VOL_2/VOL23
La Pucelle d'Orléans
1752
CHANT II
Argument
Jeanne, armée par saint Denys, va trouver Charles VII à Tours ; ce qu'elle fit en chemin, et comment elle eut son brevet de pucelle.
         Heureux cent fois qui trouve un pucelage ! 10
         C'est un grand bien ; mais de toucher un cœur 10
         Est, à mon sens, le plus cher avantage. 10
         Se voir aimé, c'est là le vrai bonheur. 10
5 Qu'importe, hélas ! d'arracher une fleur ? 10
         C'est à l'amour à nous cueillir la rose. 10
         De très-grands clercs ont gâté par leur glose 10
         Un si beau texte ; ils ont cru faire voir 10
         Que le plaisir n'est point dans le devoir. 10
10 Je veux contre eux faire un jour un beau livre ; 10
         J'enseignerai le grand art de bien vivre ; 10
         Je montrerai qu'en réglant nos désirs, 10
         C'est du devoir que viennent nos plaisirs. 10
         Dans cette honnête et savante entreprise, 10
15 Du haut des cieux saint Denys m'aidera ; 10
         Je l'ai chanté, sa main me soutiendra. 10
         En attendant, il faut que je vous dise 10
         Quel fut l'effet de sa sainte entremise. 10
         Vers les confins du pays champenois, 10
20 Où cent poteaux, marqués de trois merlettes, 10
         Disaient aux gens : " En Lorraine vous êtes, " 10
         Est un vieux bourg, peu fameux autrefois ; 10
         Mais il mérite un grand nom dans l'histoire, 10
         Car de lui vient le salut et la gloire 10
25 Des fleurs de lis et du peuple gaulois. 10
         De Domremi chantons tous le village ; 10
         Faisons passer son beau nom d'âge en âge. 10
         O Domremi ! tes pauvres environs 10
         N'ont ni muscats, ni pêches, ni citrons, 10
30 Ni mine d'or, ni bon vin qui nous damne ; 10
         Mais c'est à toi que la France doit Jeanne. 10
         Jeanne y naquit : certain curé du lieu, 10
         Faisant partout des serviteurs à Dieu, 10
         Ardent au lit, à table, à la prière, 10
35 Moine autrefois, de Jeanne fut le père ; 10
         Une robuste et grasse chambrière 10
         Fut l'heureux moule où ce pasteur jeta 10
         Cette beauté, qui les Anglais dompta. 10
         Vers les seize ans, en une hôtellerie 10
40 On l'engagea pour servir l'écurie, 10
         A Vaucouleurs ; et déjà de son nom 10
         La renommée remplissait le canton. 10
         Son air est fier, assuré, mais honnête ; 10
         Ses grands yeux noirs brillent à fleur de tête ; 10
45 Trente-deux dents d'une égale blancheur 10
         Sont l'ornement de sa bouche vermeille, 10
         Qui semble aller de l'une à l'autre oreille, 10
         Mais bien bordée et vive en sa couleur, 10
         Appétissante, et fraîche par merveille. 10
50 Ses tetons bruns, mais fermes comme un roc, 10
         Tentent la robe, et le casque, et le froc. 10
         Elle est active, adroite, vigoureuse, 10
         Et d'une main potelée et nerveuse 10
         Soutient fardeaux, verse cent brocs de vin, 10
55 Sert le bourgeois, le noble, et le robin ; 10
         Chemin faisant, vingt soufflets distribue 10
         Aux étourdis dont l'indiscrète main 10
         Va tâtonnant sa cuisse ou gorge nue ; 10
         Travaille et rit du soir jusqu'au matin, 10
60 Conduit chevaux, les panse, abreuve, étrille ; 10
         Et les pressant de sa cuisse gentille, 10
         Les monte à cru comme un soldat romain. 10
         O profondeur ! ô divine sagesse ! 10
         Que tu confonds l'orgueilleuse faiblesse 10
65 De tous ces grands si petits à tes yeux ! 10
         Que les petits sont grands quand tu le veux ! 10
         Ton serviteur Denys le bienheureux 10
         N'alla rôder au palais des princesses, 10
