ces mots se perd dans les ténèbres. 12
140 Et moi, plein de l’horreur de ces scènes funèbres, 12
         Croyant des assassins ouïr encor la voix, 12
         Je fuis épouvanté la retraîte des bois ; 12
         Je fuis : je ne veux point du récit de nos crimes 12
         Attrister mon pays, deshonorer mes rimes. 12
145 Que plutôt dans le sein d’un éternel oubli, 12
         Ce honteux souvenir périsse enseveli ; 12
         Qu’il succède à nos pleurs une touchante ivresse : 12
         La fête de mon roi commande l’allégresse. 12
         J’ENTENDS déjà, j’entends, par cent bouches d’airain, 12
150 Les remparts des cités bénir leur souverain. 12
         Le louvre à ce signal élargit ses portiques ; 12
         La foule les inonde, et ses voûtes antiques, 12
         Échos de notre amour pour le sang des bourbons, 12
         Se répondant sans cesse, en répètent les noms. 12
155 Voyez les arts, assis sur les marches du trône, 12
         Solemniser ce jour, et leur noble couronne 12
         Descendre sur le front des poëtes naissans ; 12
         La nerveuse éloquence aux rapides accens 12
         Prêter sa noble audace à la timide histoire, 12
160 Et de nos demi-dieux ressusciter la gloire. 12
         OÙ suis-je transporté ? Quel magique pouvoir 12
         Dans une étroite enceinte à mes yeux fait mouvoir 12
         Les cieux, la terre, l’onde, et tout leur vaste ensemble ? 12
         Je reconnois l’asyle, où le pinceau rassemble 12
165 Tout ce qu’il a créé de chef-d’œuvres nouveaux. 12
         Là, les marbres encor de la toile rivaux, 12
         De nos fameux français éternisant l’image, 12
         Au nom de la patrie acquittent son hommage. 12
         Citoyens d’Albion, ne nous reprochez plus 12
170 Que d’un ingrat oubli nous payons les vertus ! 12
         D’Angiviller enfin marque leur récompense, 12
         Digne un jour d’avoir part aux honneurs qu’il dispense. 12
         SOUS les lambris des rois, c’en-est fait, mes regards 12
         Ont assez admiré les prestiges des arts. 12
175 Je vais, de la nature observateur fidèle, 12
         Je vais dans le hameau retrouver leur modèle. 12
         Vers le ruisseau qui fuit en un bocage frais, 12
         La nymphe, dont l’été décolore les traits, 12
         Légèrement s’avance, et d’un bain solitaire 12
180 Promet à ses appas la fraicheur salutaire. 12
         Pour elle quel plaisir, quand les flots argentés 12
         D’une humide ceinture embrassent ses beautés ! 12
         Quand seule, et se croyant loin de tout œil profane, 12
         Elle folâtre en paix dans l’onde diaphane ! 12
185 UN jour ; il m’en souvient, un jour qu’à l’orient 12
         L’aurore dévoiloit son visage riant, 12
         Sous la voûte d’un bois que la Dordogne arrose, 12
         Je vis, caché dans l’ombre, entrer la jeune rose. 12
         Sur son front reluisoit ce coloris vermeil, 12
190 Dont brille la jeunesse après un doux sommeil : 12
         Aimable sans apprêts, belle sans imposture, 12
         Rose sembloit sortir des mains de la nature. 12
         LA bouche et l’œil ouverts, sur sa trace, Lozon 12
         D’un pié silencieux effleuroit le gazon ; 12
195 Le bruit le plus léger l’agite, le tourmente : 12
         Il craint à chaque pas que l’œil de son amante, 12
         Derrière elle appellé par les zéphyrs jaloux, 12
         Ne s'arme à son aspect des regards du courroux. 12
         À sa témérité le hazard fut propice. 12
200 Sur les naissantes fleurs dont le bord se tapisse, 12
         Rose a déjà posé le voile de son sein. 12
         Ô Rose, quel danger ! D’un amoureux larcin, 12
         Le coupable Lozon médite la pensée. 12
