VOL_2/VOL29
La Pucelle d'Orléans
1752
CHANT VIII
Argument
Comment le charmant La Trimouille rencontra un Anglais à Notre-Dame de Lorette, et ce qui s'ensuivit avec sa Dorothée.
         Que cette histoire est sage, intéressante ! 10
         Comme elle forme et l'esprit et le cœur ! 10
         Comme on y voit la vertu triomphante, 10
         Des chevaliers le courage et l'honneur, 10
5 Les droits des rois, des belles la pudeur ! 10
         C'est un jardin dont tout le tour m'enchante 10
         Par sa culture et sa variété. 10
         J'y vois surtout l'aimable chasteté, 10
         Des belles fleurs la fleur la plus brillante, 10
10 Comme un lis blanc que le ciel a planté, 10
         Levant sans tache une tête éclatante. 10
         Filles, garçons, lisez assidûment 10
         De la vertu ce divin rudiment : 10
         Il fut écrit par notre abbé Trithème, 10
15 Savant Picard, de son siècle ornement ; 10
         Il prit Agnès et Jeanne pour son thème. 10
         Que je l'admire, et que je me sais gré 10
         D'avoir toujours hautement préféré 10
         Cette lecture honnête et profitable 10
20 A ce fatras d'insipides romans 10
         Que je vois naître et mourir tous les ans, 10
         De cerveaux creux avortons languissants ! 10
         De Jeanne d'Arc l'histoire véritable 10
         Triomphera de l'envie et du temps. 10
25 Le vrai me plaît, le vrai seul est durable. 10
         De Jeanne d'Arc cependant, cher lecteur, 10
         En ce moment je ne puis rendre compte ; 10
         Car Dorothée, et Dunois son vengeur, 10
         Et La Trimouille, objet de son ardeur, 10
30 Ont de grands droits ; et j'avouerai sans honte 10
         Qu'avec raison vous vouliez être instruit 10
         Des beaux effets que leur amour produit. 10
         Près d'Orléans vous avez souvenance 10
         Que La Trimouille, ornement du Poitou, 10
35 Pour son bon roi signalant sa vaillance, 10
         Dans un fossé fut plongé jusqu'au cou. 10
         Ses écuyers tirèrent avec peine, 10
         Du sale fond de la fangeuse arène, 10
         Notre héros, en cent endroits froissé, 10
40 Un bras démis, le coude fracassé. 10
         Vers les remparts de la ville assiégée 10
         On reportait sa figure affligée ; 10
         Mais de Talbot les efforts vigilants 10
         Avaient fermé les chemins d'Orléans. 10
45 On transporta, de crainte de surprise, 10
         Mon paladin par de secrets détours, 10
         Sur un brancard, en la cité de Tours, 10
         Cité fidèle, au roi Charles soumise. 10
         Un charlatan, arrivé de Venise, 10
50 Adroitement remit son radius, 10
         Dont le pivot rejoignit l'humérus. 10
         Son écuyer lui fit bientôt connaître 10
         Qu'il ne pouvait retourner vers son maître, 10
         Que les chemins étaient fermés pour lui. 10
55 Le chevalier, fidèle à sa tendresse, 10
         Se résolut, dans son cuisant ennui, 10
         D'aller au moins rejoindre sa maîtresse. 10
         Il courut donc, à travers cent hasards, 10
         Au beau pays conquis par les Lombards. 10
60 En arrivant aux portes de la ville, 10
         Le Poitevin est entouré, heurté. 10
         Pressé des flots d'une foule imbécile, 10
         Qui d'un pas lourd, et d'un œil hébété, 10
         Court à Milan des campagnes voisines ; 10
65 Bourgeois, manants, moines, bénédictines, 10
         Mères, enfants ; c'est un bruit, un concours, 10
         Un chamaillis ; chacun se précipite ; 10
         On tombe, on crie : " Arrivons, entrons vite : 10
         Nous n'aurons pas tels plaisirs tous les jours. " 10