         N'alla chez vous, mesdames les duchesses ; 10
70 Denys courut, amis, qui le croirait ? 10
         Chercher l'honneur, où ? dans un cabaret. 10
         Il était temps que l'apôtre de France 10
         Envers sa Jeanne usât de diligence. 10
         Le bien public était en grand hasard. 10
75 De Satanas la malice est connue ; 10
         Et, si le saint fût arrivé plus tard 10
         D'un seul moment, la France était perdue. 10
         Un cordelier qu'on nommait Grisbourdon, 10
         Avec Chandos arrivé d'Albion, 10
80 Était alors dans cette hôtellerie ; 10
         Il aimait Jeanne autant que sa patrie. 10
         C'était l'honneur de la pénaillerie ; 10
         De tous côtés allant en mission ; 10
         Prédicateur, confesseur, espion ; 10
85 De plus, grand clerc en la sorcellerie, 10
         Savant dans l'art en Égypte sacré, 10
         Dans ce grand art cultivé chez les mages, 10
         Chez les Hébreux, chez les antiques sages, 10
         De nos savants dans nos jours ignoré. 10
90 Jours malheureux ! tout est dégénéré. 10
         En feuilletant ses livres de cabale, 10
         Il vit qu'aux siens Jeanne serait fatale, 10
         Qu'elle portait dessous son court jupon 10
         Tout le destin d'Angleterre et de France. 10
95 Encouragé par la noble assistance 10
         De son génie, il jura son cordon, 10
         Son Dieu, son diable, et saint François d'Assise 10
         Qu'à ses vertus Jeanne serait soumise, 10
         Qu'il saisirait ce beau palladion. 10
100 Il s'écriait en faisant l'oraison : 10
         " Je servirai ma patrie et l'Église ; 10
         Moine et Breton, je dois faire le bien 10
         De mon pays, et plus encor le mien. " 10
         Au même temps un ignorant, un rustre, 10
105 Lui disputait cette conquête illustre : 10
         Cet ignorant valait un cordelier, 10
         Car vous saurez qu'il était muletier ; 10
         Le jour, la nuit, offrant sans fin, sans terme, 10
         Son lourd service et l'amour le plus ferme. 10
110 L'occasion, la douce égalité, 10
         Faisaient pencher Jeanne de son côté ; 10
         Mais sa pudeur triomphait de la flamme 10
         Qui par les yeux se glissait dans son âme. 10
         Le Grisbourdon vit sa naissante ardeur : 10
115 Mieux qu'elle encore il lisait dans son cœur. 10
         Il vint trouver ce rival si terrible ; 10
         Puis il lui tint ce discours très-plausible : 10
         " Puissant héros, qui passez au besoin 10
         Tous les mulets commis à votre soin, 10
120 Vous méritez, sans doute, la pucelle ; 10
         Elle a mon cœur comme elle a tous vos vœux ; 10
         Rivaux ardents, nous nous craignons tous deux, 10
         Et comme vous je suis amant fidèle. 10
         Çà, partageons, et, rivaux sans querelle, 10
125 Tâtons tous deux de ce morceau friand 10
         Qu'on pourrait perdre en se le disputant. 10
         Conduisez-moi vers le lit de la belle ; 10
         J'évoquerai le démon du dormir ; 10
         Ses doux pavots vont soudain l'assoupir ; 10
130 Et tour à tour nous veillerons pour elle. " 10
         Incontinent le père au grand cordon 10
         Prend son grimoire, évoque le démon 10
         Qui de Morphée eut autrefois le nom. 10
         Ce pesant diable est maintenant en France : 10
135 Vers le matin, lorsque nos avocats 10
         Vont s'enrouer à commenter Cujas, 10
         Avec messieurs il ronfle à l'audience ; 10
         L'après-dînée il assiste aux sermons 10
         Des apprentis dans l'art de Massillon, 10
140 A leur trois points, à leurs citations 10
         Aux lieux communs de leur belle éloquence ; 10
         Dans le parterre il vient bâiller le soir. 10
