ROU_1/ROU8
Jean-Antoine Roucher
Les Mois
1779
LES MOIS D'AUTOMNE
SEPTEMBRE
CHANT SEPTIÈME
         PERMETS, reine des fleurs, qu’en ton riant domaine 12
         Pour la dernière fois ma muse se promène. 12
         Tu m’exauces : déjà tes parfums ravissans 12
         Des beaux lieux que je cherche avertissent mes sens. 12
5 LENTEMENT j’y pénètre ; et ma vue enchantée 12
         Fixe la tubéreuse à la feuille argentée ; 12
         Que son baume est flatteur, mais qu’il est dangereux ! 12
         Ainsi toujours du sort les décrets rigoureux 12
         Mêlent quelqu’amertume aux plaisirs de la terre. 12
10 VOLONS aux autres fleurs qui peuplent ce parterre. 12
         Fière de ses longs jours, au zéphyr inconstant 12
         L’amaranthe a livré son panache éclatant. 12
         J’avance ; et mes regards, de dédale en dédale, 12
         Poursuivent les attraits de la pyramidale ; 12
15 Par étages fleuris je la vois s’èlever. 12
         Sous le berceau voisin, ne puis-je encor trouver 12
         Et le rosier sorti des bosquets de Mélinde, 12
         Et l’éclat de l’œillet, superbe enfant de l’Inde ? 12
         Non qu’amoureux de lui, je le veuille cueillir. 12
20 Son front d’une couronne a beau s’enorgueillir ; 12
         Trop souvent ici-bas l’apparence est trompeuse : 12
         Sous les riches dehors d’une couleur pompeuse, 12
         Le perfide a caché ses esprits malfaisans. 12
         JE puis encor prétendre à de plus doux présens. 12
25 Reine de ce bosquet, la tendre balzamine 12
         Sur l’humble marguerite avec grace domine. 12
         Là, j’admire l’émail du riant tricolor ; 12
         Ici, sur le bouton je vois resplendir l’or, 12
         Et Clythie a penché sa tête radieuse. 12
30 Oh ! Que de son amant l’inconstance odieuse, 12
         Soit aux rayons du jour, soit dans l’ombre des nuits, 12
         La nourrira long-tems d’amertume et d’ennuis ! 12
         Je conçois son chagrin. Si trahissant ma flamme, 12
         Zilla, comme Myrthé, pour un autre s’enflamme, 12
35 Je me connois : mes jours, flétris par la douleur, 12
         Expireroient bientôt desséchés dans leur fleur. 12
         Mais non, non ; dans les nœuds d’un amour légitime 12
         Je repose sans crainte, appuyé sur l’estime : 12
         Myrthé, comme Zilla, ne m’a jamais aimé. 12
40 C’est pour moi qu’aux doux feux du printems ranimé, 12
         ZILLA tresse en festons les richesses de Flore ; 12
         Pour moi, dans les jardins que Vertumne colore, 12
         Aujourd’hui frédonnant une douce chanson, 12
         Elle va de nos fruits recueillir la moisson. 12
45 À payer son tribut chaque arbuste est fidèle : 12
         Chaque arbuste à l’envi s’inclinant autour d’elle, 12
         À la main de Zilla veut s’offrir le premier. 12
         Les globes suspendus aux rameaux du pommier, 12
         Ceux, de qui l’enveloppe et fraiche et veloutée 12
50 Recèle une liqueur des persans redoutée, 12
         Ceux qui du grenadier étalant les rubis, 12
         En mêlent l’incarnat au verd de ses habits, 12
         Mille autres colorés par la saison ardente, 12
         Et la prune mielleuse et la poire fondante 12
55 De Zilla qui balance appellent l’œil ravi. 12
         Son choix va se fixer sur le brillant pavi ; 12
         Mais l’orange a montré l’or pur qui la décore ; 12
         Et flottante en son choix, Zilla balance encore. 12
         Quand soudain plus heureux, l’arbre dont l’ornement 12
60 Fut des premiers humains le premier vêtement, 12