         Arrête, ô fol amant ! Crains que Rose offensée, 12
205 Forte de sa vertu ne trompe tes desirs, 12
         Et que pour toi l’amour n’ait jamais de plaisirs. 12
         DU véritable amour le compagnon fidèle, 12
         Le respect cependant le captive loin d’elle, 12
         Bientôt même honteux de sa coupable ardeur : 12
210 « Ah ! Je saurai, dit-il, respecter sa pudeur ; 12
         » Je le veux, je le dois ». À ces mots, en silence 12
         Il fuit ; et dans les flots déjà Rose s’élance. 12
         Le fleuve, enorgueilli de baigner tant d’attraits, 12
         Les couvre en bouillonnant de ses humides rets, 12
215 Ajoute à leur blancheur, et la rend plus piquante. 12
         Ainsi brille, à travers la vague transparente, 12
         Cette fleur, dont le Nil voit les boutons éclos, 12
         Tristes durant la nuit se plonger dans les flots, 12
         Et frémissant de joie au retour de l’aurore, 12
220 Du fleuve par dégrés sortir plus frais encore. 12
         AUPRÈS d’un saule antique, au-dessous du bassin, 12
         Où la vague a reçu la nymphe dans son sein, 12
         Lozon s’est arrêté. Sur l’onde fugitive 12
         Il fixe en soupirant une vue attentive : 12
225 « Ô toi ! Qui, repliée en sinueux détours, 12
         » Du corps charmant de Rose as baigné les contours, 12
         » Onde heureuse ! Ah ! Du moins, en quittant ma maîtresse, 12
         » Que chacun de tes flots autour de moi se presse : 12
         » Mon corps, impatient de s’en voir caresser, 12
230 » Au fond de ton canal brûle de s’élancer. » 12
         » D’importuns vêtemens soudain il se dégage, 12
         » Se précipite au fleuve, et l’ouvrant à la nage : 12
         » « Oh ! Si j’osois, dit-il, dans les flots me cacher, 12
         » Et lentement vers Rose en silence approcher, 12
235 » Sans blesser ta pudeur, sans lui coûter des larmes, 12
         » Rose, mon œil furtif dévoreroit tes charmes ! » 12
         Tandis qu’en ses pensers Lozon flotte incertain, 12
         L’air, brillant à ses yeux des rayons du matin, 12
         Derrière se noircit, et prépare un orage, 12
240 Que voile aux deux amans le bois qui les ombrage. 12
         Le vent se taît : il dort dans un calme trompeur. 12
         Il laisse lentement se former la vapeur, 12
         Que l’ardent souverain des plaines lumineuses 12
         Enlève, en la pompant, aux couches caverneuses, 12
245 Où sommeille le soufre, où reposent en paix 12
         Et le nitre subtil, et le bitume épais. 12
         À l’aspect du péril, la colombe fidèle 12
         Dans le creux des rochers fuit avec l’hirondelle ; 12
         La corneille, en criant, plane sur leur hauteur ; 12
250 Le fier taureau frissonne, et le cultivateur, 12
         Tremblant pour les épis où son espoir se fonde, 12
         Cherche l’abri voûté d’une grotte profonde. 12
         MAIS des froids aquilons et des brûlans autans, 12
         S’élancent tout-à-coup les escadrons flottans ; 12
255 De leurs fougueux combats les airs au loin mugissent ; 12
         Les fleuves dans leur lit écument et rugissent, 12
         Et la forêt en pousse un long bruïssement. 12
         À ce fracas soudain ! Dieux ! Quel saisissement 12
         Fait pâlir de Lozon l’innocente maîtresse ! 12
260 Le corps tout chancelant sous l’effroi qui l’oppresse, 12
         Pour regagner la rive elle marche ; l’éclair 12
         La couvre de ses feux trois fois croisés dans l’air : 12
         La foudre suit de près, roule, gronde, et fumante 12
         En éclats sulphureux tombe aux piés de l’amante. 12
265 Rose pousse un long cri : glacé par la terreur, 12
         Son corps roule, emporté par la vague en fureur. 12