70 Le paladin sut bientôt quelle fête 10
         Allait chômer ce bon peuple lombard, 10
         Et quel spectacle à ses yeux on apprête. 10
         " Ma Dorothée ! ô ciel ! " Il dit, et part ; 10
         Et son coursier, s'élançant sur la tête 10
75 Des curieux, le porte en quatre bonds 10
         Dans les faubourgs, dans la ville, à la place 10
         Où du bâtard la généreuse audace 10
         A dissipé tous ces monstres félons ; 10
         Où Dorothée, interdite, éperdue, 10
80 Osait à peine encor lever la vue. 10
         L'abbé Trithème, avec tout son talent, 10
         N'eût pu jamais nous faire la peinture 10
         De la surprise et du saisissement, 10
         Et des transports dont cette âme si pure 10
85 Fut pénétrée en voyant son amant. 10
         Quel coloris, quel pinceau pourrait rendre 10
         Ce doux mélange et si vif et si tendre, 10
         L'impression d'un reste de douleur, 10
         La douce joie où se livrait son cœur, 10
90 Son embarras, sa pudeur, et sa honte, 10
         Que par degrés la tendresse surmonte ? 10
         Son La Trimouille, ardent, ivre d'amour, 10
         Entre ses bras la tient longtemps serrée, 10
         Faible, attendrie, encor tout éplorée ; 10
95 Il embrassait, il baisait tour à tour 10
         Le grand Dunois, et sa maîtresse, et l'âne. 10
         Tout le beau sexe, aux fenêtres penché, 10
         Battait des mains, de tendresse touché ; 10
         On voyait fuir tous les gens à soutane 10
100 Sur les débris du bûcher renversé, 10
         Qui dans le sang nage au loin dispersé, 10
         Sur ces débris le bâtard intrépide 10
         De Dorothée affermissant les pas, 10
         A l'air, le port, et le maintien d'Alcide, 10
105 Qui, sous ses pieds enchaînant le trépas, 10
         Le triple chien, et la triple Euménide, 10
         Remit Alceste à son dolent époux, 10
         Quoique en secret il fût un peu jaloux. 10
         Avec honneur la belle Dorothée 10
110 Fut en litière à son logis portée, 10
         Des deux héros noblement escortée. 10
         Le lendemain, le bâtard généreux 10
         Vint près du lit du beau couple amoureux. 10
         " Je sens, dit-il, que je suis inutile 10
115 Aux doux plaisirs que vous goûtez tous deux 10
         Il me convient de sortir de la ville ; 10
         Jeanne et mon roi me rappellent près d'eux ; 10
         Il faut les joindre, et je sens trop que Jeanne 10
         Doit regretter la perte de son âne. 10
120 Le grand Denys, le patron de nos lois, 10
         M'a cette nuit présenté sa figure : 10
         J'ai vu Denys tout comme je vous vois. 10
         Il me prêta sa divine monture, 10
         Pour secourir les dames et les rois : 10
125 Denys m'enjoint de revoir ma patrie. 10
         Grâces au ciel, Dorothée est servie ; 10
         Je dois servir Charles sept à son tour. 10
         Goûtez les fruits de votre tendre amour. 10
         A mon bon roi je vais donner ma vie ; 10
130 Le temps me presse, et mon âne m'attend. 10
         — Sur mon cheval je vous suis à l'instant, 10
         Lui répliqua l'aimable La Trimouille. 10
         La belle dit : " C'est aussi mon projet ; 10
         Un désir vif dès longtemps me chatouille 10
135 De contempler la cour de Charles sept, 10
         Sa cour si belle, en héros si féconde, 10
         Sa tendre Agnès, qui gouverne son cœur, 10
         Sa fière Jeanne, en qui valeur abonde. 10
         Mon cher amant, mon cher libérateur, 10
140 Me conduiraient jusques au bout du monde. 10
         Mais sur le point d'être cuite en ce lieu, 10
         En récitant ma prière secrète, 10
