VIC_1/VIC3
Gabriel Vicaire
L’Heure enchantée
1890
Merlin
I
         Merlin revient d’Écosse. Il a tant navigué, 12
         Tant livré de combats et pris de citadelles, 12
         Qu’à la fin, par Saint George, il se sent fatigué. 12
         Mais dans le clair matin glissent des hirondelles 12
5 Et Merlin, par les bois, cueille la fleur d’oubli. 12
         Son cœur, prêt à renaître, est loin des infidèles. 12
         L’âge courbe son front, les veilles l’ont pâli. 12
         Bah ! d’un jeune garçon il revêt l’apparence. 12
         On dirait à le voir un écolier joli. 12
10 Tout rit. Le ciel est bleu, du bleu de l’espérance. 12
         L’escarcelle au côté, la plume au chaperon, 12
         Merlin est plus gaillard que le soleil de France. 12
         Il s’amuse, en passant, du vol d’un moucheron, 12
         D’un lièvre qui s’enfuit, d’une chèvre qui broute, 12
15 D’un bourdon qui bourdonne au cœur d’un liseron. 12
         Des oiseaux chantent. Lui, gravement les écoute. 12
         Il respire les fleurs, il regarde le vent 12
         Faire danser de folles ombres sur la route. 12
         Et c’est ce grand Merlin, brave autant que savant, 12
20 Qui tranche deux païens d’un coup de son épée, 12
         Et parle mieux latin qu’un moine en son couvent. 12
II
         De rosée, au matin, la campagne est trempée ; 12
         Une églantine d’or brille à chaque buisson ; 12
         La forêt, de silence, est toute enveloppée. 12
25 Merlin, pour marcher mieux, entonne une chanson, 12
         Et voici qu’il arrive auprès d’une fontaine 12
         Que borde joliment un ruban de cresson. 12
         Ô devin sans rival, ô grave capitaine, 12
         Que vois-tu se mirer dans le flot indolent ? 12
30 Est-ce le faon timide ou la biche hautaine ? 12
         Non ; mais ses cheveux d’or noués à son bras blanc, 12
         Une enfant de quinze ans à peine, qui repose 12
         Et, sous un dais de fleurs, sommeille ou fait semblant. 12
         Merlin, riant, s’approche et lui jette une rose. 12
35 Lentement la dormeuse entr’ouvre ses doux yeux, 12
         Et l’eau n’est pas si fraîche et le ciel est moins rose. 12
         Le sage pour le coup en devient tout soyeux. 12
         Depuis cent ans passés qu’il rôde par le monde, 12
         A-t-il jamais rien vu qui soit plus merveilleux ? 12
40 — « Enfant délicieuse, es-tu la Rosemonde 12
         Qu’emporte en plein azur l’aile du colibri, 12
         Ou la fille aux yeux bleus du roi de Trébizonde ? » 12
         La belle, à ce discours, a gentiment souri. 12
         Une clarté descend des bois à la ravine ; 12
45 Il semble que l’aurore ait de nouveau fleuri. 12
         — « Surement vous rêvez, messire… » — « Ah ! je devine : 12
         Une fée. On s’en doute à voir ce pied mignon. » 12
         — « Nenni, fait l’innocente, et sa bouche est divine. 12
         « Je ne suis qu’une enfant. Viviane est mon nom. 12
50 Mon père est d’ici près, qu’on dit bon gentilhomme. 12
         Il a trente écuyers qui portent son pennon. 12
         « Et vous, beau page ? — « Moi, dit Merlin, je me nomme 12
         Merlot de la Huchette et je suis écolier. 12
         Mon maître est plus puissant que l’empereur de Rome. 12
55 « Il a, pour le servir, un lutin familier. 12
         Qu’une femme lui plaise, il la transforme en cygne. 12
         Un jour il a changé le Diable en cordelier. » 12
         — « En vérité ! » — « Mais oui. Moi-même, quoique indigne, 12
         J’ai dans mon sac plus d’un joli tour, grâce à Dieu ! 12
60 Pour appeler le vent il me suffit d’un signe. 12
         « J’évoque le soleil à minuit. Pauvre jeu ! 12
         Chacun sait que l’Aurore est une aventurière. 12
         — « M’est avis, Monseigneur, que vous mentez un peu. » 12
III
         Merlin, ses longs cheveux rejetés en arrière, 12
65 Va couper un bâton au buisson d’églantiers 12