         LOZON entend ce cri, s’élance sur la rive, 12
         Couvert d’un simple lin il accourt, il arrive 12
         Au bassin, qui de Rose enfermoit les appas : 12
270 Ciel ! Aux yeux de Lozon Rose ne s’offre pas. 12
         Ô tonnerre, dit-il, tu l’as donc dévorée ! 12
         Et les bras abbattus, et la vue égarée, 12
         Sur le bord à ces mots sans force, sans couleur, 12
         Lozon reste immobile et muet de douleur ; 12
275 Il n’a plus qu’à mourir. Mais d’écume investie, 12
         Rose, au-dessus des eaux qui l’avoient engloutie, 12
         Remonte, oppose au fleuve et ses piés et ses mains, 12
         S’épuise, et de nouveau cède aux flots inhumains. 12
         Lozon à son secours vole au travers de l’onde ; 12
280 Il brave, audacieux, et la foudre qui gronde 12
         Et la grêle qui tombe en globules bruyans 12
         Et le fleuve qui s’ouvre en gouffres tournoyans. 12
         Ô toi, qui dans son cœur a versé ce courage, 12
         Fais qu’il triomphe, amour ! Victime de l’orage, 12
285 Rose disparoissoit, lorsque d’un bras nerveux 12
         Lozon la saisissant par ses flottans cheveux, 12
         Avec de longs efforts au rivage l’entraîne, 12
         Et des ondes vainqueur touche enfin à l’arène : 12
         Il cherche un roc voisin. Autour d’eux cependant 12
290 L’éclair fond plus rapide, et brille plus ardent ; 12
         Le tonnerre plus fort brise le flanc des nues ; 12
         Il darde sa fureur aux montagnes chenues : 12
         De leurs fronts sourcilleux, qu’il frappe à coups pressés, 12
         Fait voler en éclats les rochers fracassés, 12
295 Dans le creux du vallon avec eux roule et plonge, 12
         Et courant jusqu’aux bords où la forêt s’allonge, 12
         Allume au milieu d’elle un vaste embrasement. 12
         PAR les vents attisé, le fougueux élément 12
         Dévore dans sa course, ainsi qu’un foible arbuste, 12
300 Le chêne, et du cormier la vieillesse robuste, 12
         Le châtaignier couvert de globes épineux, 12
         Et le saule aquatique et le pin résineux. 12
         Ce n’est plus cet asyle, où couronné d’ombrages, 12
         Le pasteur de l’été défioit les outrages ; 12
305 Où l’oiseau, voltigeant de buissons en buissons, 12
         Lui payoit le tribut de ses douces chansons : 12
         C’est une vaste mer qui bouillonne enflammée, 12
         Vomit en tourbillons les feux et la fumée, 12
         Où mille sangliers furieux, écumans 12
310 Courent, et font ouïr d’horribles heurlemens, 12
         Où, sur Lozon enfin et sur Rose expirante, 12
         Voltige et s’élargit la flamme dévorante. 12
         Ah ! Couple malheureux, où fuir ? Où te cacher ? 12
         Il n’est auprès de toi ni grotte, ni rocher ; 12
315 Et l’implacable mort va frapper ta jeunesse. 12
         MAIS non : qu’en votre cœur un doux espoir renaisse. 12
         La tempête, du sein des nuages errans, 12
         Sur la forêt en feu vomit l’eau par torrens. 12
         Déjà de toutes parts dans les flots engourdie, 12
320 Murmure la fureur du rapide incendie. 12
         Le déluge redouble, et le feu disparoît : 12
         Et l’orbe du soleil, que l’orage entouroit, 12
         Du voile ténébreux par dégrés se dégage. 12
         De la sérénité rayonne enfin le gage ; 12
325 C’est l’écharpe d’iris : dans l’air resplendissant, 12
         Ses longs plis déroulés se voûtent en croissant. 12
         L’ÉCLAT, dont ses couleurs ont vêtu la campagne, 12
         Rassure de Lozon la tremblante compagne. 12
         Que dis-je ? Un autre effroi l’agite en ce moment. 12
330 Sans aucun voile, hélas ! Livrée à son amant, 12
         De ses pudiques mains elle couvre ses charmes, 12