         Lui qui des vents du nord trop aisément s’offense, 12
         Et qui pourtant, facile aux jeux de mon enfance, 12
         Dans les champs paternels me pardonnoit l’affront, 12
         Dont mes bras pétulans déshonoroient son front, 12
65 Le figuier se présente, et sa tige effeuillée 12
         Est enfin, par Zilla, de ses fruits dépouillée. 12
         ZILLA sort ; elle vole aux champs, où le noyer 12
         En immenses rameaux aime à se déployer : 12
         Et moi, d’une forêt je perce la retraite. 12
70 Dieux ! Avec quel plaisir je vois sous la coudrette 12
         Bergères et pasteurs rassemblés deux à deux ! 12
         Ils ébranlent l’arbuste ; et l’arbuste autour d’eux, 12
         Dégageant son fruit mûr de sa cosse brisée, 12
         Verse sur les gazons sa richesse bronzée. 12
75 Mille cris d’allégresse alors frappent les airs, 12
         Et volent répétés par l’écho des déserts. 12
         Alors un doux tumulte égare l’assemblée ; 12
         L’amant a plus d’audace, et l’amante troublée 12
         Laisse égarer ses pas sous des berceaux touffus : 12
80 Là, de sa voix éteinte expirent les refus. 12
         AMOUR, puissant amour, ainsi tu viens encore 12
         Regner sur les beaux jours que Vertumne décore ! 12
         Peu content toutefois d’embraser les humains, 12
         Le feu réparateur qui brûle dans tes mains, 12
85 À travers les forêts, en flèche dévorante 12
         Vole, et des cerfs jaloux poursuit la horde errante. 12
         SURPRIS dans tous ses nerfs d’un profond tremblement, 12
         L’animal orgueilleux te résiste en bramant, 12
         Se plonge dans les eaux, se roule sur l’arène ; 12
90 Mais contraint de fléchir sous ta main souveraine, 12
         Par-tout semant le trouble et donnant le trépas, 12
         Il court : le sable à peine est marqué de ses pas. 12
         Que je plains le mortel, qui dépouillant la crainte 12
         Des forêts aujourd’hui parcourt le labyrinthe ! 12
95 Que je le plains sur-tout, si le cerf furieux 12
         Par lui se voit fixé d’un regard curieux ! 12
         Indigné que sa honte au grand jour exposée, 12
         De l’homme, son tyran, excite la risée, 12
         Il poursuit de ses feux le témoin indiscret, 12
100 Et dans des flots de sang veut noyer leur secret. 12
         Trop heureux ce mortel, si la froide épouvante 12
         N’enchaîne point ses pas dans l’arène mouvante ! 12
         Trop heureux si le tronc d’un chêne protecteur 12
         Présente au fugitif sa tranquille hauteur ! 12
105 Ô forêt de Compiegne ! Ainsi sous ton ombrage, 12
         Poursuivi par un cerf je sus tromper sa rage. 12
         LA nuit de ses rideaux voiloit le firmament ; 12
         Et cependant Phébé versoit paisiblement, 12
         À travers les rameaux humides de rosée, 12
110 Ce pâle demi-jour qui blanchit l’élisée. 12
         Guidé par son flambeau, je perce, audacieux, 12
         Du monarque des bois le séjour spacieux : 12
         Je l’avoûrai. Bientôt une terreur secrette 12
         Étonna, suspendit mon audace indiscrette. 12
115 Ces arbres au tronc noir, ce désert étendu, 12
         Ce silence, où le cerf étoit seul entendu, 12
         Frappèrent tous mes sens d’un respect taciturne. 12
         Alors je vis pourquoi, sous leur dôme nocturne, 12
         Les bois furent long-tems pour nos grossiers ayeux 12
120 Le temple, où se cachoit le majesté des dieux. 12
         MON audace renaît ; et poursuivant ma route, 12
         J’arrive aux piés d’un roc, où se courboient en voûte 12