         Et trace un rond magique au cœur de la clairière. 12
         Ô merveille ! Le bois, les mousses, les sentiers, 12
         Tout s’efface à l’instant et l’on voit apparaître 12
         Un palais où l’amour nicherait volontiers. 12
70 Les murs en sont d’ivoire. À chaque porte un reître 12
         Veille, l’épée au poing, la pertuisane au flanc. 12
         Une princesse blonde est à chaque fenêtre. 12
         Tout autour, un jardin s’éveille, étincelant, 12
         Comme pris au réseau d’une brume argentée, 12
75 Et chaque fleur qui s’ouvre a son papillon blanc. 12
         Une folle clameur vers le ciel est montée. 12
         Par l’escalier de marbre et d’or, sous les jasmins, 12
         Descend nonchalamment une foule enchantée. 12
         C’est Lancelot du Lac et ses cousins germains, 12
80 La reine Blanchefleur avec ses demoiselles, 12
         Et tous, en amoureux, s’entre-croisent les mains. 12
         Les belles ont les yeux langoureux des gazelles ; 12
         Les galants sont hardis et frappent des talons ; 12
         Un ramier bleu sur chaque couple bat des ailes. 12
85 Voici les tambourins avec les violons. 12
         En avant, cavaliers ! Et la ronde tournoie. 12
         Hourrah ! Les cheveux bruns s’entremêlent aux blonds. 12
         Des mots enamourés, des paroles de joie 12
         S’envolent vers l’azur et le vont embraser. 12
90 Autour des roses flotte un nuage de soie. 12
         Hourrah ! La ronde passe et repasse. Un baiser 12
         S’échappe tout à coup, implorant qui le veuille, 12
         Et parmi tant de fleurs ne sait où se poser. 12
         De l’œillet au muguet, du lys au chèvrefeuille, 12
95 Il plane, dans la brise embaumée, et toujours 12
         Une bouche adorable est là qui le recueille. 12
IV
         Viviane regarde. En ses yeux de velours 12
         Tremble languissamment la radieuse image 12
         Du palais fantastique avec ses quatre tours. 12
100 Merlin se dresse. Il fait un grand geste de mage. 12
         Dames, seigneurs, château, tout disparaît soudain. 12
         Et Viviane dit : « Oh ! comme c’est dommage ! 12
         « Ami, si vous m’aimez, épargnez ce jardin. 12
         Mais lui n’a déjà plus son allure farouche. 12
105 C’est, comme tout à l’heure, un amoureux blondin. 12
         — « Vois ces fleurs. Qu’en passant ta douce main les touche, 12
         Leur tendre coloris sera plus éclatant ; 12
         Elles n’auront jamais la fraîcheur de ta bouche. 12
         « Ce jardin, où le ciel se regarde en chantant, 12
110 N’a pas le charme pur de ton adolescence. 12
         Puisqu’il a su te plaire, accepte-le pourtant. » 12
         Viviane rougit et, dans son innocence, 12
         Elle frappe des mains et saute de plaisir. 12
         Ses yeux sont pleins d’amour et de reconnaissance. 12
115 Passe un grand papillon. Il faut bien le saisir. 12
         Preste comme le vent, elle vole où l’entraîne 12
         L’aile capricieuse et tendre du désir. 12
         Elle charme les lys de sa voix de sirène 12
         Et parle couramment la langue des oiseaux ; 12
120 Le parterre magique a reconnu sa reine. 12
         Mais qu’une demoiselle, au milieu des roseaux, 12
         La frêle brusquement, elle revient, peureuse, 12
         Près de Merlin, qui rêve au bord des claires eaux. 12
         — « Ah ! que la vie est douce et que je suis heureuse ! 12
125 Comment faites-vous donc pour avoir tant d’esprit, 12
         Mon beau page ? On dirait que je suis amoureuse. 12
         « Pour que ce fût l’aurore et que mon cœur s’ouvrît, 12
         Voyez : il a pourtant suffi d’une parole. » 12
         Et ses lèvres s’en vont à Merlin, qui sourit. 12
130 Puis, entre deux baisers : — « Peut-être suis-je folle. 12
         Emmenez-moi. J’ai tort de vous le demander, 12
         Mais j’aurais tant de joie à vous suivre à l’école ! » 12
         Le front baissé, comme un enfant qu’on va gronder, 12