         Aux cris du moine il monte en son char noir, 10
         Par deux hiboux traîné dans la nuit sombre. 10
145 Dans l'air il glisse, et doucement fend l'ombre. 10
         Les yeux fermés, il arrive en bâillant, 10
         Se met sur Jeanne, et tâtonne, et s'étend ; 10
         Et secouant son pavot narcotique, 10
         Lui souffle au sein vapeur soporifique. 10
150 Tel on nous dit que le moine Girard, 10
         En confessant la gentille Cadière, 10
         Insinuait de son souffle paillard 10
         De diabloteaux une ample fourmilière. 10
         Nos deux galants, pendant ce doux sommeil, 10
155 Aiguillonnés du démon du réveil, 10
         Avaient de Jeanne ôté la couverture. 10
         Déjà trois dés, roulant sur son beau sein, 10
         Vont décider, au jeu de saint Guilain, 10
         Lequel des deux doit tenter l'aventure, 10
160 Le moine gagne ; un sorcier est heureux : 10
         Le Grisbourdon se saisit des enjeux ; 10
         Il fond sur Jeanne. O soudaine merveille ! 10
         Denys arrive, et Jeanne se réveille. 10
         O Dieu ! qu'un saint fait trembler tout pécheur ! 10
165 Nos deux rivaux se renversent de peur. 10
         Chacun d'eux fuit, emportant dans le cœur 10
         Avec la crainte un désir de mal faire. 10
         Vous avez vu, sans doute, un commissaire 10
         Cherchant de nuit un couvent de Vénus ; 10
170 Un jeune essaim de tendrons demi-nus 10
         Saute du lit, s'esquive, se dérobe 10
         Aux yeux hagards du noir pédant en robe : 10
         Ainsi fuyaient mes paillards confondus. 10
         Denys s'avance et réconforte Jeanne, 10
175 Tremblante encor de l'attentat profane ; 10
         Puis il lui dit : " Vase d'élection, 10
         Le Dieu des rois, par tes mains innocentes, 10
         Veut des Français venger l'oppression, 10
         Et renvoyer dans les champs d'Albion 10
180 Des fiers Anglais les cohortes sanglantes. 10
         Dieu fait changer, d'un souffle tout-puissant, 10
         Le roseau frêle en cèdre du Liban, 10
         Sécher les mers, abaisser les collines, 10
         Du monde entier réparer les ruines. 10
185 Devant tes pas la foudre grondera ; 10
         Autour de toi la terreur volera, 10
         Et tu verras l'ange de la victoire 10
         Ouvrir pour toi les sentiers de la gloire. 10
         Suis-moi, renonce à tes humbles travaux ; 10
190 Viens placer Jeanne au nombre des héros. " 10
         A ce discours terrible et pathétique, 10
         Très-consolant et très-théologique, 10
         Jeanne étonnée, ouvrant un large bec, 10
         Crut quelque temps que l'on lui parlait grec. 10
195 La grâce agit : cette augustine grâce 10
         Dans son esprit porte un jour efficace. 10
         Jeanne sentit dans le fond de son cœur 10
         Tous les élans d'une sublime ardeur. 10
         Non, ce n'est plus Jeanne la chambrière ; 10
200 C'est un héros, c'est une âme guerrière. 10
         Tel un bourgeois humble, simple, grossier, 10
         Qu'un vieux richard a fait son héritier, 10
         En un palais fait changer sa chaumière : 10
         Son air honteux devient démarche fière ; 10
205 Les grands surpris admirent sa hauteur, 10
         Et les petits l'appellent monseigneur. 10
         Telle plutôt cette heureuse grisette 10
         Que la nature ainsi que l'art forma 10
         Pour le sérail ou bien pour l'Opéra, 10
210 Qu'une maman avisée et discrète 10
         Au noble lit d'un fermier éleva, 10
         Et que l'Amour, d'une main plus adrète, 10
         Sous un monarque entre deux draps plaça. 10
         Sa vive allure est un vrai port de reine, 10
215 Ses yeux fripons s'arment de majesté, 10
