SIL_1/SIL18
Armand Silvestre
Les Renaissances
1870
LA VIE DES MORTS
III
LE RÊVE
L'Inquiétude des Momies
À Henri Cazalis.
         Plus haut que le vol des ibis 8
         Et la pointe des granits roses, 8
         Et les pyramides moroses, 8
         Et le vieux temple d'Anubis, 8
5 Des âmes rêvent, endormies : 8
         Les âmes d'hommes anciens 8
         Qui furent les Égyptiens 8
         Et ne sont plus que les momies. 8
         — Elles rêvent, — et doucement, 8
10 Sur le sistre étoile des nues, 8
         Modulent des chansons connues 8
         Du peuple des morts seulement. 8
         C'est une musique sans nom 8
         Pareille à celle que l'argile 8
15 — Dès qu'aux cieux montait l'aube agile, 8
         — Chantait aux lèvres de Memnon : 8
         « Quand les jours seront révolus, 8
         Revêtirons-nous la jeunesse ? 8
         — Ils sont si lents qu'on ne sait plus 8
20 S'il est assuré qu'on renaisse. 8
         « Vêtus comme des chrysalides 8
         Et cachés au fond des tombeaux, 8
         Sous leurs bandelettes solides 8
         Nos corps restent fermes et beaux. 8
25 « Mais si le temps vient de l'oubli, 8
         Pourrons-nous bien les reconnaître ? 8
         — Pour être mieux enseveli, 8
         En est-on plus sûr de renaître ? 8
         « Sans doute les portes sacrées, 8
30 Les cent portes d'or de Memphis 8
         Depuis longtemps sont demeurées 8
         Ouvertes sur nos derniers fils, 8
         « Et des reptiles sont venus 8
         Qui, sous leurs armures squameuses, 8
35 Ont fait glisser leurs ventres nus 8
         Tout le long de ses tours fameuses ; 8
         « Des crocodiles faméliques 8
         Qui, sur la pierre las d'errer, 8
         Auront englouti les reliques 8
40 Où nos souffles devaient rentrer ! 8
         « Faudra-t-il, pour reconquérir 8
         Le terrestre habit de nos âmes, 8
         A notre tour faisant mourir, 8
         Fouiller des sépulcres infâmes ? 8
45 « Mieux vaut, loin du fleuve et des îles, 8
         A travers les sables brûlés 8
         Fuir et, pour suprêmes asiles, 8
         Chercher des corps inviolés ; 8
         « Et, dans les mêmes nœuds charnels 8
50 S'il nous faut, deux à deux, descendre, 8
         Unir deux souffles fraternels 8
         Pour échauffer la même cendre. 8
         « Car des voluptés réveillées 8
         Les saints pouvoirs se doubleront 8
55 Quand deux âmes appareillées 8
         Dans un même corps s'aimeront. 8
         « Pour nous le réveil peut venir : 8
         Prêts aux divines fantaisies, 8
         Au doux pays du souvenir 8
60 Nos sœurs par nous seront choisies, 8
         « Pour qu'il se fasse vérité 8
         Le rêve qu'on rêvait ensemble 8
         De deux chairs qu'un baiser rassemble 8
         Et confond pour l'éternité ! 8
65 « Quand les temps seront révolus, 8
         Revêtirons-nous la jeunesse ? 8
         — Ils sont si lents qu'on ne sait plus 8
         S'il est assuré qu'on renaisse. » 8
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