         Elle tombe à genoux. Son amant la relève ; 12
135 Sur son cœur à jamais il voudrait la garder. 12
         Hélas ! cette heure d’or n’est pour lui qu’une trêve. 12
         Arthur est encor faible et réclame son bras. 12
         Il ne peut s’attarder dans le jardin du rêve. 12
         — « Ô mon enfant chéri, jamais tu n’aimeras 12
140 Comme je t’aime. Adieu. Les anémones blanches 12
         Fleuriront de nouveau quand tu me reverras. » 12
         — « Me quitter !… — « Vois, déjà le soleil sous les branches 12
         Ne jette autour de nous qu’un reflet adouci. 12
         Quand tu me reverras fleuriront les pervenches. 12
145 « Ce que tu veux, enfant, je le voudrais aussi. 12
         Ne pleure pas ; mon cœur est tien, comme naguère. 12
         Si tu crois à l’amour, il faut m’attendre ici. » 12
V
         Un an s’est écoulé. Merlin revient de guerre. 12
         Il a tant combattu qu’il se sent fatigué. 12
150 Bah ! la fatigue est loin. Car il n’y pense guère. 12
         Par la forêt joyeuse il chemine, il est gai ; 12
         Il est redevenu l’écolier en maraude 12
         Qui chante la jeunesse et l’espérance, ô gué. 12
         Un lièvre qui détale, une abeille qui rôde, 12
155 C’est tout ce qu’on peut voir et tout ce qu’on entend, 12
         Et la lumière est d’or sous le bois d’émeraude. 12
         Bientôt s’est éveillé le rossignol chantant. 12
         Le bon Merlin lui rend ses devoirs, puis il pense 12
         À l’oiseau merveilleux qui soupire et l’attend. 12
160 Arthur de tout service aujourd’hui le dispense. 12
         Il est libre et voici le jardin sans pareil 12
         Où comme un lys d’amour fleurit sa récompense. 12
         Ô bonheur ! Viviane est là dans le soleil ; 12
         À la claire fontaine elle rêve, seulette, 12
165 Et jamais un printemps n’eut le teint si vermeil. 12
         Ce n’est plus la timide et simple bachelette 12
         Qui tremblait comme un faon que le chasseur poursuit ; 12
         La rose s’est ouverte après la violette. 12
         Sa beauté, c’est le jour qui dissipe la nuit, 12
170 Le grand feu qu’on allume au sommet des montagnes ; 12
         Sa divine jeunesse a la saveur d’un fruit. 12
         Telle, au milieu des fleurs, ses rieuses campagnes, 12
         Apparaît Viviane aux yeux de son amant. 12
         Et lui, songe. Il a vu le soleil des Espagnes, 12
175 Il a bu l’âpre vin du pays Allemand 12
         Et goûté la douceur des filles d’Italie ; 12
         Jamais il n’a connu pareil enchantement. 12
         — « Oh ! pourquoi, Viviane, êtes-vous si jolie ? 12
         Quand vous me regardez, qu’avez-vous dans les yeux ? 12
180 Il passe sur mon front comme un vent de folie. 12
         « Devant ce frais visage à l’air impérieux 12
         Je ne sais que plier les genoux comme un lâche. 12
         Je tremble et rependant je vois s’ouvrir les cieux. » 12
         Et Viviane dit : — « Qu’est-ce donc qui vous fâche ? 12
185 Si je suis belle ainsi, c’est de vous avoir plu. 12
         Vous plaire est tout mon rêve et mon unique tâche. 12
         « Tout ce qui charme en moi, le maître l’a voulu. 12
         Ô maître, doux ami, rapportez-vous ce livre 12
         Où, si près l’un de l’autre, un jour nous avons lu ? 12
190 « J’étais comme en prison. Votre voix me délivre. 12
         Ne m’entendiez-vous pas ? Mon cœur vous appelait, 12
         Allez dans la lumière et laissez-moi vous suivre. » 12
         Ils se sont pris la main. Leur bonheur est complet, 12
         Ils s’en vont effeuillant les roses du parterre, 12
195 Écoutant la fauvette et le rossignolet. 12
         Merlin, qui tant de mois a vécu solitaire, 12
         Contemple Viviane et ne peut s’en lasser. 12
         Son cœur est si rempli qu’il a peine à se taire. 12
         — « Peut-être, mon amour, vas-tu te courroucer. 12
200 Je ne suis pas l’enfant que je te parais être. 12