         Rougit, ferme les yeux, et les trempant de larmes. 12
         "De mes jours conservés je te dois le bonheur ; 12
         Ajoute à tes bienfaits en me laissant l’honneur, 12
335 Lozon ; sois généreux : un jour viendra peut-être, 12
         Où Rose, sans remords, pourra les reconnoître. " 12
         ELLE dit, et Lozon vaincu par la pudeur, 12
         De ses feux à regret étouffe encor l’ardeur, 12
         Il sort. Rose après lui retrouve sur la plage 12
340 Ses voiles, et tous deux sont rentrés au village. 12
         La flamme a respecté le fruit de leurs guérets : 12
         Armés du fer tranchant que recourba Cérès, 12
         Quand la prochaine aurore éveillera la terre, 12
         Aux épis déjà mûrs ils porteront la guerre. 12
345 LE jour meurt ; il renaît. La faucille à la main, 12
         Et d’agrestes chansons égayant leur chemin, 12
         Les moissonneurs en foule avancent vers la plaine. 12
         L’épi, qu’un doux zéphir au gré de son haleine 12
         Courbe, roule, relève et courbe et roule encor, 12
350 Promet à leurs travaux sa chevelure d’or. 12
         Ce salaire promis enflamme leur courage, 12
         Et chacun tout entier s’abandonne à l’ouvrage. 12
         À l’envi l’un de l’autre ils frappent les épis : 12
         La faucille à leurs piés les étale en tapis. 12
355 Sous le glaive français, ainsi de l’Angleterre 12
         Les escadrons vaincus vont mesurer la terre, 12
         Alors que réveillant nos antiques débats, 12
         Leur jalouse valeur nous appelle aux combats. 12
         LE moissonneur poursuit. De son premier asyle, 12
360 Avec de cris aigus l’alouette s’exile ; 12
         La tremblante perdrix fuit avec ses enfans ; 12
         Et du chien tant de fois les lièvres triomphans, 12
         Surpris dans le sillon que leur nombre ravage, 12
         Reçoivent de nos mains la mort ou l’esclavage. 12
365 CEPENDANT les épis, au soleil étalés, 12
         Sont par de nœuds de saule en javelle assemblés. 12
         Riche, voici le jour qu’attendoit l’indigence ! 12
         Oserois-tu blâmer l’heureuse négligence, 12
         Qui fait tomber des mains du peuple moissonneur 12
370 Les épis, destinés à nourrir le glaneur ? 12
         Il est pauvre ; il a droit aux trésors de tes plaines. 12
         QUOI ! De monceaux de blé tes granges seront pleines ! 12
         Du sol de vingt hameaux que ton faste a détruits, 12
         Toi seul, vil parvenu, tu dévores les fruits ! 12
375 Et quand ce malheureux, qu’afflige et désespère 12
         Le nom jadis si cher et d’époux et de père, 12
         Vient, timide glaneur, dans ton champ moissonné 12
         Recueillir de tes grains le reste abandonné, 12
         De ce reste par toi sa misère est frustrée ? 12
380 Ah ! Dans ce même champ dont tu fermes l’entrée, 12
         Vois ces flots de fourmis ardens à conquérir 12
         Leur part de ce trésor que l’été fait mûrir ; 12
         Contemple-les, barbare : et leur troupe fidèle 12
         De la douce pitié va t’offrir le modèle. 12
385 QUELQUEFOIS l’un d’entr’eux vaincu du poids des grains, 12
         Qu’il traîne en haletant aux greniers souterrains, 12
         Tombe, et tout épuisé de force et de constance, 12
         De ces concitoyens réclame l’assistance. 12
         Celui, qui le premier voit cet infortuné 12
390 Dans le sillon poudreux sans force abandonné, 12
         Lui va porter soudain l’appui qu’il sollicite, 12
         Le ranime, et bientôt l’un et l’autre s’excite 12
         À marcher, à traîner par un commun effort 12
         Cet immense fardeau, pour chacun d’eux trop fort. 12
395 C’EST par de tels bienfaits versés sur l’indigence, 12