         Je fis tout bas à la Vierge un beau vœu 10
         De visiter sa maison de Lorette, 10
145 S'il lui plaisait de me tirer du feu. 10
         Tout aussitôt la mère du bon Dieu 10
         Vous députa sur votre âne céleste ; 10
         Vous me sauvez de ce bûcher funeste, 10
         Je vis par vous : mon vœu doit se tenir, 10
150 Sans quoi la Vierge a droit de me punir. 10
         — Votre discours est très-juste et très-sage, 10
         Dit La Trimouille ; et ce pèlerinage 10
         Est à mes yeux un devoir bien sacré ; 10
         Vous permettrez que je sois du voyage. 10
155 J'aime Lorette, et je vous conduirai. 10
         Allez, Dunois, par la plaine étoilée, 10
         Fendez les airs, volez aux champs de Blois ; 10
         Nous vous joindrons avant qu'il soit un mois. 10
         Et vous, madame, à Lorette appelée, 10
160 Venez remplir votre vœu si pieux ; 10
         Moi j'en fais un digne de vos beaux yeux : 10
         C'est de prouver à toute heure, en tous lieux, 10
         A tout venant, par l'épée et la lance, 10
         Que vous devez avoir la préférence 10
165 Sur toute fille ou femme de renom ; 10
         Que nulle n'est et si sage et si belle. " 10
         Elle rougit. Cependant le grison 10
         Frappe du pied, s'élève sur son aile, 10
         Plane dans l'air, et, laissant l'horizon, 10
170 Porte Dunois vers les sources du Rhône. 10
         Le Poitevin prend le chemin d'Ancône 10
         Avec sa dame, un bourdon dans la main, 10
         Portant tous deux chapeau de pèlerin, 10
         Bien relevé de coquilles bénies. 10
175 A leur ceinture un rosaire pendait 10
         De beaux grains d'or et de perles unies. 10
         Le paladin souvent le récitait, 10
         Disait Ave : la belle répondait 10
         Par des soupirs et par des litanies ; 10
180 Et je vous aime était le doux refrain 10
         Des oremus qu'ils chantaient en chemin. 10
         Ils vont à Parme, à Plaisance, à Modène, 10
         Dans Urbino, dans la tour de Césène, 10
         Toujours logés dans de très-beaux châteaux 10
185 De princes, ducs, comtes, et cardinaux. 10
         Le paladin eut partout l'avantage 10
         De soutenir que dans le monde entier 10
         Il n'est beauté plus aimable et plus sage 10
         Que Dorothée ; et nul n'osa nier 10
190 Ce qu'avançait un si grand personnage : 10
         Tant les seigneurs de tout ce beau canton 10
         Avaient d'égards et de discrétion. 10
         Enfin portés sur les bords du Musône, 10
         Près Ricanate en la Marche d'Ancône, 10
195 Les pèlerins virent briller de loin 10
         Cette maison de la sainte Madone, 10
         Ces murs divins de qui le ciel prend soin ; 10
         Murs convoités des avides corsaires, 10
         Et qu'autrefois des anges tutélaires 10
200 Firent voler dans les plaines des airs, 10
         Comme un vaisseau qui fend le sein des mers. 10
         A Loretto les anges s'arrêtèrent ; 10
         Les murs sacrés d'eux-mêmes se fondèrent ; 10
         Et ce que l'art a de plus précieux, 10
205 De plus brillant, de plus industrieux, 10
         Fut employé depuis par les saints pères, 10
         Maîtres du monde, et du ciel grands vicaires, 10
         A l'ornement de ces augustes lieux. 10
         Les deux amants de cheval descendirent, 10
210 D'un cœur contrit à deux genoux se mirent ; 10
         Puis chacun d'eux, pour accomplir son vœu, 10
         Offrit des dons pleins de magnificence, 10
         Tous acceptés avec reconnaissance 10
         Par la Madone et les moines du lieu. 10
215 Au cabaret les deux amants dînèrent ; 10