         Sa voix a pris le ton de souveraine, 10
         Et sur son rang son esprit s'est monté. 10
         Or pour hâter leur auguste entreprise, 10
         Jeanne et Denys s'en vont droit à l'église. 10
220 Lors apparut dessus le maître autel 10
         (Fille de Jean ! quelle fut ta surprise !) 10
         Un beau harnois tout frais venu du ciel. 10
         Des arsenaux du terrible empyrée, 10
         En cet instant, par l'archange Michel 10
225 La noble armure avait été tirée. 10
         On y voyait l'armet de Débora ; 10
         Ce clou pointu, funeste à Sisara ; 10
         Le caillou rond, dont un berger fidèle 10
         De Goliath entama la cervelle ; 10
230 Cette mâchoire avec quoi combattit 10
         Le fier Samson qui ses cordes rompit 10
         Lorsqu'il se vit vendu par sa donzelle ; 10
         Le coutelet de la belle Judith, 10
         Cette beauté si galamment perfide, 10
235 Qui, pour le ciel saintement homicide, 10
         Son cher amant massacra dans son lit. 10
         A ces objets la sainte émerveillée, 10
         De cette armure est bientôt habillée ; 10
         Elle vous prend et casque et corselet, 10
240 Brassards, cuissards, baudrier, gantelet, 10
         Lance, clou, dague, épieu, caillou, mâchoire, 10
         Marche, s'essaye, et brûle pour la gloire. 10
         Toute héroïne a besoin d'un coursier ; 10
         Jeanne en demande au triste muletier : 10
245 Mais aussitôt un âne se présente, 10
         Au beau poil gris, à la voix éclatante, 10
         Bien étrillé, sellé, bridé, ferré, 10
         Portant arçons avec chanfrein doré, 10
         Caracolant, du pied frappant la terre, 10
250 Comme un coursier de Thrace ou d'Angleterre. 10
         Ce beau grison deux ailes possédait 10
         Sur son échine, et souvent s'en servait. 10
         Ainsi Pégase, au haut des deux collines, 10
         Portait jadis neuf pucelles divines ; 10
255 Et l'hippogriffe, à la lune volant, 10
         Portait Astolphe au pays de saint Jean. 10
         Mon cher lecteur veut connaître cet âne, 10
         Qui vint alors offrir sa croupe à Jeanne : 10
         Il le saura, mais dans un autre chant. 10
260 Je l'avertis cependant qu'il révère 10
         Cet âne heureux qui n'est pas sans mystère. 10
         Sur son grison Jeanne a déjà sauté ; 10
         Sur son rayon Denys est remonté : 10
         Tous deux s'en vont vers les rives de Loire 10
265 Porter au roi l'espoir de la victoire. 10
         L'âne tantôt trotte d'un pied léger, 10
         Tantôt s'élève et fend les champs de l'air. 10
         Le cordelier, toujours plein de luxure, 10
         Un peu remis de sa triste aventure, 10
270 Usant enfin de ses droits de sorcier, 10
         Change en mulet le pauvre muletier, 10
         Monte dessus, chevauche, pique et jure 10
         Qu'il suivra Jeanne au bout de la nature. 10
         Le muletier, en son mulet caché, 10
275 Bât sur le dos, crut gagner au marché ; 10
         Et du vilain l'âme terrestre et crasse 10
         A peine vit qu'elle eût changé de place. 10
         Jeanne et Denys s'en allaient donc vers Tours 10
         Chercher ce roi plongé dans les amours. 10
280 Près d'Orléans comme ensemble ils passèrent, 10
         L'ost des Anglais de nuit ils traversèrent. 10
         Ces fiers Bretons, ayant bu tristement, 10
         Cuvaient leur vin, dormaient profondément. 10
         Tout était ivre, et goujats et vedettes ; 10
285 On n'entendait ni tambours ni trompettes : 10
         L'un dans sa tente était couché tout nu, 10
         L'autre ronflait sur son page étendu. 10
         Alors Denys, d'une voix paternelle, 10
         Tint ces propos tout bas à la pucelle : 10