         Cent cormiers l’un dans l’autre enlaçans leurs rameaux : 12
         Ce lieu, m’avoit-on dit dans les prochains hameaux, 12
125 Ce lieu sert de théâtre aux scènes valeureuses, 12
         Qui signalent du cerf les fureurs amoureuses. 12
         Je ne fus point trompé. Du roc, en bondissant, 12
         Un cerf impétueux d’un pié léger descend ; 12
         Au milieu de l’arène il s’élance, et s’arrête, 12
130 Dresse le bois rameux qui couronne sa tête, 12
         Garde un profond silence, et de ses yeux hagards 12
         Par-tout aux environs promène les regards. 12
         Pour moi, l’oreille ouverte et la vue attentive, 12
         Je retenois sur lui mon haleine captive ; 12
135 Quand un souffle imprudent de ma bouche échappé, 12
         Décèle ma présence au cerf qu’il a frappé. 12
         Soudain il vole à moi, je me livre à la fuite, 12
         Et bientôt sur mes pas ramenant sa poursuite, 12
         Au cirque de nouveau je rentre le premier, 12
140 Et triomphant, m’élève au faîte d’un cormier. 12
         PLUS ardent, après moi mon ennemi s’élance ; 12
         Mais de son vain courroux me riant en silence, 12
         Sur sa trace vingt fois je le vis retourner, 12
         Dans les taillis voisins vingt fois se promener. 12
145 Lorsqu’enfin assuré que d’un essor rapide 12
         Je trompois, en fuyant, son audace intrépide, 12
         Dans l’arène déserte il revient orgueilleux. 12
         Un feu rouge de sang étincelle en ses yeux ; 12
         Tous ses nerfs sont tendus ; sa narrine enflammée 12
150 Le couvre tout entier d’une épaisse fumée : 12
         Il brame, et ce long cri par les monts répété, 12
         De l’Olympe, en roulant, remplit l’immensité. 12
         DE biches, à sa voix, une légère troupe 12
         Sur la cîme des monts paroît, et de leur croupe 12
155 Dans le cirque à l’instant descendue à grands pas, 12
         En cercle autour du cerf étale ses appas. 12
         Que ce brillant essaim me plût ! à sa présence, 12
         Je me crus introduit au palais de Byzance, 12
         Dans ces rians jardins, où cent jeunes beautés, 12
160 À la fraicheur du soir, viennent de tous côtés 12
         Caresser les desirs du maître de l’Asie. 12
         Dirai-je qu’au milieu de sa cour réunie, 12
         L’œil fièrement ouvert, le monarque des bois 12
         Suspendit quelque tems la faveur de son choix ? 12
165 À la plus jeune enfin son hommage s’adresse ; 12
         Quand d’un fougueux rival la jalouse tendresse 12
         Vient de sang altérée au combat l’appeller. 12
         Je les vis à l’instant l’un sur l’autre voler, 12
         L’un l’autre se couvrir de larges cicatrices ; 12
170 Cependant qu’auprès d’eux, tranquilles spectatrices, 12
         Les biches attendoient silencieusement 12
         De ce combat d’amour le fatal dénoûment. 12
         Mais long-tems dans ce choc la victoire en balance 12
         N’osa d’aucun rival couronner la vaillance. 12
175 Il m’en souvient encor : le sang de tous les deux 12
         À gros bouillons fumans ruisseloit autour d’eux ; 12
         Ses flots, même à travers l’épaisseur du feuillage, 12
         Deux fois en jaillissant souillèrent mon visage. 12
         DÉJA l’obscure nuit fuyoit, et le destin 12
180 Sur eux tenoit encor le succès incertain, 12
         Lorsqu’épuisés de sang et de force et d’haleine, 12
         Meurtriers l’un de l’autre, ils tombent sur la plaine, 12
         Ils tombent : et leur voix, par un dernier effort 12
