VER_21/VER628
Paul Verlaine
LE LIVRE POSTHUME
1893-1894
LE LIVRE POSTHUME
         Le poète a fini sa tâche.
         L'homme, non.
         L'un se repaît du bruit fait autour de son nom, 12
         Il compte ses succès sincères ou factices, 12
         Jusqu'à ses derniers vers, qu'il sent bien fatigués ! 12
5 Le temps n'est plus des madrigaux jolis et gais, 12
         De l'élégie au tour voluptueux et tendre, 12
         De l'ode au vol vainqueur, du sonnet qu'à l'entendre 12
         (Le poète) on eût cru du Pétrarque, mais mieux. 12
         Il voudrait, et de bonne foi, se faisant vieux, 12
10 Que tout fût dit pour lui sans plus pousser sa gloire, 12
         S'en fiant là-dessus à l'humaine Mémoire. 12
         C'est un cœur, un esprit, une âme retraités, 12
         Soignant à loisir ses deux immortalités, 12
         Plus soucieux pourtant, quelque ardeur qui l'allume, 12
15 Quand à son âme, encor de celle de sa plume. 12
         Pour l'homme, – le poète à part et lyre et luth 12
         Bien écarté, – mal occupé de son « salut » 12
         Peut-être autant que ce poète qu'est lui-même, 12
         Son rôle n'est joué qu'à demi, le problème 12
20 De sa vie, il ne l'a résolu que si peu 12
         Qu'il n'est pas sûr de quoi que ce soit devant Dieu. 12
         Sa mémoire ne lui dit rien qui le console 12
         Ou le désole, ou quoi que ce soit. Sa parole 12
         Hésite, et l'action semble ôtée à son bras. 12
25 Pourtant la volonté, parmi tous embarras, 12
         Ennui, remors peut-être, à coup sûr vœux en quête 12
         ou las, persiste et bande et tend toute la tête. 12
         Il vit et prétend vivre, et cela très longtemps, 12
         Et non pas être heureux de par ses vœux contents. 12
30 Au feu ses passions, en tant pourtant que feues, 12
         Satisfaites, non, il aspire à mieux qu'aux queues 12
         Des comètes, et c'est le soleil qu'il lui faut, 12
         Le bonheur !…
         Et voici qu'à cette heure prévaut,
         Dans l'existence de cet homme tout tendresse, 12
35 L'amour, et qu'il a bien la meilleure maîtresse, 12
         Gaîté, bonté, raison, et qu'il aime à mourir 12
         De son absence, si ce risque allait courir 12
         (Mais elle ne s'en ira pas, dis, ma chérie ?). 12
         Or, depuis qu'elle est là, l'humble et droite Égérie, 12
40 Le charme et le conseil, c'est curieux ce qu'il 12
         Gagne en cordial de ce qu'il perd en subtil. 12
         Il s'intéresse à toute chose, à tord ? peut-être ? 12
         Autant et mieux qu'à l'art qui fut l'unique maître 12
         De ce cerveau despotiquement fier jadis, 12
45 Et maintenant doux, tolérant, un paradis ; 12
         Une chambre commode, et bien chaude, et bien fraîche, 12
         Fraîche comme un bosquet, chaude comme une crèche, 12
         Pour toute simple idée et tout raisonnement 12
         Clair, et pour toute gentillesse, bonnement. 12
50 Sous cette muse, aimable et fine inspiratrice, 12
         En même temps qu'infiniment dominatrice 12
         Dans le sens le meilleur et le plus haut du mot, 12
         L'homme reste poète au sens calme qu'il faut, 12
         Et le livre qui va venir après tant d'autres, 12
55 Où, Vertu, vous planez, où, Vice, tu te vautres, 12
         S'en va paisiblement, honnête, sous ta loi, 12
         Femme en qui le poète et l'homme ont mis leur foi. 12
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