SAM_1/SAM37
Albert Samain
Le Chariot d'or
1900
ÉLÉGIES
         Une heure sonne au loin. — je ne sais où je vais. 12
         Oh ! J'ai le cœur si plein de toi, si tu savais ! 12
         Je te vois, je t'entends. Devant moi solitaire 12
         Une apparition blanche frôle la terre, 12
5 Comme une fée au fond des clairières, le soir. 12
         Et cette ombre d'amour si radieuse à voir, 12
         Elle a tes yeux, tes yeux d'émeraude, ô ma vie, 12
         Dont la douceur étrange aux longs rêves convie, 12
         Comme l'azur profond de la mer ou des cieux ; 12
10 Et sa robe qui glisse à plis silencieux, 12
         Sa robe, c'est la tienne aussi, ma bien-aimée, 12
         Ta robe de bohème onduleuse et lamée 12
         Où l'or parmi la soie allume maint éclair, 12
         Ta robe, fourreau mince et tiède de ta chair, 12
15 Dont le seul souvenir, effleurant ma narine, 12
         Fait couler un ruisseau d'amour dans ma poitrine… 12
         Je suis seul. Le silence emplit les quais déserts. 12
         L'âme en fleurs du printemps s'exhale dans les airs. 12
         C'est une tiède nuit d'amant ou de poète, 12
20 Et j'ai l'amour à l'âme et l'amour à la tête, 12
         Et j'ai soif de tes yeux pour me mettre à genoux ! 12
         Ce sont des mots sans suite, et des gestes si doux 12
         Qu'ils semblent avoir peur de toucher, des mains jointes, 12
         Des désirs par instant aigus comme des pointes 12
25 Et puis des nerfs crispés de la nuque au talon, 12
         Toute l'âme perdue après son violon 12
         Qui chante et qui sanglote et qui crie et qui râle, 12
         Toute l'âme d'un grand enfant fiévreux et pâle… 12
         Des fiacres attardés roulent dans les lointains. 12
30 Sous les arbres émus de frissons incertains, 12
         Des brises doucement circulent, attiédies, 12
         Et poignantes au cœur comme des mélodies. 12
         Le fleuve sourd ondule en moires de langueur 12
         Et j'ai tout un bouquet d'étoiles dans le cœur ! 12
35 Je t'aime. Mon sang crie après toi. J'ai la fièvre 12
         De boire cette nuit idéale à ta lèvre, 12
         D'étendre sous tes pieds, comme un manteau de roi, 12
         Ma vie et de te dire, oh ! De te dire : " toi " 12
         Avec une langueur si tendre et si profonde 12
40 Qu'en la sentant sur toi, ta chair, toute, se fonde. 12
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