         Poussant et prolongeant le soupir de la mort, 12
185 Attriste les échos dans leurs grottes plaintives, 12
         Et disperse l’essaim des biches fugitives. 12
         DE mon asyle alors librement descendu, 12
         Et penché sur le couple à mes piés étendu, 12
         Je contemplai ce bois, dont la haute ramure 12
190 Faisoit de ces rivaux l’ornement et l’armure, 12
         Cette taille élégante, et le vaste contour 12
         De ce fanon pendant, qu’avoit gonflé l’amour. 12
         Combien surtout, combien j’aurois voulu connoître 12
         Quel pouvoir dans le cerf tous les ans fait renaître 12
195 Ces brûlantes fureurs, ces tourmens du desir, 12
         Qui dévorant son corps, l’affament de plaisir ! 12
         Pour éclairer la nuit qui voile ce mystère, 12
         Envain, dans la forêt rêveur et solitaire, 12
         De l’immortel Buffon j’empruntai le flambeau ; 12
200 Envain Pline, à ma voix, sortit de son tombeau ; 12
         L’Aristote de Rome et celui de la France 12
         Ne pûrent m’arracher à ma triste ignorance. 12
         Mon orgueil s’en plaignit ; mais enfin, par dégrés 12
         La raison ramenant mes esprits égarés, 12
205 Me dit que l’homme encor n’avoit pu tout comprendre. 12
         EH ! Quel homme en effet, quel homme peut m’apprendre 12
         Pourquoi dans ces déserts, chez les muses fameux, 12
         Où Vaucluse en été roule à flots écumeux, 12
         Pourquoi circule à peine une onde languissante, 12
210 Quand du septième mois la clarté renaissante 12
         Des fleuves desséchés reverdit les roseaux, 12
         Et rend à leurs bassins le luxe de leurs eaux ? 12
         AH ! Loin de m’égarer dans cette vaine étude, 12
         Que ne puis-je aujourd’hui goûter ta solitude, 12
215 Ô Vaucluse ! ô séjour que j’ai tant desiré, 12
         Et que les dieux jaloux ne m’ont jamais montré ! 12
         Sur les rochers pendans, dont la chaîne t’embrasse, 12
         De Pétrarque amoureux j’irois chercher la trace ; 12
         Mes piés y fouleroient ces verdoyans gazons, 12
220 Où Pétrarque, oubliant la rigueur des saisons, 12
         N’appelloit, ne voyoit, ne respiroit que Laure. 12
         Ici, dirois-je ; ici, des beaux présens de Flore 12
         Cent fois il couronna le front qu’il adoroit ; 12
         Là, dans l’enfoncement de cet antre secret, 12
225 Il marioit sa voix à sa lyre plaintive ; 12
         Sur le sable mouvant de cette eau fugitive, 12
         Sur ces troncs, respectés du souffle des chaleurs, 12
         Gravant le nom de Laure, il l’arrosoit de pleurs. 12
         À ce doux souvenir, j’en répandrois moi-même, 12
230 Et mon cœur me diroit : ainsi ma Zilla m’aime. 12
         Douces émotions, qui sauriez me charmer 12
         Dans ces lieux, où notre ame est toujours prês d’aimer ; 12
         Ah ! Ne me quittez point, quand je vais aux campagnes ; 12
         Soyez alors, soyez mes fidèles compagnes : 12
235 Vous seules, vous pouvez ajouter aux plaisirs, 12
         Que l’automne riant promet à mes loisirs. 12
         IL vient, il a paru. Dans la plaine éthérée 12
         Je vois flotter les plis de sa robe pourprée, 12
         Le pampre sur sa tête en festons serpenter, 12
240 Et le vin bouillonnant à ses pieds fermenter. 12
         Accourez tous à lui, vous, de qui l’opulence 12
         Sous le toît des cités s’endort dans l’indolence ; 12
         Venez aux champs ; venez sous des berceaux épais 12
         Retrouver les vertus, la nature et la paix : 12