         Et ce fut là qu'à table ils rencontrèrent 10
         Un brave Anglais, fier, dur, et sans souci, 10
         Qui venait voir la sainte Vierge aussi 10
         Par passe-temps, se moquant dans son âme 10
220 Et de Lorette, et de sa Notre-Dame : 10
         Parfait Anglais, voyageant sans dessein, 10
         Achetant cher de modernes antiques, 10
         Regardant tout avec un air hautain, 10
         Et méprisant les saints et leurs reliques. 10
225 De tout Français c'est l'ennemi mortel, 10
         Et son nom est Christophe d'Arondel. 10
         Il parcourait tristement l'Italie ; 10
         Et se sentant fort sujet à l'ennui, 10
         Il amenait sa maîtresse avec lui, 10
230 Plus dédaigneuse encor, plus impolie, 10
         Parlant fort peu, mais belle, faite au tour, 10
         Douce la nuit, insolente le jour, 10
         A table, au lit, par caprice emportée, 10
         Et le contraire en tout de Dorothée. 10
235 Le beau baron, du Poitou l'ornement, 10
         Lui fit d'abord un petit compliment, 10
         Sans recevoir aucune repartie ; 10
         Puis il parla de la vierge Marie ; 10
         Puis il conta comme il avait promis, 10
240 Chez les Lombards, à monsieur saint Denys, 10
         De soutenir en tout lieu la sagesse 10
         Et la beauté de sa chère maîtresse. 10
         " Je crois, dit-il au dédaigneux Breton, 10
         Que votre dame est noble et d'un grand nom, 10
245 Qu'elle est surtout aussi sage que belle ; 10
         Je crois encor, quoiqu'elle n'ait rien dit, 10
         Que dans le fond elle a beaucoup d'esprit : 10
         Mais Dorothée est fort au-dessus d'elle, 10
         Vous l'avouerez ; on peut, sans l'abaisser, 10
250 Au second rang dignement la placer. " 10
         Le fier Anglais, à ce discours honnête, 10
         Le regarda des pieds jusqu'à la tête. 10
         " Pardieu, dit-il, il m'importe fort peu 10
         Que vous ayez à Denys fait un vœu ; 10
255 Et peu me chaut que votre damoiselle 10
         Soit sage ou folle, et soit ou laide ou belle 10
         Chacun se doit contenter de son bien 10
         Tout uniment, sans se vanter de rien. 10
         Mais puisqu'ici vous avez l'impudence 10
260 D'oser prétendre à quelque préférence 10
         Sur un Anglais, je vous enseignerai 10
         Votre devoir, et je vous prouverai 10
         Que tout Anglais, en affaires pareilles, 10
         A tout Français donne sur les oreilles ; 10
265 Que ma maîtresse, en figure, en couleur, 10
         En gorge, en bras, cuisses, taille, rondeur, 10
         Même en sagesse, en sentiments d'honneur, 10
         Vaut cent fois mieux que votre pèlerine ; 10
         Et que mon roi (dont je fais peu de cas), 10
270 Quand il voudra, saura bien mettre à bas 10
         Et votre maître, et sa grosse héroïne. 10
         — Eh bien ! reprit le noble Poitevin, 10
         Sortons de table, éprouvons-nous soudain ; 10
         A vos dépens je soutiendrai peut-être 10
275 Mon tendre amour, mon pays, et mon maître. 10
         Mais comme il faut être toujours courtois, 10
         De deux combats je vous laisse le choix, 10
         Soit à cheval, soit à pied ; l'un et l'autre 10
         Me sont égaux : mon choix suivra le vôtre. 10
280 — A pied, mordieu ! dit le rude Breton ; 10
         Je n'aime point qu'un cheval ait la gloire 10
         De partager ma peine et ma victoire. 10
         Point de cuirasse, et point de morion ; 10
         C'est, à mon sens, une arme de poltron ; 10
285 Il fait trop chaud, j'aime à combattre à l'aise. 10
         Je veux tout nu vous soutenir ma thèse : 10