290 " Fille de bien, tu sauras que Nisus, 10
         Étant un soir aux tentes de Turnus, 10
         Bien secondé de son cher Euryale, 10
         Rendit la nuit aux Rutulois fatale. 10
         Le même advint au quartier de Rhésus, 10
295 Quand la valeur du preux fils de Tydée, 10
         Par la nuit noire et par Ulysse aidée, 10
         Sut envoyer, sans danger, sans effort, 10
         Tant de Troyens du sommeil à la mort. 10
         Tu peux jouir de semblable victoire. 10
300 Parle, dis-moi, veux-tu de cette gloire ? " 10
         Jeanne lui dit : " Je n'ai point lu l'histoire ; 10
         Mais je serais de courage bien bas, 10
         De tuer gens qui ne combattent pas. " 10
         Disant ces mots, elle avise une tente 10
305 Que les rayons de la lune brillante 10
         Faisaient paraître à ses yeux éblouis 10
         Tente d'un chef ou d'un jeune marquis. 10
         Cent gros flacons remplis d'un vin exquis 10
         Sont tout auprès. Jeanne avec assurance 10
310 D'un grand pâté prend les vastes débris, 10
         Et boit six coups avec monsieur Denys, 10
         A la santé de son bon roi de France. 10
         La tente était celle de Jean Chandos, 10
         Fameux guerrier, qui dormait sur le dos. 10
315 Jeanne saisit sa redoutable épée, 10
         Et sa culotte en velours découpée. 10
         Ainsi jadis David, aimé de Dieu, 10
         Ayant trouvé Saül en certain lieu, 10
         Et lui pouvant ôter très-bien la vie, 10
320 De sa chemise il lui coupa partie, 10
         Pour faire voir à tous les potentats 10
         Ce qu'il put faire et ce qu'il ne fit pas. 10
         Près de Chandos était un jeune page 10
         De quatorze ans, mais charmant pour son âge, 10
325 Lequel montrait deux globes faits au tour, 10
         Qu'on aurait pris pour ceux du tendre Amour. 10
         Non loin du page était une écritoire, 10
         Dont se servait le jeune homme après boire, 10
         Quand tendrement quelques vers il faisait 10
330 Pour la beauté qui son cœur séduisait. 10
         Jeanne prend l'encre, et sa main lui dessine 10
         Trois fleurs de lis juste dessous l'échine ; 10
         Présage heureux du bonheur des Gaulois, 10
         Et monument de l'amour de ses rois. 10
335 Le bon Denys voyait, se pâmant d'aise, 10
         Les lis français sur une fesse anglaise. 10
         Qui fut penaud le lendemain matin ? 10
         Ce fut Chandos, ayant cuvé son vin ; 10
         Car s'éveillant, il vit sur ce beau page 10
340 Les fleurs de lis. Plein d'une juste rage, 10
         Il crie alerte, il croit qu'on le trahit ; 10
         A son épée il court auprès du lit ; 10
         Il cherche en vain, l'épée est disparue ; 10
         Point de culotte ; il se frotte la vue, 10
345 Il gronde, il crie, et pense fermement 10
         Que le grand diable est entré dans le camp. 10
         Ah ! qu'un rayon de soleil, et qu'un âne, 10
         Cet âne ailé qui sur son dos à Jeanne, 10
         Du monde entier feraient bientôt le tour ! 10
350 Jeanne et Denys arrivent à la cour. 10
         Le doux prélat sait par expérience 10
         Qu'on est railleur à cette cour de France. 10
         Il se souvient des propos insolents 10
         Que Richemont lui tint dans Orléans, 10
355 Et ne veut plus à pareille aventure 10
         D'un saint évêque exposer la figure. 10
         Pour son honneur il prit un nouveau tour ; 10
         Il s'affubla de la triste encolure 10
         Du bon Roger, seigneur de Baudricour, 10
360 Preux chevalier et ferme catholique, 10
         Hardi parleur, loyal et véridique ; 10
         Malgré cela, pas trop mal à la cour. 10
         " Eh ! jour de dieu ! dit-il, parlant au prince, 10