         J’ai l’habit d’un danseur et ne sais pas danser. 12
         « Mon nom d’ailleurs est grand et tu dois le connaître. 12
         On m’appelle Merlin. Les Mages d’Orient 12
         Comme les gens d’Arthur m’ont proclamé le Maître. » 12
205 Oh ! que l’œil de la belle est devenu brillant ! 12
         — « Bel ami, doux ami, vous manquez de prudence. 12
         J’avais tout deviné, dit-elle en souriant. 12
         « Si vous n’étiez qu’un page, un marjolet qui danse, 12
         Auriez-vous en mon cœur allumé si grand feu ! 12
210 Un beau merci pourtant pour votre confidence. » — 12
VI
         C’est l’heure du silence et l’heure de l’adieu. 12
         Sur le jardin qu’endort une béatitude 12
         La nuit délicieuse étend son manteau bleu. 12
         Grand Dieu, qu’a Viviane et quelle inquiétude ! 12
215 Dans les bras de Merlin elle parle en rêvant : 12
         — « Mon âme pour aimer n’a pas besoin d’étude ; 12
         « Mais vous, mon roi, mais vous, le mage et le savant, 12
         Ne rougirez-vous pas d’une si pauvre amante, 12
         Vous qui faites pâlir jusqu’au soleil levant ? » 12
220 Et Merlin, attentif à ce qui la tourmente, 12
         La berce en chantonnant, comme un enfant mutin, 12
         Et baise mille fois sa figure charmante. 12
         Pour vaincre sa tristesse il évoque un lutin 12
         Qui sur un cheveu blond de la lune gambade, 12
225 Éveillant jusqu’aux fleurs, de son rire argentin. 12
         Des violons cachés soupirent une aubade, 12
         Et Viviane enfin sourit au point du jour. 12
         L’Aurore a triomphé de son esprit malade. 12
         Elle est folle, elle chante et jase tour à tour. 12
230 Mais quand revient la nuit, à l’heure décevante 12
         Où l’homme le plus fort succombe sous l’amour : 12
         — « Ah ! dit-elle, à vos pieds voyez votre servante, 12
         Ne m’apprendrez-vous pas quelque beau talisman ? 12
         Hélas ! j’ai tant besoin de devenir savante ! » 12
235 — « Savante ! Mon amour, y penses-tu vraiment ? 12
         À peine tu parais, que la terre est charmée. 12
         Ta jeunesse est encor le meilleur nécromant. » 12
         — « Non, je le vois, jamais vous ne m’avez aimée, 12
         Vous me croyez bien sotte. » — Et l’enfant en courroux 12
240 Tremble comme un roseau dans la nuit parfumée. 12
         — « Vive Dieu, fait Merlin, m’amour, consolez-vous. 12
         On me dit tout-puissant, mais c’est chose bien vaine 12
         Que mon pauvre savoir auprès de vos yeux doux. » 12
         Il lui montre comment on fait pousser l’aveine 12
245 Ou sourdre en plein désert une source d’argent, 12
         Et tous les grands secrets qu’on lit dans la verveine. 12
         Comme une fine guêpe au corselet changeant, 12
         Au milieu des bosquets éclatants de lumière, 12
         Viviane babille et s’en va voltigeant. 12
VII
250 Et la vie a repris sa marche coutumière. 12
         Le jour s’en est allé, le jour est revenu. 12
         Viviane, un matin, s’éveille la première. 12
         Au cou de l’enchanteur elle met son bras nu, 12
         Et, toute frissonnante encore, un peu lassée : 12
255 — « Je n’étais qu’une enfant quand je vous ai connu. 12
         « Mais vous m’avez laissé lire en votre pensée, 12
         Mon maître ; je vous aime et je vous dis merci ; 12
         J’ai vécu de nouveau quand vous m’avez bercée. 12
         « C’est votre ouvrage à vous, la belle que voici. 12
260 Ah ! pour être parfaite, il lui manque une chose. 12
         Hélas ! vous allez rire et j’ai tant de souci ! » 12
         Merlin a répondu : — « Qu’est-ce donc, ô ma rose ? 12
         Parlez, je vous écoute et vous le savez bien. » 12
         Et Viviane : — « Enfin, j’essaierai…, mais je n’ose. 12
265 « Un désir m’est venu… Pas même… oh ! presque rien. 12
         « Vous courroucerez-vous si j’en dis davantage ? » 12