245 Vous les connoissez peu dans vos villes profanes. 12
         Un vallon, traversé de ruisseaux diaphanes, 12
         Une grotte mousseuse, un côteau verdoyant, 12
         D’un bocage touffu le sentier tournoyant ; 12
         Voilà, voilà les lieux où se plaît la nature. 12
250 Là, vos yeux et vos pas errans à l’avanture, 12
         Par un charme innocent tout-à-coup arrêtés, 12
         Flotteront suspendus entre mille beautés. 12
         Vous verrez des troupeaux les courses incertaines ; 12
         Vous boirez cet air pur, exhalé des fontaines ; 12
255 Votre oreille charmée écoutera le chant 12
         Du laboureur joyeux, qui sillonne son champ : 12
         Les couleurs de son front par le hâle noircies, 12
         Ses vénérables mains dans les travaux durcies, 12
         Vous forceront peut-être à respecter un art 12
260 Qui n’obtenoit de vous qu’un dédaigneux regard. 12
         Le bras, qui de vos champs ranimoit la vigueur ? 12
         Eh ! Pourquoi ce mépris ? Parlez, hommes de fange ; 12
         Car il est tems enfin que la raison se venge ; 12
         Parlez : de ce mépris quel est le fondement ? 12
265 Croyez-vous qu’aux humains fournir leur aliment, 12
         Soit moins grand, soit moins beau que de tramer des brigues ; 12
         De ramper à la cour dans de lâches intrigues ; 12
         De s’engraisser des biens, qu’un peuple infortuné 12
         Vous apporte, à la voix d’un mortel couronné ; 12
270 D’aller, sous les drapeaux d’un conquérant sauvage, 12
         Égorger l’habitant d’un tranquille rivage ? 12
         Les voilà donc connus vos chimériques droits, 12
         Les combats, la richesse, et la faveur des rois ; 12
         Beaux titres, en effet dignes qu’on les étale ! 12
275 Ne voyez-vous donc point qu’à vous-même fatale, 12
         Votre aveugle fierté plonge dans la langueur 12
         Le bras, qui de vos champs ranimoit la vigueur ? 12
         COMBIEN sur les français les romains l’emportèrent ! 12
         Fameux déprédateurs, sans doute ils dévastèrent 12
280 De trente nations les paisibles guérets ; 12
         Mais respectant chez eux les travaux de Cérès, 12
         Au simple agriculteur, leurs tribus allarmées 12
         Remirent quelquefois le sceptre des armées : 12
         La terre, fière alors d’un laboureur guerrier, 12
285 Tressailloit sous un soc couronné de laurier. 12
         Ô nuit des préjugés, où la France égarée, 12
         Voisine du tombeau, languit déshonorée, 12
         Quand te verrai-je enfin, cédant à la raison, 12
         Du bonheur de la terre agrandir l’horison ; 12
290 Permettre que des champs la culture ennoblie, 12
         Dans ses antiques droits soit enfin rétablie ; 12
         Et que les rois eux-même, échappés à l’erreur, 12
         Couronnent tous leurs noms du nom de laboureur ? 12
         AH ! Si ces vers, enfans de mon foible génie, 12
295 Jusqu’au trône des rois portés par l’harmonie, 12
         Leur inspiroient un jour le projet glorieux 12
         De préférer le soc au fer victorieux ; 12
         Qu’alors, au lieu d’encens, de fleurs et d’hécatombe : 12
         La main d’un laboureur écrive sur ma tombe : 12
300 « Il aima la campagne, et sut la faire aimer. » 12
         QUE son séjour me plaît ! Comme il sait me charmer ! 12
         C’est toi que j’en atteste, automne riche automne 12
         Que de fois, ombragé du pampre d’une tonne, 12
         J’ai fixé de mes yeux doucement attendris 12
305 Les champs, où s’égaroit la timide perdrix ! 12