         Vous languissez au fond d'une province, 10
365 Esclave roi, par l'Amour enchaîné ! 10
         Quoi ! votre bras indignement repose ! 10
         Ce front royal, ce front n'est couronné 10
         Que de tissus et de myrte et de rose ! 10
         Et vous laissez vos cruels ennemis, 10
370 Rois dans la France et sur le trône assis ! 10
         Allez mourir, ou faites la conquête 10
         De vos États ravis par ces mutins : 10
         Le diadème est fait pour votre tête, 10
         Et les lauriers n'attendent que vos mains. 10
375 Dieu, dont l'esprit allume mon courage ; 10
         Dieu, dont ma voix annonce le langage, 10
         De sa faveur est prêt à vous couvrir. 10
         Osez le croire, osez vous secourir : 10
         Suivez du moins cette auguste amazone ; 10
380 C'est votre appui, c'est le soutien du trône ; 10
         C'est par son bras que le maître des rois 10
         Veut rétablir nos princes et nos lois. 10
         Jeanne avec vous chassera la famille 10
         De cet Anglais si terrible et si fort : 10
385 Devenez homme ; et, si c'est votre sort 10
         D'être à jamais mené par une fille, 10
         Fuyez au moins celle qui vous perdit, 10
         Qui votre cœur dans ses bras amollit ; 10
         Et, digne enfin de ce secours étrange, 10
390 Suivez les pas de celle qui vous venge. " 10
         L'amant d'Agnès eut toujours dans le cœur, 10
         Avec l'amour, un très-grand fond d'honneur. 10
         Du vieux soldat le discours pathétique 10
         A dissipé son sommeil léthargique, 10
395 Ainsi qu'un ange, un jour, du haut des airs, 10
         De sa trompette ébranlant l'univers, 10
         Rouvrant la tombe, animant la poussière, 10
         Rappellera les morts à la lumière. 10
         Charle éveillé, Charle bouillant d'ardeur, 10
400 Ne lui répond qu'en s'écriant : " Aux armes ! " 10
         Les seuls combats à ses yeux ont des charmes. 10
         Il prend sa pique, il brûle de fureur. 10
         Bientôt après la première chaleur 10
         De ces transports où son âme est en proie, 10
405 Il voulut voir si celle qu'on envoie 10
         Vient de la part du diable ou du Seigneur, 10
         Ce qu'il doit croire, et si ce grand prodige 10
         Est en effet ou miracle ou prestige. 10
         Donc se tournant vers la fière beauté, 10
410 Le roi lui dit d'un ton de majesté 10
         Qui confondrait tout autre fille qu'elle : 10
         " Jeanne, écoutez : Jeanne, êtes-vous pucelle ? " 10
         Jeanne lui dit : " O grand sire, ordonnez 10
         Que médecins, lunettes sur le nez, 10
415 Matrones, clercs, pédants, apothicaires, 10
         Viennent sonder ces féminins mystères ; 10
         Et si quelqu'un se connaît à cela, 10
         Qu'il trousse Jeanne, et qu'il regarde là. " 10
         A sa réponse et sage et mesurée, 10
420 Le roi vit bien qu'elle était inspirée. 10
         " Or sus, dit-il, si vous en savez tant, 10
         Fille de bien, dites-moi dans l'instant 10
         Ce que j'ai fait cette nuit à ma belle ; 10
         Mais parlez net. — Rien du tout, " lui dit-elle. 10
425 Le roi surpris soudain s'agenouilla, 10
         Cria tous haut : " Miracle ! " et se signa. 10
         Incontinent la cohorte fourrée, 10
         Bonnet en tête, Hippocrate à la main, 10
         Vint observer le pur et noble sein 10
430 De l'amazone à leurs regards livrée : 10
         On la met nue, et monsieur le doyen, 10
         Ayant le tout considéré très-bien, 10
         Dessus, dessous, expédie à la belle 10
         En parchemin un brevet de pucelle. 10
435 L'esprit tout fier de ce brevet sacré, 10
         Jeanne soudain d'un pas délibéré 10