         Que méritant des dieux la facile indulgence, 12
         Le riche en obtiendra la douce paix du cœur. 12
         Dans les champs dont son or l’a rendu possesseur, 12
         Tranquille, il goûtera l’allégresse unanime, 12
400 Que la fin des moissons au village ranime. 12
         Du froment enchaîné déjà tous les faisceaux, 12
         Par ordre, sur un char, s’élèvent en monceaux. 12
         Au plus haut de ce char, sur ces monceaux de gerbes, 12
         Qui lui forment un lit de leurs touffes superbes, 12
405 Monte et s’assied Almon, le chef des moissonneurs. 12
         À ce comble envié des champêtres honneurs, 12
         Les respects de la foule ont porté sa vieillesse. 12
         La gaîté sur son front s’unit à la noblesse ; 12
         Et sa tête à longs flots verse de blancs cheveux, 12
410 Qui mollement épars battent son cou nerveux : 12
         Roi des champs, sa couronne est un léger feuillage. 12
         AU son du chalumeau, les belles du village 12
         Viennent au char rustique atteler, en dansant, 12
         De taureaux asservis un couple mugissant : 12
415 D’un pas tranquille, égal, vers la ferme ils s’avancent, 12
         Et tous les moissonneurs par grouppes les devancent, 12
         Ils marchent en triomphe. Ainsi Rome autrefois, 12
         Sur un char tout couvert des dépouilles des rois, 12
         Accueilloit le héros, de qui l’heureuse audace 12
420 Revenoit triomphante et du Parthe et du Dace. 12
         LA foule entre au hameau : le possesseur des champs 12
         La reçoit dans sa cour au doux bruit de leurs chants, 12
         Et pour fêter comme eux le mois de l’abondance, 12
         Suivi de ses enfans, il se mêle à la danse. 12
425 Son épouse l’imite, et vole sur ses pas. 12
         À la danse bientôt succède un long repas. 12
         Là, chacun d’un vin pur rougit sa large coupe. 12
         Le maître, assis en père au milieu de la troupe, 12
         Fait revivre pour eux les jours du siècle d’or, 12
430 Siècle, où l’orgueil des rangs n’existoit pas encor. 12
         L’IMMORTELLE Rhéa, dont la douce puissance 12
         De cet âge enchanté nourrissoit l’innocence, 12
         Mais qui, chassée enfin par nos lâches forfaits, 12
         Loin de nous avec elle emporta ses bienfaits, 12
435 Rhéa, du haut des cieux qu’embellit sa présence, 12
         Jette sur les hameaux un œil de complaisance, 12
         Sourit à la concorde, et montrant aux humains 12
         L’épi mystérieux qui brille dans ses mains, 12
         Annonce que les airs, sur leur voûte enflammée, 12
440 N’entendront plus rugir le lion de Némée, 12
         Que dans ses premiers fers son vainqueur l’a remis, 12
         Et qu’un nouveau printems à la terre est promis. 12
         Le bras, qui de vos champs ranimoit la vigueur ? 12
         Le sang des végétaux, qui sous la canicule 12
445 De leur tête à leurs piés trop rapide circule. 12
         Depuis trente soleils oublioit de nourrir 12
         L’arbre, que le bélier avoit vu refleurir. 12
         La feuille jaunissante, et de soif épuisée 12
         Vainement, dans la nuit, s’abreuvoit de rosée, 12
450 L’aube vers l’orient à peine renaissoit, 12
         Que plus aride encor la feuille languissoit. 12
         Mais aujourd’hui qu’enfin la chaleur amortie 12
         Laisse couler en paix la sève rallentie, 12
         De ce suc nourricier pénétré lentement, 12
455 L’arbre de ses rameaux rajeunit l’ornement. 12
         Le sauvage arbouzier pompeusement étale 12
         Sur ses bras reverdis la pourpre orientale ; 12
         L’ananas épaissit son feuillage étranger ; 12
         Un parfum plus suave embaume l’oranger ; 12