         Lorsque vesper les dore, ou l’aube les argente, 12
         Que j’aime à voir les airs et leur scène changeante ! 12
         LA balance, au milieu du céleste séjour, 12
         Suspend également et la nuit et le jour. 12
310 Paisible souverain, le soleil se couronne 12
         De rayons tempérés ; le calme l’environne : 12
         Quel silence ! à ses piés tous les vents ennemis, 12
         Liés par le respect, reposent endormis. 12
         Et l’homme, qui pleurant sa vigueur défaillante 12
315 Se traînoit sous le poids de la saison brûlante, 12
         L’homme, libre aujourd’hui du fardeau des chaleurs, 12
         Se relève, et déjà renaît avec les fleurs. 12
         Voyez-le s’indigner de ces jours de foiblesse, 12
         Où son mâle génie oubliant sa noblesse 12
320 Dans les bras du repos végétoit engourdi ; 12
         Il s’agite, il a pris un essor plus hardi. 12
         QU’IL est heureux alors, et que la solitude 12
         S’embellit à ses yeux des charmes de l’étude ! 12
         Les folles passions, leur fausse volupté, 12
325 Ne valent point pour lui l’auguste vérité. 12
         Chaque soleil nouveau, le payant de ses veilles, 12
         Fait rouler pour ce sage un cercle de merveilles. 12
         De quel ravissement, dieux ! Il est enyvré, 12
         Si jusqu’au roi du jour son vol a pénétré ! 12
330 Il revient triomphant, il parle ; et son génie 12
         Des cieux qu’il a franchis révèle l’harmonie, 12
         Marque aux globes errans leur éternel retour, 12
         Et de l’immensité mesure le contour. 12
         A-T-IL ouvert des monts les grottes souterreines, 12
335 Cherché des minéraux les brillantes arènes, 12
         De leurs riches fillons parcouru les chemins, 12
         Et surpris la nature, à l’instant que ses mains, 12
         Des souffres et des sels, du nître et du bitume, 12
         Épuroient savamment et combinoient l’écume ? 12
340 Croyez qu’il n’a point vu sans les plus doux transports, 12
         Dans leurs lits caverneux, se former ces trésors, 12
         Qui bientôt façonnés par l’humaine industrie 12
         Doivent, servant les arts, enrichir la patrie. 12
         Ce gland, ce foible gland dans les bois enfanté, 12
345 Et loin d’eux au hazard par les vents emporté, 12
         Aux yeux de l’ignorant à peine humble semence, 12
         Est déjà pour le sage une forêt immense. 12
         L’insecte le plus vil, la fange des marais, 12
         Tout devant lui déploie un trésor de secrets. 12
350 Ô noble emploi du tems ! ô veilles fortunées ! 12
         Vous agrandissez l’homme, et charmez ses années. 12
         MOI-MÊME, en ce moment, de quel feu créateur 12
         Je sens renouveller mon génie et mon cœur ! 12
         Perdu durant l’été dans un monde frivole, 12
355 Où sans gloire et sans fruit le tems léger s’envole, 12
         J’oubliois, endormi sur mes premiers essais, 12
         D’en mériter l’honneur par de nouveaux succès : 12
         Je n’étois plus moi-même. Ô soudaine merveille ! 12
         Dans le calme des bois mon ardeur se réveille ; 12
360 Je renaîs, je revole à la cour des neuf sœurs, 12
         Et l’art des vers encor a pour moi des douceurs. 12
         Oui, mon luth tour-à-tour léger, sublime et tendre, 12
         Aux antres du Parnasse ira se faire entendre. 12
         Riche saison des fruits, c’est à toi que mes chants 12
365 Devront cette énergie et ces accords touchans, 12
         Qui, maîtrisant le cœur par l’oreille enchantée, 12
         Font aimer dans mes vers la nature imitée. 12