         Et, folâtre, elle met son cœur contre le sien. 12
         — « Doux ami, qu’il fait bon vivre en notre ermitage ! 12
         Je suis à vos genoux comme aux genoux d’un roi 12
270 Et vous êtes à moi, n’est-ce pas, sans partage. 12
         « Je ne vous cache rien de mes rêves. Pourquoi, 12
         Le soir, parlez-vous seul, sans que je puisse entendre ? 12
         On dirait, à vous voir, que vous doutez de moi. 12
         « S’il vous plaisait pourtant, je saurais bien comprendre… 12
275 N’endormiriez-vous pas qui bon vous semblerait ? 12
         Ami, le joli jeu ! le voudrais bien l’apprendre ? » 12
         Merlin docilement lui livre son secret. 12
         Mais la belle : — « Endormir quelqu’un, la belle affaire ! 12
         Au premier vent qui passe il se réveillerait. 12
280 « Il faudrait qu’en riant à l’ami qu’on préfère 12
         On le rendît, d’un charme, à jamais prisonnier ! 12
         Oh ! quel tour amusant ! J’ai rêvé de le faire. » 12
         Jamais son clair regard ne fut si printanier 12
         Et toute l’aurore a passé dans son sourire. 12
285 « Accordez-moi ce vœu, maître ; c’est le dernier. » 12
         Merlin, qui la comprend, la regarde et soupire. 12
         — « Mon amour, mon enfant, ma Viviane !… — Et puis 12
         Il est resté trois jours avant de lui rien dire. 12
         Avant de lui rien dire il est resté trois nuits. 12
290 On n’entend frissonner, sous le vent qui défaille, 12
         Que le jardin magique avec ses mille bruits. 12
VIII
         Ô barde qui cherchiez lutteur à votre taille 12
         Et défendiez vos droits de si rude façon, 12
         Voici venir enfin la suprême bataille ! 12
295 Vous entriez en guerre avec une chanson. 12
         Mais il est un danger que la vaillance ignore, 12
         Un plus souple ennemi que le géant Saxon. 12
         Viviane est si triste ! En vain le soleil dore 12
         Le suave incarnat de sa jeunesse en fleur, 12
300 Elle pleure, en chantant, comme la mandragore. 12
         Qu’elle est belle, si fraîche encor sous sa pâleur ! 12
         Sa grâce languissante a cent fois plus de charmes, 12
         Et le cœur de Merlin s’est rempli de douleur. 12
         — « Arrivent les païens ; qu’on apporte mes armes ! 12
305 Les coups, même la mort, je puis tout endurer ; 12
         Mais comment supporter de voir couler tes larmes ? 12
         « Parle comme autrefois, enfant, viens te mirer, 12
         Toujours insouciante et folle, en ma tendresse. 12
         Je suis trop malheureux quand je te vois pleurer. » 12
310 Et Viviane alors l’embrasse et le caresse. 12
         C’est le baiser qu’il a connu, mais plus divin ; 12
         La même flamme encor, avec plus d’allégresse. 12
         — « Peut-être vouliez-vous partir. Oh ! c’est en vain. 12
         Votre amour sur mon front est comme un diadème. 12
315 Vous serez à jamais mon maître et mon devin. 12
         « Un signe ; c’est assez. J’obéis, je vous aime. 12
         Je suis à vous, c’est vrai, mais vous m’appartenez. 12
         Regardez-moi sourire et vous ferez de même. 12
         Clairons de la défaite, aux quatre vents sonnez ! 12
320 Viviane triomphe et Merlin s’abandonne. 12
         Du même rayon rose ils sont illuminés. 12
         — « Mon beau magicien, voyez si je suis bonne. 12
         Je vous ai fait un lit dans l’or de mes cheveux ; 12
         Mais il faut obéir lorsque je vous l’ordonne. 12
325 « Il me plaît, à mon tour, d’écouter vos aveux. 12
         Ne suis-je pas l’enfant que vous avez choisie ? 12
         N’êtes-vous pas venu pour accomplir mes vœux ? 12
         « Pourquoi vous rebeller contre ma fantaisie ? 12
         Puisque vous m’adorez, j’ai droit de commander. 12
330 C’est moi votre science et votre poésie. 12
         « Ce secret… Mon amour, pourriez-vous le garder ? 12
         Ne suis-je pas votre âme ? — Et Merlin qui succombe 12
