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Paul Verlaine
POÈMES SATURNIENS
1866
EAUX-FORTES
V
Grotesques
         Leurs jambes pour toutes montures, 8
         Pour tous biens l'or de leurs regards, 8
         Par le chemin des aventures 8
         Ils vont haillonneux et hagards. 8
5 Le sage, indigné, les harangue ; 8
         Le sot plaint ces fous hasardeux ; 8
         Les enfants leur tirent la langue 8
         Et les filles se moquent d'eux. 8
         C'est qu'odieux et ridicules, 8
10 Et maléfiques en effet, 8
         Ils ont l'air, sur les crépuscules, 8
         D'un mauvais rêve que l'on fait : 8
         C’est que, sur leurs aigres guitares 8
         Crispant la main des libertés, 8
15 Ils nasillent des chants bizarres, 8
         Nostalgiques et révoltés ; 8
         C’est enfin que dans leurs prunelles 8
         Rit et pleure — fastidieux — 8
         L’amour des choses éternelles, 8
20 Des vieux morts et des anciens dieux ! 8
         — Donc, allez, vagabonds sans trêves, 8
         Errez, funestes et maudits, 8
         Le long des gouffres et des grèves, 8
         Sous l’œil fermé des paradis ! 8
25 La nature à l’homme s’allie 8
         Pour châtier comme il le faut 8
         L’orgueilleuse mélancolie 8
         Qui vous fait marcher le front haut. 8
         Et, vengeant sur vous le blasphème 8
30 Des vastes espoirs véhéments, 8
         Meurtrit votre front anathème 8
         Au choc rude des éléments. 8
         Les juins brûlent et les décembres 8
         Gèlent votre chair jusqu'aux os, 8
35 Et la fièvre envahit vos membres, 8
         Qui se déchirent aux roseaux. 8
         Tout vous repousse et tout vous navre, 8
         Et quand la mort viendra pour vous, 8
         Maigre et froide, votre cadavre 8
40 Sera dédaigné par les loups ! 8
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