         D’un rocher sourcilleux atteignant la hauteur, 12
         C’est-là que je voudrois, poëte observateur, 12
370 De l’immense univers embrasser la structure ; 12
         Et dans ses profondeurs poursuivant la nature, 12
         Percer de mes regards sagement indiscrets, 12
         La nuit majestueuse où dorment ses secrets. 12
         MAIS à me condamner sans doute déjà prête, 12
375 Une fausse vertu va me crier : « Arrête. 12
         Arrête, téméraire ; et bornant ton orgueil, 12
         Sur l’ouvrage des dieux ne fixe point ton œil : 12
         Pour jouir seulement, ces dieux te firent naître. » 12
         Taisez-vous, imposteurs ! L’homme est fait pour connoitre. 12
380 Et sans ce noble instinct de curiosité, 12
         Dont un vaste génie est sans cesse agité ; 12
         Dites, que serions-nous ? Une horde sauvage, 12
         Que la faim chasseroit de rivage en rivage, 12
         De tristes voyageurs, dont le bras tout sanglant 12
385 À l’hôte des forêts disputeroit le gland. 12
         Du printems rajeuni les grâces verdoyantes, 12
         Sur le front de l’été les gerbes ondoyantes ; 12
         L’automne par Bacchus diapré du rubis, 12
         L’agneau contre l’hyver nous prêtant ses habits, 12
390 Ces biens, d’autres encor réservés pour notre âge, 12
         De l’homme observateur ne sont-ils pas l’ouvrage ? 12
         HONTEUX du cercle étroit, où de grossiers besoins 12
         Aux premiers jours du monde avoient borné ses soins, 12
         Il le franchit : soudain tout prend une autre face. 12
395 La terre de vergers couronne sa surface ; 12
         Le roc sort de ses flancs, et s’élève en palais ; 12
         Le lin sur l’éléphant se déploie en filets ; 12
         De la croupe d’un mont roulant dans la vallée 12
         Le chêne est un navire, il fend l’onde salée ; 12
400 La meule tourne, crie, elle écrase le grain ; 12
         La flamme, en dieu tonnant, a transformé l’airain ; 12
         L’homme, tout l’univers sous le pinceau respire ; 12
         L’harmonieux roseau par sept bouches soupire, 12
         Et le poisson de Tyr rougit l’habit des rois. 12
405 MAIS l’homme, oui, l’homme encor étend plus loin ses droits, 12
         Si des siècles derniers dépouillant les annales, 12
         Je veux nombrer les faits par qui tu te signales, 12
         Ô mortel ! Quel tableau vaste et prodigieux 12
         Sous des traits plus hardis vient t’offrir à mes yeux ! 12
410 C’est par toi, qu’affranchi du pouvoir de la terre, 12
         Le roi brillant du jour n’est plus son tributaire ; 12
         Il remonte par toi sur son trône usurpé. 12
         D’un aiman conducteur l’acier enveloppé, 12
         Soit que l’épaisse nuit renaisse ou se retire, 12
415 Montre à tes mâts flottans le pôle qui l’attire. 12
         De la tempête alors je vois le Cap franchi, 12
         Et le flot indien sous tes poupes blanchi. 12
         NOUVEAU triomphe encor. Tes efforts plus prospères 12
         Joignent un autre monde au monde de tes pères. 12
420 Le commerce aux cent bras les déploie autour d’eux, 12
         Et chargé de trésors, les prodigue à tous deux. 12
         Envain le nord, caché dans ses antres sauvages, 12
         De montagnes de glace a bordé ses rivages, 12
         Ta proue a sillonné les gouffres qu’il défend, 12
425 Et des secrets du nord te voilà triomphant : 12
         La terre, sous le pôle à tes yeux étendue, 12
         Sur un axe moins long tourne enfin suspendue. 12
         HYPPARQUE, Pythéas, Conon, Thymocarys, 12