         Ne pense qu’à l’entendre et qu’à la regarder. 12
         Oh ! ce bras plus léger qu’une aile de colombe, 12
335 Ces yeux étincelants comme le soleil d’août, 12
         Cette blancheur pareille à la neige qui tombe ! 12
         Et ces lèvres !… Merlin sent bien qu’il est à bout. 12
         — « Viviane, sans toi, comment pourrais-je vivre ? 12
         Aime-moi seulement et je te dirai tout ! » 12
IX
340 Maintenant il chancelle. On croirait qu’il est ivre. 12
         — « Adieu la blanche mer que fendaient mes vaisseaux 12
         Et mon pays Gallois où resplendit le givre. 12
         « Adieu mon pâle ciel et le chant des ruisseaux 12
         Qui berça le sommeil de ma première enfance, 12
345 Adieu la verte lande avec ses arbrisseaux ! 12
         « Mon pays, en tout temps, j’ai pris votre défense. 12
         Dans la joie ou le deuil je vous ai bien servi. 12
         Souvenez-vous de moi si quelqu’un vous offense. 12
         « Et vous, mes compagnons, vous qui m’avez suivi 12
350 Contre le roi d’Islande et le Saxon vorace, 12
         Vous qu’un rêve de gloire enflammait à l’envi, 12
         « Ô le sang de mon cœur et la fleur de ma race, 12
         Gardez fidèlement le trésor des aïeux ; 12
         Faites que nos enfants marchent sur notre trace. 12
355 « Les jeunes, c’est la loi, poussent du pied les vieux. 12
         Mais quand reverdira le temps des primevères, 12
         Entonnez bravement quelque refrain joyeux. 12
         « Dans le courtil en fleur entre-choquez vos verres, 12
         Rappelez-vous, enfants, le Merlin d’autrefois, 12
360 Et que vos jugements ne soient pas trop sévères. 12
         « Les temps sont accomplis. Dieu l’a voulu. Ma voix 12
         Ne retentira plus dans les champs de Cambrie. 12
         Je ne poursuivrai plus le sanglier des bois. 12
         « Vienne le dragon rouge ou la louve en furie, 12
365 Ma puissance est à terre et mon bras désarmé. 12
         Que d’autres à présent gardent la bergerie. 12
         « Arthur, mon souverain, vous que j’ai tant aimé, 12
         Soyez mon héritier, achevez mon ouvrage ; 12
         Protégez comme moi le faible et l’opprimé. 12
370 « J’ai lutté de mon mieux et vécu sans outrage. 12
         Je défiais la mort comme la trahison. 12
         Pareil au tiercelet, j’ai crié dans l’orage. 12
         « C’est fini ; je m’en vais. La lune à l’horizon, 12
         Comme une fleur, pâlit, pâlit. L’heure est prochaine. 12
375 On bâtit, cette nuit, les murs de ma prison. 12
         « Le bois dont elle est faite est plus dur que le chêne, 12
         Il est plus parfumé que le bois d’oranger, 12
         Et c’est en souriant que j’ai forgé ma chaîne. 12
         « Ô ma harpe galloise, adieu ton chant léger. 12
380 Toi si pure, vas-tu frissonner sous l’orgie ? 12
         Pourras-tu supporter la main d’un étranger ? 12
         « Et vous par qui je meurs, adieu, belle magie, 12
         Fanez-vous, ma verveine, aux doigts de l’impuissant. 12
         Puisque j’entre en servage, adieu mon énergie ! » 12
385 Viviane sourit d’un sourire innocent, 12
         Doux comme la jeunesse et comme la fortune, 12
         Et le Sage à ses pieds se couche, obéissant. 12
         Elle a pris dans ses mains la belle tête brune 12
         Qu’elle baise, en pleurant, d’un air passionné ; 12
390 Ses yeux ont le bleu tendre et changeant de la lune. 12
         Puis autour d’un rosier elle a sept fois tourné, 12
         En murmurant sept fois l’incantation lente. 12
         Merlin s’endort. C’est fait ; il est emprisonné. 12
X
         Les grands arbres, les fleurs, la fontaine coulante 12
395 Se sont évanouis comme un songe, et l’enfant, 12
         Fière de son triomphe, en est toute tremblante. 12
         Elle jette à l’entour un regard triomphant. 12
         Et voici qu’un château miraculeux se dresse 12
         Et qu’au loin retentit le son de l’olifant. 12