460 Du rosier épineux la tige printanière 12
         S’ouvre, et laisse échapper sa feuille prisonnière ; 12
         La pelouse renaît et borde le ruisseau ; 12
         Des guirlandes de fleurs courent sur l’arbrisseau, 12
         Qu’envoya sur nos bords la froide Sybérie ; 12
465 L’albâtre a couronné le jasmin d’Ibérie, 12
         Et l’humble violette, au pistil brillant d’or 12
         Croit revoir le printems, et refleurit encor. 12
         Mais sur-tout de Bacchus le tortueux arbuste 12
         Environne l’ormeau d’un cercle plus robuste ; 12
470 Et prolongeant ses bras jusqu’au berceau voisin, 12
         Sous un dôme de pampre y cache le raisin. 12
         CEPENDANT aux plaisirs de ces fêtes rustiques, 12
         Où chacun de Cérès entonnoit les cantiques, 12
         Succèdent maintenant de pénibles travaux. 12
475 Sur l’épaisseur d’un lit formé d’épis nouveaux, 12
         Le bruyant fléau tombe et retombe en cadence ; 12
         Il frappe les tuyaux chargés de l’abondance, 12
         Les écrase, et dans l’air au loin confusément 12
         Fait voltiger la paille et jaillir le froment. 12
480 De la paille, mêlée à la poussière impure, 12
         Le froment dans le crible en tournoyant s’épure. 12
         Des greniers de l’état emplissant le contour, 12
         Il assure la vie aux cités d’alentour, 12
         Ou sur l’onde emporté vers de lointains rivages, 12
485 De la pâle famine y prévient les ravages. 12
         TU connus, ô romain, ce monstre dévorant, 12
         Lorsqu’échappé du nord, un peuple conquérant 12
         Embrasa tes vaisseaux, riches dépositaires 12
         Qui t’apportoient du Nil les moissons tributaires ! 12
490 Ce monstre pâle, blême, et morne en ses fureurs, 12
         Sur le peuple d’abord déploya ses horreurs. 12
         Aux portes des palais où s’endort la molesse, 12
         L’indigent se traînoit ; là, vaincu de foiblesse, 12
         D’une voix presqu’éteinte il demandoit du pain : 12
495 Et le riche endurci que menaçoit la faim, 12
         Dans le malheur commun devenu plus barbare 12
         Aux besoins du mourant fermoit sa main avare. 12
         Mais lui-même, à son tour de besoins dévoré, 12
         Poussa des cris plaintifs dans son palais doré. 12
500 QUE lui servit alors que l’Euphrate et l’Hydaspe 12
         À l’orgueil de son luxe eussent fourni le jaspe ; 12
         Que l’art eût lentement appris à le vêtir 12
         D’un lin plongé trois fois dans la pourpre de Tyr, 12
         À façonner pour lui l’albâtre et le porphyre ; 12
505 Que dans ses bras trompeurs la vénale Delphire 12
         Le reçut à prix d’or ; et qu’il s’en crût aimé ? 12
         Au milieu de son faste il mouroit affamé. 12
         Ce fut alors (grands dieux ! ) que ma chère patrie 12
         Par de pareils forfaits ne soit jamais flétrie ! 12
510 CE fut alors qu’on vit deux féroces amans, 12
         L’un par l’autre étouffés dans leurs embrassemens, 12
         À leurs propres amis servir de nourriture ; 12
         Qu’une mère (ô fureur, dont frémit la nature ! ) 12
         Qu’une mère s’arma d’un poignard assassin, 12
515 Fondit à coups pressés sur le fruit de son sein, 12
         L’égorge, le déchire, et de sang dégouttante 12
         En dévore la chair encore palpitante ; 12
         Qu’un prêtre, s’enfonçant dans l’horreur des tombeaux, 12
         D’un corps rongé de vers engloutit les lambeaux : 12
520 Ce fut alors enfin que l’Auzonie entière 12
         N’offrit de toutes parts qu’un vaste cimetière, 12
         Où du riche, du pauvre et du grand confondus, 12
         Les cadavres gissoient l’un sur l’autre étendus. 12
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