         Vous, premiers scrutateurs des célestes lambris ; 12
430 N’en soyez point jaloux ! De nouveaux Zoroastres 12
         Ont élargi la sphère, où gravitent les astres : 12
         Un plus nombreux cortège entoure Jupiter. 12
         D’une verge frappé dans les champs de l’éther, 12
         Et par elle à nos piés conduit sans violence, 12
435 Le tonnerre captif vient mourir en silence. 12
         Le sable, à la fougère, en de brûlans fourneaux 12
         Se mêle, devient fleuve ; et dans mille canaux 12
         Distribuant son cours, à gros bouillons s’y plonge, 12
         Se courbe, s’arrondit, se replie ou s’allonge. 12
440 Déjà de Cassini le tube observateur 12
         De la voûte des cieux a percé la hauteur ; 12
         Déjà, l’œil attaché sur un cristal fidèle, 12
         Zilla voit son image, et sourit au modèle. 12
         Que de ces arts puissans l’empire est étendu ! 12
445 Du trône du soleil un rayon descendu 12
         Dans les angles du prisme à peine se repose ; 12
         Le prisme en sept couleurs soudain le décompose. 12
         Le bras, qui de vos champs ranimoit la vigueur ? 12
         Et de tant de bienfaits un barbare ennemi 12
450 Voudroit que sans honneur l’homme encor endormi 12
         Rallentit son essor ! Non, non ; que plus ardente, 12
         Son ame s’agrandisse et vole indépendante : 12
         Tout ce qu’il ne voit pas, il le peut voir un jour. 12
         Il saura quel pouvoir au liquide séjour 12
455 Enlève et rend deux fois, dans la même journée, 12
         L’onde tantôt captive et tantôt déchaînée ; 12
         Comment des vastes eaux s’est formé le bassin, 12
         Et les monts dont la terre a hérissé son sein ; 12
         Pour quel dessein caché la comète brûlante 12
460 Traîne au loin dans les airs sa queue étincelante. 12
         OUI, je l’ose prédire. À ses yeux plus savans, 12
         Les tems dévoileront l’origine des vents ; 12
         Il pourra concevoir quelle est de la lumière 12
         La source intarissable et l’essence première ; 12
465 Soumettre à son compas tous les célestes corps, 12
         Leur fuite, leur retour, leur grandeur, leurs accords ; 12
         Pénétrer les ressorts qui meuvent la matière ; 12
         Saisir d’un seul regard notre ame toute entière, 12
         Et deviner le terme où rompant sa prison 12
470 L’instinct marche, et s’élève au jour de la raison. 12
         AH ! Quand vous brillerez, beaux jours de notre gloire, 12
         Je ne vous verrai point. Le flot de l’onde noire, 12
         Neuf fois autour de moi par la mort replié, 12
         Dans l’éternelle nuit me retiendra lié ; 12
475 Je ne vous verrai point ! Et mon ombre sensible 12
         Se plaindra vainement à la Parque infléxible : 12
         Non, je ne serai point de la mort rappellé, 12
         Et pour d’autres que moi, tout sera dévoilé ! 12
         Ah ! Si dans l’avenir trop ardent à m’étendre, 12
480 À des plaisirs si grands je ne dois point prétendre, 12
         Du moins jusqu’au tombeau, nos arts consolateurs 12
         Épancheront sur moi leurs rayons bienfaiteurs ; 12
         Du moins à les chanter je dévoûrai ma lyre. 12
         L’automne m’entendra, plein d’un noble délire, 12
485 Bénir l’art innocent qui nourrit les humains ; 12
         La serpette armera mes poëtiques mains, 12
         Et m’ouvrant des vergers les dédales agrestes, 12
         Des beaux fruits de l’été j’irai cueillir les restes. 12
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