400 Un château s’est dressé dont elle est la maîtresse, 12
         Où restera fidèle, ah ! pour l’éternité ! 12
         L’enchanteur aux genoux de son enchanteresse. 12
         Merlin voit devant lui sa dame de beauté, 12
         Et, sur un lit de pourpre, indolemment respire 12
405 L’ineffable senteur de la rose d’été. 12
         Au seuil de cet Éden toute misère expire. 12
         Une brise odorante y souffle mollement ; 12
         C’est le pays du Rêve et l’amoureux empire. 12
         Le rossignol s’éveille et chante son tourment. 12
410 Des couples d’autrefois il célèbre la gloire ; 12
         Il dit le mal divin qu’on éprouve en aimant. 12
         Une eau fraîche murmure en des vasques d’ivoire. 12
         Mille fleurs, dans l’azur, aiment à s’y baigner. 12
         Mille oiselets à l’aile rose y viennent boire. 12
415 Viviane les flatte et se plaît à régner 12
         Sur sa cour qui volette avec effronterie, 12
         Quand la reine aux yeux bleus commence à se peigner. 12
         Comme une aube d’avril elle est toute fleurie. 12
         Sur ses robes couleur du soleil du matin 12
420 Brillent tous les joyaux du pays de féerie. 12
         Mais ses lèvres encore ont la fraîcheur du thym ; 12
         Son visage a gardé sa grâce naturelle, 12
         On ne sait quoi de tendre et de presque enfantin. 12
         Elle rit franchement comme une pastourelle. 12
425 Son maître est désormais le rossignol charmeur ; 12
         Un voile de douceur s’est répandu sur elle. 12
         Parfois Merlin s’agite. Une sourde rumeur 12
         Du château léthargique a troublé le silence. 12
         Un lointain bruit de guerre éveille le dormeur. 12
430 Puis la bataille éclate avec sa violence. 12
         Merlin gronde. Il entend les chevaux s’écraser. 12
         Holà ? mes gens, à moi ! Qu’on décroche ma lance ! » 12
         Mais Viviane chante afin de l’apaiser. 12
         Sur l’épaule du barde elle met sa main douce 12
435 Et lui montre sa bouche où fleurit le baiser. 12
         — « Écoutez, mon amour, la verveine qui pousse. 12
         Endormez-vous, tranquille, en la paix de mes seins. 12
         Que mon corps à jamais soit votre lit de mousse. 12
         « Je veux que mes bras blancs vous servent de coussins. 12
440 Mes lèvres souriront si votre cœur est triste ; 12
         Si vous souffrez, mes yeux seront vos médecins. » 12
         Sa fine gorge est rose à travers la batiste. 12
         Ses cheveux envolés lui font un nimbe d’or. 12
         Elle sait bien, l’enfant, que rien ne lui résiste. 12
445 Ainsi, dans ce féerique et radieux décor, 12
         Les amants enchantés laissent couler leur vie. 12
         Les siècles passeront. Ils s’aimeront encor. 12
         L’heure ici va, légère, et d’une aile ravie, 12
         Comme un oiseau qui vole à travers la clarté ; 12
450 D’une autre, plus charmante, elle sera suivie. 12
         L’amante gardera sa folle royauté, 12
         Et l’amant bien épris bénira son servage, 12
         Tant qu’il aura sa douce reine à son côté. 12
         Qu’au loin le vent bataille avec la mer sauvage ! 12
455 La galère d’argent qui porte leur amour 12
         Restera, dans les fleurs, enchaînée au rivage. 12
         Ils verront sans regret s’envoler tour à tour 12
         Leurs songes, plus légers que le vol d’une abeille ; 12
         Ils seront toujours beaux comme le point du jour. 12
460 La tendresse en leurs cœurs sera toujours pareille ; 12
         Sans se lasser jamais, leurs baisers chanteront, 12
         Comme un nid dans les bois, que le matin réveille. 12
         Ils iront côte à côte, une lueur au front, 12
         Et, les soleils couchés, quand finira le monde, 12
465 Une dernière fois leurs lèvres se joindront. 12
         Je ne plains pas Merlin, prisonnier de sa blonde ! 12
logo de l'université   logo de l'université  
CRISCO - Université de Caen Normandie