         Nos deux beautés jugeront mieux des coups. 10
         — Très-volontiers, " dit d'un ton noble et doux 10
         Le beau Français. Sa chère Dorothée 10
290 Frémit de crainte à ce défi cruel, 10
         Quoique en secret son âme fût flattée 10
         D'être l'objet d'un si noble duel. 10
         Elle tremblait que Christophe Arondel 10
         Ne transperçât de quelque coup mortel 10
295 La douce peau de son cher La Trimouille, 10
         Que de ses pleurs tendrement elle mouille. 10
         La dame anglaise animait son Anglais 10
         D'un coup d'œil fier et sûr de ses attraits. 10
         Elle n'avait jamais versé de larmes ; 10
300 Son cœur altier se plaisait aux alarmes ; 10
         Et les combats des coqs de son pays 10
         Avaient été ses passe-temps chéris. 10
         Son nom était Judith de Rosamore, 10
         Cher à Bristol, et que Cambridge honore. 10
305 Voilà déjà nos braves paladins 10
         Dans un champ clos, près d'en venir aux mains : 10
         Tous deux charmés, dans leurs nobles querelles 10
         De soutenir leur patrie et leurs belles. 10
         La tête haute, et le fer de droit fil, 10
310 Le bras tendu, le corps en son profil, 10
         En tierce, en quarte, ils joignent leurs épées, 10
         L'une par l'autre à tout moment frappées. 10
         C'est un plaisir de les voir se baisser, 10
         Se relever, reculer, avancer, 10
315 Parer, sauter, se ménager des feintes, 10
         Et se porter les plus rudes atteintes. 10
         Ainsi l'on voit dans une belle nuit, 10
         Sous le lion ou sous la canicule, 10
         Tout l'horizon qui s'enflamme et qui brûle 10
320 De mille feux dont notre œil s'éblouit : 10
         Un éclair passe, un autre éclair le suit. 10
         Le Poitevin adresse une apostrophe 10
         Droit au menton du superbe Christophe ; 10
         Puis en arrière il saute allègrement, 10
325 Toujours en garde ; et Christophe à l'instant 10
         Engage en tierce, et, serrant la mesure, 10
         Au ferrailleur inflige une blessure 10
         Sur une cuisse ; et de sang empourpré 10
         Ce bel ivoire est teint et bigarré. 10
330 Ils s'acharnaient à cette noble escrime, 10
         Voulant mourir pour jouir de l'estime 10
         De leur maîtresse, et pour bien décider 10
         Quelle beauté doit à l'autre céder ; 10
         Lorsqu'un bandit des États du saint-père 10
335 Avec sa troupe entra dans ces cantons 10
         Pour s'acquitter de ses dévotions. 10
         Le scélérat se nommait Martinguerre, 10
         Voleur de jour, voleur de nuit, corsaire, 10
         Mais saintement à la Vierge attaché, 10
340 Et sans manquer récitant son rosaire, 10
         Pour être pur et net de tout péché. 10
         Il aperçut sur le pré les deux belles, 10
         Et leurs chevaux, et leurs brillantes selles, 10
         Et leurs mulets chargés d'or et d'agnus. 10
345 Dès qu'il les vit, on ne les revit plus. 10
         Il vous enlève et Judith Rosamore, 10
         Et Dorothée, et le bagage encore, 10
         Mulets, chevaux, et part comme un éclair. 10
         Les champions tenaient toujours en l'air, 10
350 A poing fermé, leurs brandissantes lames, 10
         Et ferraillaient pour l'honneur de ces dames. 10
         Le Poitevin s'avise le premier 10
         Que sa maîtresse est comme disparue. 10
         Il voit de loin courir son écuyer ; 10
355 Il s'ébahit, et son arme pointue 10
         Reste en sa main sans force et sans effet. 10
         Sire Arondel demeure stupéfait. 10
         Tous deux restaient la prunelle effarée, 10