         Retourne au roi, devant lui s'agenouille, 10
         Et, déployant la superbe dépouille, 10
         Que sur l'Anglais elle a prise en passant : 10
440 " Permets, dit-elle, ô mon maître puissant ! 10
         Que, sous tes lois, la main de ta servante 10
         Ose ranger la France gémissante. 10
         Je remplirai les oracles divins : 10
         J'ose à tes yeux jurer par mon courage, 10
445 Par cette épée, et par mon pucelage, 10
         Que tu seras huilé bientôt à Reims : 10
         Tu chasseras les anglaises cohortes 10
         Qui d'Orléans environnent les portes. 10
         Viens accomplir tes augustes destins ; 10
450 Viens, et de Tours abandonnant la rive, 10
         Dès ce moment souffre que je te suive. " 10
         Les courtisans, autour d'elle pressés, 10
         Les yeux au ciel et vers Jeanne adressés, 10
         Battent des mains, l'admirent, la secondent. 10
455 Cent cris de joie à son discours répondent. 10
         Dans cette foule il n'est point de guerrier 10
         Qui ne voulût lui servir d'écuyer, 10
         Porter sa lance, et lui donner sa vie ; 10
         Il n'en est point qui ne soit possédé 10
460 Et de la gloire, et de la noble envie 10
         De lui ravir ce qu'elle a tant gardé. 10
         Prêt à partir, chaque officier s'empresse : 10
         L'un prend congé de sa vieille maîtresse ; 10
         L'un, sans argent, va droit à l'usurier ; 10
465 L'autre à son hôte, et compte sans payer. 10
         Denys a fait déployer l'oriflamme. 10
         A cet aspect, le roi Charles s'enflamme 10
         D'un noble espoir à sa valeur égal. 10
         Cet étendard aux ennemis fatal, 10
470 Cette héroïne, et cet âne aux deux ailes, 10
         Tout lui promet des palmes immortelles. 10
         Denys voulut, en partant de ces lieux, 10
         Des deux amants épargner les adieux. 10
         On eût versé des larmes trop amères, 10
475 On eût perdu des heures toujours chères. 10
         Agnès dormait, quoiqu'il fût un peu tard : 10
         Elle était loin de craindre un tel départ. 10
         Un songe heureux, dont les erreurs la frappent, 10
         Lui retraçait des plaisirs qui s'échappent. 10
480 Elle croyait tenir entre ses bras 10
         Le cher amant dont elle est souveraine ; 10
         Songe flatteur, tu trompais ses appas : 10
         Son amant fuit, et saint Denys l'entraîne. 10
         Tel dans Paris un médecin prudent 10
485 Force au régime un malade gourmand, 10
         A l'appétit se montre inexorable, 10
         Et sans pitié le fait sortir de table. 10
         Le bon Denys eut à peine arraché 10
         Le roi de France à son charmant péché, 10
490 Qu'il courut vite à son ouaille chère, 10
         A sa pucelle, à sa fille guerrière. 10
         Il a repris son air de bienheureux, 10
         Son ton dévot, ses plats et courts cheveux, 10
         L'anneau bénit, la crosse pastorale, 10
495 Ses gants, sa croix, sa mitre épiscopale. 10
         " Va, lui dit-il, sers la France et son roi ; 10
         Mon œil bénin sera toujours sur toi. 10
         Mais au laurier du courage héroïque 10
         Joins le rosier de la vertu pudique. 10
500 Je conduirai tes pas dans Orléans. 10
         Lorsque Talbot, le chef des mécréants, 10
         Le cœur saisi du démon de luxure, 10
         Croira tenir sa présidente impure, 10
         Il tombera sous ton robuste bras. 10
505 Punis son crime, et ne l'imite pas. 10
         Sois à jamais dévote avec courage. 10
         Je pars, adieu ; pense à ton pucelage. " 10
         La belle fit un serment solennel ; 10
         Et son patron repartit pour le ciel. 10
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