         Bouche béante, et la mine égarée, 10
360 L'un contre l'autre. " Oh ! oh ! dit le Breton, 10
         Dieu me pardonne, on nous a pris nos belles ; 10
         Nous nous donnons cent coups d'estramaçon 10
         Très-sottement ; courons vite après elles, 10
         Reprenons-les, et nous nous rebattrons 10
365 Pour leurs beaux yeux quand nous les trouverons. " 10
         L'autre en convient, et, différant la fête, 10
         En bons amis ils se mettent en quête 10
         De leur maîtresse. A peine ils font cent pas, 10
         Que l'un s'écrie : " Ah ! la cuisse ! ah ! le bras ! " 10
370 L'autre criait la poitrine et la tête ; 10
         Et n'ayant plus ces esprits animaux 10
         Qui vont au cœur et qui font les héros, 10
         Ayant perdu cette ardeur enflammée 10
         Avec leur sang au combat consumée, 10
375 Tous deux meurtris, faibles, et languissants, 10
         Sur le gazon tombent en même temps 10
         Et de leur sang ils rougissent la terre. 10
         Leurs écuyers, qui suivaient Martinguerre, 10
         Vont à sa piste, et gagnent le pays. 10
380 Les deux héros, sans valets, sans habits, 10
         Et sans argent, étendus dans la plaine, 10
         Manquant de tout, croyaient leur fin prochaine ; 10
         Lorsqu'une vieille, en passant vers ces lieux, 10
         Les voyant nus, s'approcha plus près d'eux, 10
385 Et eut pitié, les fit sur des civières 10
         Porter chez elle, et par des restaurants 10
         En moins de rien leur rendit tous leurs sens, 10
         Leur coloris, et leurs forces premières. 10
         La bonne vieille, en ce lieu respecté, 10
390 Est en odeur qu'on dit de sainteté. 10
         Devers Ancône il n'est point de béate, 10
         Point d'âme sainte en qui la grâce éclate 10
         Par des bienfaits plus signalés, plus grands. 10
         Elle prédit la pluie et le beau temps ; 10
395 Elle guérit les blessures légères 10
         Avec de l'huile et de saintes prières ; 10
         Elle a parfois converti des méchants. 10
         Les paladins à la vieille contèrent 10
         Leur aventure, et conseil demandèrent. 10
400 La décrépite alors se recueillit, 10
         Pria Marie, ouvrit la bouche, et dit : 10
         " Allez en paix, aimez tous deux vos belles, 10
         Mais que ce soit à bonne intention ; 10
         Et gardez-vous de vous tuer pour elles. 10
405 Les doux objets de votre affection 10
         Sont maintenant à des épreuves rudes ; 10
         Je plains leurs maux et vos sollicitudes. 10
         Habillez-vous ; prenez des chevaux frais, 10
         Ne manquez pas le chemin qu'il faut prendre ; 10
410 Le ciel par moi daigne ici vous apprendre, 10
         Pour les trouver, qu'il faut courir après. " 10
         Le Poitevin admira l'énergie 10
         De ce discours ; et le Breton pensif, 10
         Lui dit : " Je crois à votre prophétie, 10
415 Nous poursuivrons le voleur fugitif, 10
         Quand nous aurons retrouvé des montures, 10
         Et des pourpoints, et surtout des armures. " 10
         La vieille dit : " On vous en fournira. " 10
         Un circoncis par bonheur était là, 10
420 Enfant barbu d'Isâc et de Juda, 10
         Dont la belle âme, à servir empressée, 10
         Faisait fleurir la gent déprépucée. 10
         Le digne Hébreu leur prêta galamment 10
         Deux mille écus à quarante pour cent, 10
425 Selon les us de la race bénite 10
         En Canaan par Moïse conduite ; 10
         Et le profit que le Juif s'arrogea 10
         Entre la sainte et lui se partagea. 10
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